Flyingshoes' tour

Le mot de la fin...

LIMA (Pérou), le 11/07/10

Dernier article, dernier chapitre à l'index de nos années de bourlingue... Le livre se referme lentement au fil des sublimes routes boliviennes. Leur irréelle beauté nous ballote dans un espace-temps flou et élastique. Les dates s'acharnent à compter pour de vrai mais rien n'y fait, nous ne réalisons pas que demain, il s'agira d'écrire la première page d'une autre histoire...

Ni impatience, ni réticence, ainsi va la vie... et les bouquins s'accumulent. De bons, de moins bons, de carrément tristes, presque honteux, d'autres que l'on voue à un cathartique autodafé, certains que l'on donne à lire, d'autres qu'on relit avec émotion, avec compassion car on grandit, parfois de secrets que l'on a jamais ouverts... et qui moisissent entre les autres sur les rayons de notre « vibliothèque »...

Les dernières pages donc... d'un de ceux que je partage ici avec bonheur.

Uyuni (Bolivie) : 10 juin

Départ pour la fascinante destination d'Uyuni, au pied des 12000 m² du plus vaste désert de sel (Salar) de la planète. Une cité perdue qui vit aujourd'hui essentiellement de l'attrait touristique suscité par la beauté unique de ce désert blanc.

Tous les bus partent de Tupiza à 10h30. Bien synchrones, car une fois encore, aucune compagnie ne se distingue des autres en proposant un horaire un tantinet soit peu différent. Ou plutôt si, une se distingue. Celle que l'on a justement choisie. Après avoir été assurés d'un départ imminent, nous nous retrouvons à quai pendant plus d'une heure et demie, la compagnie attendant désespérément de partir avec plus de... cinq passagers.

Après avoir secoué les employés de l'agence (jamais les responsables malheureusement), nous finissons par partir dans les quelques minutes suivant ma tempête. Cinq minutes plus tard, arrêt à la station-service, on en reprend pour vingt minutes. Le chauffeur, à qui il n'aurait pas été vain d'apprendre la morale du « lièvre et de la tortue » carbure ensuite à la feuille de coca, à la chicha (bière de maïs très peu alcoolisée mais un peu quand même...) et ce, pour mieux rouler à tombeau ouvert sur une piste aux virages et à-pics effrayants. Trop absorbé par les discussions hilarantes qu'il tient avec ses deux jeunes accompagnateurs, il semble, comme dans les vieux films américains, ne pas juger vraiment indispensable de regarder la route. Nous avons la première place : large vue sur les canyons rouges hérissés de fiers cactus, la vaste vallée du r?o Tupiza, le cône majestueux du volcan Chorolque, une succession de reliefs et de couleurs qui force la délectation. Sur cette route, Butch Cassidy et le Sundance Kid ont fait courir le récit de leurs exploits dans les petites villes des alentours. Nous en goûtons la saveur piquante, le cœur tant serré par le charisme de ces lieux que la conduite effarante de notre cow-boy de chauffeur.

A 16h45, ce dernier est fier de nous annoncer l'arrivée en temps et en heure à Uyuni. Au prix de « légères » imprudences mais c'est le genre de détail qu'il est loin de pouvoir considérer... Dans le froid mordant, nous nous lançons dans le sacro-saint tour des agences pour organiser notre expédition du lendemain. Il y en a plus de 80, nous nous limiterons à quelques-unes... au gré de quelques recommandations de voyageurs et du savoir-faire des rabatteurs à la sortie du bus qui nous tombent dessus comme la pluie, avant même que l'on ait pu identifier et récupérer nos sacs à dos farinés de poussière.

Les mêmes parcours, les mêmes discours, le même blabla... Finalement, après s'être assurés de quelques points essentiels mais avant tout au feeling, nous optons pour « Olivos » dont l'employée aux chicots pourris et l'haleine qui va avec n'était pourtant pas très engageante à première « vue ». Mais, si elle ne respirait pas confiance, elle l'inspirait en tout cas et à prix sympa également. Les agences un peu plus chères ne nous paraissant pas proposer mieux ou du moins différent (tous les départs sont à 10H30 et tous les gogos au même endroit au même moment !), nous nous embarquons avec leur chauffeur Octavio, sexagénaire tranquille, pour un petit tour de trois jours dans le Salar et la région désertique du Sud-Lipez (jusqu'à la frontière chilienne). En complétant un groupe déjà constitué de quatre personnes (un couple de Belges et un autre de Catalans), nous évitons, sauf embrouille flagrante, la possibilité d'être refourgués à la dernière minute à une autre agence, une pratique très fréquente qui ne nous aurait pas fait plaisir !

