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Le mot de la fin...LIMA (Pérou), le 11/07/10 Dernier article, dernier chapitre à l'index de nos années de bourlingue... Le livre se referme lentement au fil des sublimes routes boliviennes. Leur irréelle beauté nous ballote dans un espace-temps flou et élastique. Les dates s'acharnent à compter pour de vrai mais rien n'y fait, nous ne réalisons pas que demain, il s'agira d'écrire la première page d'une autre histoire... Ni impatience, ni réticence, ainsi va la vie... et les bouquins s'accumulent. De bons, de moins bons, de carrément tristes, presque honteux, d'autres que l'on voue à un cathartique autodafé, certains que l'on donne à lire, d'autres qu'on relit avec émotion, avec compassion car on grandit, parfois de secrets que l'on a jamais ouverts... et qui moisissent entre les autres sur les rayons de notre « vibliothèque »... Les dernières pages donc... d'un de ceux que je partage ici avec bonheur. Uyuni (Bolivie) : 10 juin Départ pour la fascinante destination d'Uyuni, au pied des 12000 m² du plus vaste désert de sel (Salar) de la planète. Une cité perdue qui vit aujourd'hui essentiellement de l'attrait touristique suscité par la beauté unique de ce désert blanc. Tous les bus partent de Tupiza à 10h30. Bien synchrones, car une fois encore, aucune compagnie ne se distingue des autres en proposant un horaire un tantinet soit peu différent. Ou plutôt si, une se distingue. Celle que l'on a justement choisie. Après avoir été assurés d'un départ imminent, nous nous retrouvons à quai pendant plus d'une heure et demie, la compagnie attendant désespérément de partir avec plus de... cinq passagers. Après avoir secoué les employés de l'agence (jamais les responsables malheureusement), nous finissons par partir dans les quelques minutes suivant ma tempête. Cinq minutes plus tard, arrêt à la station-service, on en reprend pour vingt minutes. Le chauffeur, à qui il n'aurait pas été vain d'apprendre la morale du « lièvre et de la tortue » carbure ensuite à la feuille de coca, à la chicha (bière de maïs très peu alcoolisée mais un peu quand même...) et ce, pour mieux rouler à tombeau ouvert sur une piste aux virages et à-pics effrayants. Trop absorbé par les discussions hilarantes qu'il tient avec ses deux jeunes accompagnateurs, il semble, comme dans les vieux films américains, ne pas juger vraiment indispensable de regarder la route. Nous avons la première place : large vue sur les canyons rouges hérissés de fiers cactus, la vaste vallée du r?o Tupiza, le cône majestueux du volcan Chorolque, une succession de reliefs et de couleurs qui force la délectation. Sur cette route, Butch Cassidy et le Sundance Kid ont fait courir le récit de leurs exploits dans les petites villes des alentours. Nous en goûtons la saveur piquante, le cœur tant serré par le charisme de ces lieux que la conduite effarante de notre cow-boy de chauffeur. A 16h45, ce dernier est fier de nous annoncer l'arrivée en temps et en heure à Uyuni. Au prix de « légères » imprudences mais c'est le genre de détail qu'il est loin de pouvoir considérer... Dans le froid mordant, nous nous lançons dans le sacro-saint tour des agences pour organiser notre expédition du lendemain. Il y en a plus de 80, nous nous limiterons à quelques-unes... au gré de quelques recommandations de voyageurs et du savoir-faire des rabatteurs à la sortie du bus qui nous tombent dessus comme la pluie, avant même que l'on ait pu identifier et récupérer nos sacs à dos farinés de poussière. Les mêmes parcours, les mêmes discours, le même blabla... Finalement, après s'être assurés de quelques points essentiels mais avant tout au feeling, nous optons pour « Olivos » dont l'employée aux chicots pourris et l'haleine qui va avec n'était pourtant pas très engageante à première « vue ». Mais, si elle ne respirait pas confiance, elle l'inspirait en tout cas et à prix sympa également. Les agences un peu plus chères ne nous paraissant pas proposer mieux ou du moins différent (tous les départs sont à 10H30 et tous les gogos au même endroit au même moment !), nous nous embarquons avec leur chauffeur Octavio, sexagénaire tranquille, pour un petit tour de trois jours dans le Salar et la région désertique du Sud-Lipez (jusqu'à la frontière chilienne). En complétant un groupe déjà constitué de quatre personnes (un couple de Belges et un autre de Catalans), nous évitons, sauf embrouille flagrante, la possibilité d'être refourgués à la dernière minute à une autre agence, une pratique très fréquente qui ne nous aurait pas fait plaisir ! - 1200 km de piste et de rêve (Salar/Sud-Lipez)... Trois couches de Tee-shirts, deux de pulls, un blouson, une écharpe, des gants, notre bonnet vissé sur le crâne, deux sacs de couchage dans les bagages... nous sommes prêts à affronter le froid extrême du Salar. Le cimetière des trains d'Uyuni est notre premier arrêt. Autour des engins rouillés en lente décomposition, de tristes guirlandes de plastique décoloré flottent dans le vent, pendues aux épineux. Nous avons là le loisir de constater la belle et bien parfaite synchronisation de tous les 4x4 partis ce jour. Résultat, des dizaines de pèlerins escaladent comme des gosses turbulents et bruyants, façon « cage à poules » dans une cour de récré, les vieilles locos perdues dans le désert rocailleux. Pour l'ambiance cimetière mystérieux et abandonné, il est préférable d'attendre le départ de ces dizaines de greluches et chiens-fous surexcités...
L'île Incahuasi émerge en plein cœur de l'océan neigeux du Salar. Hérissée de milliers de cactus majestueux et velus, ce mastodonte rocheux pique l'immensité étincelante comme un mirage. Vaste toile de polygones craquelés ou lac gelé infini et lisse, l'horizon tout autour est sans limite, au lointain flou de cette étendue immaculée.
Cette illusion nous occupe quelque temps, celui de nous amuser à travers l'objectif des perspectives troublées du relief et des différents plans.
En bordure du Salar, nous passons notre première soirée dans un confortable hôtel entièrement construit de blocs de sel. A l'heure du repas, assis sur des tabourets mouvants fait de ces mêmes blocs, on imagine facilement l'un d'eux tombé dans chaque plat, au vue de la dose rédhibitoire qu'ils contiennent en la matière ! Le lendemain, la route se poursuit à travers le petit Salar de Chiguana peuplé de vigognes au pelage roussâtre. Le cône du volcan Ollague toise une enfilade de lagunes aux teintes extraordinaires. Les riches dépôts de minerai de la région en orchestrent les inhabituelles couleurs, ourlent les rives d'un lumineux liseré de blanc ou de jaune. Des herbes sèches irradiées de soleil incendient les plaines rocailleuses de leurs pointes dorées. Plus loin, d'étranges et tortueuses roches sculptées par les vents violents, narguent la toile de fond lisse et pourprée des hauts monts à la beauté arrogante. Le soleil se couche sur la Laguna Colorada, lac aux eaux rougeâtres que fouillent les longs becs courbés de quelques flamants roses. Nous sommes à 4250 m, la nuit s'avance. Le léger vent froid qui balaye la plaine devient vite douloureux ; il brûle et dessèche le visage à mesure que les températures s'aventurent au-dessous de 0°C.
A l'intérieur de l'auberge, la présence d'un l'anecdotique poêle à bois ne vaut pas temps pour les dérisoires degrés supplémentaires dégagés que l'illusion de chaleur qui s'en échappe. Rapidement, après avoir englouti un plat de spaghettis glacées en moins de temps qu'il n'en faut pour les cuire (la traversée de la cour par -15°C n'aidant pas...), et s'être convaincus que l'on avait plus chaud une fois bu notre verre de vin ; après avoir renoncé à une toilette même sommaire faute d'envie et d'eau courante, nous sommes allés tous les six nous enterrer un rien crados sous les couvertures du dortoir, le souffle un peu court pour certains, mais pas assez pour nous enlever l'envie de bien nous marrer. Troisième jour. Le transfert des Catalans, Alex et Susagna, à la frontière chilienne serre le planning jusqu'en milieu de matinée. Notre sympathique chauffeur Octavio nous conduit au très attendu champ de geysers et nous laisse cependant profiter des lieux selon notre souhait jusqu'au lever du soleil derrière les hautes barrières de montagnes. Les lumières matinales glissent sur les cratères boueux et bouillonnants, flirtent avec les fumerolles soufrées et dévoilent lentement les mystères de ce paysage fascinant, né des entrailles de la Pachamama... Plus loin sur la route, des teintes extraordinaires, orangées, violines, pourpres se mélangent délicatement sur les versants des montagnes autour. Des monts de sable doux, lisses, soyeux, caressés par les vents du désert ; sublime palette sur laquelle s'amusent les plus invraisemblables nuances. Au pied de ses flans solitaires, d'étonnantes sculptures rocheuses sèment un champ ratissé de sable ocre. On a nommé cet endroit le désert de Dali. Rien ne pouvait mieux le décrire. Ces formes étranges et compliquées, intrigantes, sont aussi inattendues dans le paysage que les délires surréalistes sur les toiles du maître espagnol.