-  1200 km de piste et de rêve (Salar/Sud-Lipez)...               

Trois couches de Tee-shirts, deux de pulls, un blouson, une écharpe, des gants, notre bonnet vissé sur le crâne, deux sacs de couchage dans les bagages... nous sommes prêts à affronter le froid extrême du Salar.

Le cimetière des trains d'Uyuni est notre premier arrêt. Autour des engins rouillés en lente décomposition, de tristes guirlandes de plastique décoloré flottent dans le vent,  pendues aux épineux. Nous avons là le loisir de constater la belle et bien parfaite synchronisation de tous les 4x4 partis ce jour. Résultat, des dizaines de pèlerins escaladent comme des gosses turbulents et bruyants, façon « cage à poules » dans une cour de récré, les vieilles locos perdues dans le désert rocailleux. Pour l'ambiance cimetière mystérieux et abandonné, il est préférable d'attendre le départ de ces dizaines de greluches et chiens-fous surexcités... 

L'île Incahuasi émerge en plein cœur de l'océan neigeux du Salar. Hérissée de milliers de cactus majestueux et velus, ce mastodonte rocheux pique l'immensité étincelante comme un mirage. Vaste toile de polygones craquelés ou lac gelé infini et lisse, l'horizon tout autour est sans limite, au lointain flou de cette étendue immaculée. 

Cette illusion nous occupe quelque temps, celui de nous amuser à travers l'objectif des perspectives troublées du relief et des différents plans. 

                              

En bordure du Salar, nous passons notre première soirée dans un confortable hôtel entièrement construit de blocs de sel. A l'heure du repas, assis sur des tabourets mouvants fait de ces mêmes blocs, on imagine facilement l'un d'eux tombé dans chaque plat, au vue de la dose rédhibitoire qu'ils contiennent en la matière !

Le lendemain, la route se poursuit à travers le petit Salar de Chiguana peuplé de vigognes au pelage roussâtre. Le cône du volcan Ollague toise une enfilade de lagunes aux teintes extraordinaires. Les riches dépôts de minerai de la région en orchestrent les inhabituelles couleurs, ourlent les rives d'un lumineux liseré de blanc ou de jaune. Des herbes sèches irradiées de soleil incendient les plaines rocailleuses de leurs pointes dorées. Plus loin, d'étranges et tortueuses roches sculptées par les vents violents, narguent la toile de fond lisse et pourprée des hauts monts à la beauté arrogante.

Le soleil se couche sur la Laguna Colorada, lac aux eaux rougeâtres que fouillent les longs becs courbés de quelques flamants roses. Nous sommes à 4250 m, la nuit s'avance. Le léger vent froid qui balaye la plaine devient vite douloureux ; il brûle et dessèche le visage à mesure que les températures s'aventurent au-dessous de 0°C. 

A l'intérieur de l'auberge, la présence d'un l'anecdotique poêle à bois ne vaut pas temps pour les dérisoires degrés supplémentaires dégagés que l'illusion de chaleur qui s'en échappe. Rapidement, après avoir englouti un plat de spaghettis glacées en moins de temps qu'il n'en faut pour les cuire (la traversée de la cour par -15°C n'aidant pas...), et s'être convaincus que l'on avait plus chaud une fois bu notre verre de vin ; après avoir renoncé à une toilette même sommaire faute d'envie et d'eau courante, nous sommes allés tous les six nous enterrer un rien crados sous les couvertures du dortoir, le souffle un peu court pour certains, mais pas assez pour nous enlever l'envie de bien nous marrer.

Troisième jour. Le transfert des Catalans, Alex et Susagna, à la frontière chilienne serre le planning jusqu'en milieu de matinée. Notre sympathique chauffeur Octavio nous conduit au très attendu champ de geysers et nous laisse cependant profiter des lieux selon notre souhait jusqu'au lever du soleil derrière les hautes barrières de montagnes. Les lumières matinales glissent sur les cratères boueux et bouillonnants, flirtent avec les fumerolles soufrées et dévoilent lentement les mystères de ce paysage fascinant, né des entrailles de la Pachamama...

Plus loin sur la route, des teintes extraordinaires, orangées, violines, pourpres se mélangent délicatement sur les versants des montagnes autour. Des monts de sable doux, lisses, soyeux, caressés par les vents du désert ; sublime palette sur laquelle s'amusent les plus invraisemblables nuances. Au pied de ses flans solitaires, d'étonnantes sculptures rocheuses sèment un champ ratissé de sable ocre. On a nommé cet endroit le désert de Dali. Rien ne pouvait mieux le décrire. Ces formes étranges et compliquées, intrigantes, sont aussi inattendues dans le paysage que les délires surréalistes sur les toiles du maître espagnol. 

Avant la frontière chilienne, la Laguna Verde dévoile ses eaux anisées sur la toile de fond conique du volcan Licancabur. Octavio, rassuré de savoir désormais les deux Catalans à bord du bus chilien, nous concède un temps un peu plus relâché dans cette stupéfiante région du Sud-Lipez. 

La Laguna Colorada nous réapparait sous le soleil puissant de la mi-journée, rougeoyante à souhait. Le froid contient ses émanations toxiques et ne nous laissent que le plaisir de leurs prouesses en technicolor.

Puis il nous faut amorcer le long retour jusqu'à Uyuni. Par chance, Florence et Cédric ne sont pas pressés par un départ en soirée. Octavio, sans guère de pause, nous ramène à bon port après de longues heures de secousses sur une piste cahoteuse. Les paysages défilent et ne se ressemblent pas, broussailles et épineux gagnent progressivement du terrain, le terrain se peuple d'alpagas pomponnés aux oreilles, les nôtres accusent les coups des bidons mal calés sur la galerie du 4x4, et le 4x4 fatigué nous ramène dans le même état, mais heureux, saoulés de décors merveilleux. Une douche chaude nettoie délicieusement ses trois jours à la poussière pendant lesquels, plus que des chats échaudés nous avons craint l'eau gelée... Rideau, sous quatre épaisseurs de couettes de la déconcertante et charismatique cité d'Uyuni.

Potosi (Bolivie) : 14 juin                       

Au pied de la majestueuse pointe orangée du Cerro Rico s'étend la ville de Potosi, accrochée à plus de 4000 m dans la froidure et le vent. Le minerai d'argent découvert dans cette montagne fut pour les Conquistadores une manne valant bien l'Eldorado qu'ils avaient tant espéré, assurant la richesse extravagante de l'Espagne et la croissance d'une ville rutilante. Aujourd'hui, les vestiges coloniaux dévalent encore les rues escarpées de l'ancienne cité impériale.

Murs pastel et ambiance paisible, la plus charmante ruelle se faufile en de curieux zigzags pour faire la nique au vent froid qui s'engouffre partout ailleurs. Des édifices sublimes au stuc ravageur, des enfilades colorées de belles demeures, leurs balcons de bois peint en large décrochement, les façades baroques des églises, leurs hauts frontons à campaniles, s'illuminent la nuit tombée d'éclairages soulignant leur incontestable beauté. Le jour, les trottoirs étroits reçoivent un flot incessant de passants, d'écoliers pressés, de vieilles femmes dégustant des glaces comme des fillettes, d'amoureux blottis que l'on contourne sur la chaussée, d'étudiants massés devant les vendeurs de pop corn, de hamburgers et de cochonneries grasses ou sucrées en tout genre. 

Le simple plaisir de flâner dans ces rues joyeuses s'accompagne de deux intéressantes visites. La luxueuse Casa de la Moneda, où l'on frappait les pièces d'argent pour la Couronne espagnole, nous entraîne dans le dédale de ses magnifiques patios et de sa centaine de hautes et vastes salles. De gigantesques laminoirs, presses, poulies, pistons, des forges et des fonderies réveillent l'étonnante histoire des fameux Potosi d'argent. 