Avant la frontière chilienne, la Laguna Verde dévoile ses eaux anisées sur la toile de fond conique du volcan Licancabur. Octavio, rassuré de savoir désormais les deux Catalans à bord du bus chilien, nous concède un temps un peu plus relâché dans cette stupéfiante région du Sud-Lipez.
La Laguna Colorada nous réapparait sous le soleil puissant de la mi-journée, rougeoyante à souhait. Le froid contient ses émanations toxiques et ne nous laissent que le plaisir de leurs prouesses en technicolor. Puis il nous faut amorcer le long retour jusqu'à Uyuni. Par chance, Florence et Cédric ne sont pas pressés par un départ en soirée. Octavio, sans guère de pause, nous ramène à bon port après de longues heures de secousses sur une piste cahoteuse. Les paysages défilent et ne se ressemblent pas, broussailles et épineux gagnent progressivement du terrain, le terrain se peuple d'alpagas pomponnés aux oreilles, les nôtres accusent les coups des bidons mal calés sur la galerie du 4x4, et le 4x4 fatigué nous ramène dans le même état, mais heureux, saoulés de décors merveilleux. Une douche chaude nettoie délicieusement ses trois jours à la poussière pendant lesquels, plus que des chats échaudés nous avons craint l'eau gelée... Rideau, sous quatre épaisseurs de couettes de la déconcertante et charismatique cité d'Uyuni. Potosi (Bolivie) : 14 juin Au pied de la majestueuse pointe orangée du Cerro Rico s'étend la ville de Potosi, accrochée à plus de 4000 m dans la froidure et le vent. Le minerai d'argent découvert dans cette montagne fut pour les Conquistadores une manne valant bien l'Eldorado qu'ils avaient tant espéré, assurant la richesse extravagante de l'Espagne et la croissance d'une ville rutilante. Aujourd'hui, les vestiges coloniaux dévalent encore les rues escarpées de l'ancienne cité impériale.
Murs pastel et ambiance paisible, la plus charmante ruelle se faufile en de curieux zigzags pour faire la nique au vent froid qui s'engouffre partout ailleurs. Des édifices sublimes au stuc ravageur, des enfilades colorées de belles demeures, leurs balcons de bois peint en large décrochement, les façades baroques des églises, leurs hauts frontons à campaniles, s'illuminent la nuit tombée d'éclairages soulignant leur incontestable beauté. Le jour, les trottoirs étroits reçoivent un flot incessant de passants, d'écoliers pressés, de vieilles femmes dégustant des glaces comme des fillettes, d'amoureux blottis que l'on contourne sur la chaussée, d'étudiants massés devant les vendeurs de pop corn, de hamburgers et de cochonneries grasses ou sucrées en tout genre. Le simple plaisir de flâner dans ces rues joyeuses s'accompagne de deux intéressantes visites. La luxueuse Casa de la Moneda, où l'on frappait les pièces d'argent pour la Couronne espagnole, nous entraîne dans le dédale de ses magnifiques patios et de sa centaine de hautes et vastes salles. De gigantesques laminoirs, presses, poulies, pistons, des forges et des fonderies réveillent l'étonnante histoire des fameux Potosi d'argent. Puis dans un tout autre style, une adorable guide (un ovni dans l'armada blasée de la profession) nous tient en haleine dans le couvent Santa Teresa. Les jeunes filles de bonnes familles avaient le privilège d'entrer dans l'ordre des Carmélites contre une considérable dot, en argent ou en nature. De fait, les salles regorgent aujourd'hui de ces trésors vendus pour la promesse d'une vie de silence, où recluses dans les salles glacées, les Soeurs s'appliquaient à ne jamais être vues ni touchées par quiconque du monde extérieur. Les artifices pour ce faire, grilles, moucharabiehs, tourniquets se rencontrent de l'infirmerie, au parloir, en passant par les cuisines, la sacristie ou encore la bibliothèque... Plus de deux heures durant, nous passons de patios en patios et pénétrons l'univers encaustiqué de ces pièces parfaitement restaurées, riches de collections variées (tableaux, objets liturgiques, pièces de broderie, céramiques, porcelaines...) venues de toute l'Europe. Et seul le grincement des larges parquets de cèdre vient troubler le quotidien encore vibrant des silencieuses Carmélites. - « ça vaut bien un Potosi... » ? Pour l'envers du décor, le revers de la médaille d'argent : une visite dans les entrailles du Cerro Rico et là, vous réalisez l'enfer que vivent indigènes, noirs et mestizos depuis le XVIème