Puis dans un tout autre style, une adorable guide (un ovni dans l'armada blasée de la profession) nous tient en haleine dans le couvent Santa Teresa. Les jeunes filles de bonnes familles avaient le privilège d'entrer dans l'ordre des Carmélites contre une considérable dot, en argent ou en nature. De fait, les salles regorgent aujourd'hui de ces trésors vendus pour la promesse d'une vie de silence, où recluses dans les salles glacées, les Soeurs s'appliquaient à ne jamais être vues ni touchées par quiconque du monde extérieur. Les artifices pour ce faire, grilles, moucharabiehs, tourniquets se rencontrent de l'infirmerie, au parloir, en passant par les cuisines, la sacristie ou encore la bibliothèque... Plus de deux heures durant, nous passons de patios en patios et pénétrons l'univers encaustiqué de ces pièces parfaitement restaurées, riches de collections variées (tableaux, objets liturgiques, pièces de broderie, céramiques, porcelaines...) venues de toute l'Europe. Et seul le grincement des larges parquets de cèdre vient troubler le quotidien encore vibrant des silencieuses Carmélites.

- « ça vaut bien un Potosi... » ?

Pour l'envers du décor, le revers de la médaille d'argent : une visite dans les entrailles du Cerro Rico et là, vous réalisez l'enfer que vivent indigènes, noirs et mestizos depuis le XVIème siècle, pour qu'aient pu briller la splendide Potosi. Aujourd'hui, deux mineurs meurent chaque mois dans les galeries ; il y a deux ans, dix disparaissaient chaque semaine. On trouvait alors encore, avant qu'une loi ne les protège jusqu'à l'âge adulte de... 14 ans, des enfants de 8 ans dans la gueule de ce monstre aveugle et terrifiant, à l'haleine chargée de poussières toxiques, soufflant à son gré un froid terrible, ou une chaleur démoniaque (selon les niveaux des galeries). Depuis le début de l'Histoire de ces mines d'argent (de zinc et d'étain), on estime à huit millions le nombre d'indigènes et de  noirs morts d'épuisement ou accidentellement dans les mines.

Les conditions de travail actuelles restent des plus archaïques et révoltantes. L'essentiel des opérations s'effectue à la main. Les mineurs progressent à la dynamite et à la frontale dans les galeries, respirent huit heures par jour un air appauvri en oxygène et vicié dont j'ai cru, deux heures durant, qu'il ne suffirait pas à mes fonctions vitales. Sans relâche, ils piochent, perforent, poussent des brouettes, des wagonnets, progressent dans la poussière, l'obscurité et les émanations toxiques. A 35 ou 40 ans, après avoir épuisé leur(s) espérance(s) de vie, au bout de toutes ses années de chien, la silicose les emporte tous sans exception, ou presque. 

Dehors, leurs vieilles femmes devenues veuves prématurément, ont la chance inouïe de pouvoir prétendre à un emploi de « casseuse de cailloux ». Toute la journée, elles séparent à grands coups de marteau les minerais des déchets rocheux que leur amènent par bennes entières les camions. Comme les mineurs, la coca les aide à tenir et sous aucune joue de ces pauvres vieilles ne pointe la fameuse chique salvatrice.

Au marché des mineurs, avant d'entrer (avec appréhension pour ma part) dans le vif du sujet, on se charge du « package classique » de l'amitié touriste-mineur : des feuilles de coca, de l'alcool à 96°C, des cigarettes made-in-Potosi (contenant de la coca, des extraits de cannelle, d'orange et du tabac un peu quand même), tant pour les offrandes des travailleurs au Diable de la mine « Tio » que pour leur consommation personnelle sensée protéger par je ne sais quelle réaction chimique des gaz toxiques lors des explosions ( ??)...). La dynamite (en vente libre) fait également partie des cadeaux très appréciés qui rendent le contact avec les travailleurs plus facile (à peine 10 % du prix du  tour leur revient) et nous font sentir moins mal à l'aise alors qu'ils représentent plus d'un quart de leur salaire quotidien (un minimum de 50 BS, soit 7 euros, deux fois le salaire moyen bolivien).