siècle, pour qu'aient pu briller la splendide Potosi. Aujourd'hui, deux mineurs meurent chaque mois dans les galeries ; il y a deux ans, dix disparaissaient chaque semaine. On trouvait alors encore, avant qu'une loi ne les protège jusqu'à l'âge adulte de... 14 ans, des enfants de 8 ans dans la gueule de ce monstre aveugle et terrifiant, à l'haleine chargée de poussières toxiques, soufflant à son gré un froid terrible, ou une chaleur démoniaque (selon les niveaux des galeries). Depuis le début de l'Histoire de ces mines d'argent (de zinc et d'étain), on estime à huit millions le nombre d'indigènes et de noirs morts d'épuisement ou accidentellement dans les mines. Les conditions de travail actuelles restent des plus archaïques et révoltantes. L'essentiel des opérations s'effectue à la main. Les mineurs progressent à la dynamite et à la frontale dans les galeries, respirent huit heures par jour un air appauvri en oxygène et vicié dont j'ai cru, deux heures durant, qu'il ne suffirait pas à mes fonctions vitales. Sans relâche, ils piochent, perforent, poussent des brouettes, des wagonnets, progressent dans la poussière, l'obscurité et les émanations toxiques. A 35 ou 40 ans, après avoir épuisé leur(s) espérance(s) de vie, au bout de toutes ses années de chien, la silicose les emporte tous sans exception, ou presque.
Dehors, leurs vieilles femmes devenues veuves prématurément, ont la chance inouïe de pouvoir prétendre à un emploi de « casseuse de cailloux ». Toute la journée, elles séparent à grands coups de marteau les minerais des déchets rocheux que leur amènent par bennes entières les camions. Comme les mineurs, la coca les aide à tenir et sous aucune joue de ces pauvres vieilles ne pointe la fameuse chique salvatrice. Au marché des mineurs, avant d'entrer (avec appréhension pour ma part) dans le vif du sujet, on se charge du « package classique » de l'amitié touriste-mineur : des feuilles de coca, de l'alcool à 96°C, des cigarettes made-in-Potosi (contenant de la coca, des extraits de cannelle, d'orange et du tabac un peu quand même), tant pour les offrandes des travailleurs au Diable de la mine « Tio » que pour leur consommation personnelle sensée protéger par je ne sais quelle réaction chimique des gaz toxiques lors des explosions ( ??)...). La dynamite (en vente libre) fait également partie des cadeaux très appréciés qui rendent le contact avec les travailleurs plus facile (à peine 10 % du prix du tour leur revient) et nous font sentir moins mal à l'aise alors qu'ils représentent plus d'un quart de leur salaire quotidien (un minimum de 50 BS, soit 7 euros, deux fois le salaire moyen bolivien). Fin de la visite couronnée par une démonstration d'explosion de dynamite en plein air par notre excellent guide Antonio, un ancien mineur reconverti dans le tourisme suite au décès prématuré de son père, mineur évidemment lui aussi. Alors que nous avons trois minutes pour nous éloigner du lieu de l'explosion, personne ne sait dans quel direction il est sensé courir, l'espace n'est aucunement protégé voir même éloigné des allées et venues des travailleurs, du passage éventuel de groupes de touristes ou de petits marchands de cailloux-souvenirs. Alors que je m'étonnais encore à ce moment que l'on ait pu déambuler, ramper, escalader, glisser dans les éboulis de ce gruyère instable, où résonnent parfois une déflagration terrifiante, cette petite session explosive achève de me convaincre que les règles de sécurité en Bolivie sont de l'ordre de l'infinitésimal. Après avoir fait don de quelques médicaments au centre de soin de la mine, nous quittons bouleversés les flans éventrés de cet Eldorado dantesque. Au loin, les wagonnets continuent d'y aller et venir. A la force des bras de quatre mineurs dont la sueur sillonne les visages crispés et poussiéreux ; ou actionnés par un autre, électrique et capricieux, que maintient laborieusement en contact un conducteur concentré sur les éclairs furieux qu'il lui lance.
Une auscultation de quelques heures des riches entrailles veinées d'argent de la Pachamama et je peux désormais répondre sans aucune hésitation à la question suivante : « Quel est le métier le plus terrible qui soit ? ».
Publié à 06:46 , le 12 juillet 2010, Bolivie Mots clefs : { Page précédente } { Page 1 sur 57 } { Page suivante } |
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