Fin de la visite couronnée par une démonstration d'explosion de dynamite en plein air  par notre excellent guide Antonio, un ancien mineur reconverti dans le tourisme suite au décès prématuré de son père, mineur évidemment lui aussi. Alors que nous avons trois minutes pour nous éloigner du lieu de l'explosion, personne ne sait dans quel direction il est sensé courir, l'espace n'est aucunement protégé voir même éloigné des allées et venues des travailleurs, du passage éventuel de groupes de touristes ou de petits marchands de cailloux-souvenirs. Alors que je m'étonnais encore à ce moment que l'on ait pu déambuler, ramper, escalader, glisser dans les éboulis de ce gruyère instable, où résonnent parfois une déflagration terrifiante, cette petite session explosive achève de me convaincre que les règles de sécurité en Bolivie sont de l'ordre de l'infinitésimal.

Après avoir fait don de quelques médicaments au centre de soin de la mine, nous quittons bouleversés les flans éventrés de cet Eldorado dantesque. Au loin, les wagonnets continuent d'y aller et venir. A la force des bras de quatre mineurs dont la sueur sillonne les visages crispés et poussiéreux ; ou actionnés par un autre, électrique et capricieux, que maintient laborieusement en contact un conducteur concentré sur les éclairs furieux qu'il lui lance.

Une auscultation de quelques heures des riches entrailles veinées d'argent de la Pachamama et je peux désormais répondre sans aucune hésitation à la question suivante : « Quel est le métier le plus terrible qui soit ? ».


Publié à 06:46 , le 12 juillet 2010, Bolivie
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Le mot de la fin... (suite)

Sucre (Bolivie) : 18 juin

Entre la roche brune et sculptée des montagnes, les tapis d'herbes aux reflets anisés, le bus serpente inlassablement en descente depuis Potosi. Lentement. La douceur de l'atmosphère alors que nous arrivons à Sucre à la tombée du jour nous promet déjà une ville de miel.

Le nez au vent doux, réconciliés avec le climat bolivien, nous nous dirigeons vers le centre-ville. Des passants nous arrêtent en chemin pour nous le déconseiller vivement. Les alentours du marché central où nous devons nous rendre, étouffent sous les bombes lacrymogènes. La police arrête sans ménagements parmi les manifestants, tabasse sans scrupule entre le raz-de-marée de ceux qui tentent de leur échapper et les feux de pneus allumés à tous les coins de rue.

Il fait bon dehors mais pas au point de se passer d'un toit pour la nuit. Et comme tous les hôtels bon marché (Sucre n'est pas une ville réputée pour l'être...) se situent au cœur du merdier, il faut bien tenter une approche... Par chance, il semblerait que l'on passe après la bataille. Pour tout signe de désordre dans les parages de notre adresse : quelques feux en voie d'extinction, des étudiants masqués, plutôt excités et amusés alors que résonnent au loin sur un rythme serré les détonations des lacrymogènes.

C'est sans trop de crainte alors, nos sacs fraîchement débarqués dans une chambre glauquie de l'hostal Veracruz (ça faisait pourtant rêver comme nom !) que nous partons explorer le vaste étage des comedores du marché central, en quête d'une copieuse pitance. La pailita, spécialité locale à base unique de cholestérol nous tend ses bras huileux en signe de bienvenue. Les boliviens sont vraiment des maîtres dans la surenchère du gras : dans une seule assiette, ils vous montent sans scrupule en pyramide du riz (la partie saine du tout), de la viande frite, un œuf frit, des oignons frits, des frites, une saucisse, (un peu de salade tout de même), le tout copieusement saucé de moutarde, ketchup, et mayonnaise... Un Big Mac pourrait entrer dans un programme Weight Watchers dans ce pays ! Enfin... c'est délicieusement immonde quand on a une faim à bouffer un lama ! 

Nous n'avons pas encore nivelé les formes généreuses de notre assiette façon Cerro Rico, qu'une nappe de gaz moutarde nous monte au nez par les arcades ouvertes du marché. En deux minutes, c'est la panique générale. Chacun tente vainement (en mangeant, l'exercice n'est pas facile...) de se protéger des premiers picotements mais se trouve vite démuni, quand ils se transforment en brûlures asphyxiantes. Les cuisinières, prises au piège de leurs fourneaux turbinant à plein régime, tiennent bon à leur poste, alors que tous les clients se sauvent les uns après les autres. Courage, fuyons nous aussi ! Allons retrouver les murs sans-joie de notre petit nid d'amour... Alors que s'immiscent par-dessous la porte de légères effluves lacrymogènes, notre refuge est définitivement d'une tristesse à pleurer. 

Le lendemain, les élégantes rangées d'édifices coloniaux de la « cité blanche » luttent encore contre les volées de lourde poussière noire en couche épaisse sur la chaussée. Au-dessus, les murs blancs accusent ce sombre constat. Le mécontentement gronde au sein de la population mestizos, ici majoritaire. Sucre, fief conservateur de l'opposition au gouvernement de l'indigène Morales répand sa colère violente dans les rues... Une colère que nourrit en arrière plan un indéfectible complexe de capitale dépossédée.

Si Sucre a connu des jours meilleurs en matière de mise en beauté, elle n'en reste pas moins la ville la plus classe du pays. Et les larges sourires de ses habitants ne sont pas étrangers à l'envie que l'on a de profiter du tout quelques jours...

- Journée course...

Départ aux aurores pour le marché de Tarabuco. L'unique route qui conduit au village, alors qu'elle croise celle de l'annuel rallye automobile de Sucre, sera exceptionnellement barrée dès 6h00. Une fenêtre sans carreau, un plancher qui tremble comme une vieille carcasse et chatouille les orteils, une arrivée encore trop tardive pour dégoter une vraie place assise et nous voilà partis dans un microbus à l'état de délabrement très avancé, pour une heure de zigzags et de cahots plutôt très inconfortable.

Quand Flo et Ced arrivent à leur tour sur la place du village, le petit déj' de Rosy et Jérémy (des amis de ces amis que nous avions déjà rencontrés lors d'une sympathique soirée pizza-pinard à Potosi), en commande depuis plus de 30 minutes, se fait toujours attendre à la terrasse du petit restau où nous surveillons l'installation des stands...

Toute la journée, nous nous croisons, recroisons tous les six à travers les rues débordant de tissus colorés, de vêtements bariolés, de sacs flanqués de rangées de lamas, de babioles plus ou moins fignolées et jolies. De belles pièces tissées par les ethnies Jaq'la et Tarabuco côtoient pêle-mêle celles dévolues au strict et cheap marché touristique. Les prix des premières nous semblent un peu gonflés et les secondes ne nous séduisent déjà plus, à force de les voir depuis notre arrivée au Pérou.

L'intérêt principal de ce marché réside davantage dans les personnages que l'on y croise. Les hommes Tarabuco couvrent leur court pantalon blanc et leur traditionnel unku (chemise sans manche en deux parties qui se chevauchent sur les épaules) d'un long poncho en dégradé de rayures horizontales. La montera, un chapeau de cuir à fanfreluches moulé sur le modèle des casques de conquistadores fait l'insolite de leur tenue. Celle des femmes se compose d'une longue tunique serrée par une ceinture et recouverte d'une manta tissée, fermée par une épingle. Leurs yeux sont à demi-cachés par une large rangée flottante de perles blanches, accrochée à une haute coiffe rectangulaire de laine noire brodée de perles colorées et de brillants. D'autres portent les plus répandus chapeaux de paille blanchie et décorés de fleurs, légers comme leurs courtes jupes aux plis serrés. Dans le déluge de couleurs qui tient le pavé des rues du village se lit avec évidence les siècles de tradition artisanale des tisserands des environs.

                                     

Les 60 km du retour ne prendront pas moins de trois heures : après l'attente de la fin de la course, les embouteillages prennent le relais sur 10 km pour définitivement compromettre la correspondance de nos quatre amis pour Santa Cruz. L'occasion aussi d'une franche libération de la frileuse courtoisie et des bonnes manières boliviennes : les déchets volent par les fenêtres et viennent décorer les fossés déjà bien garnis d'une longue guirlande de plastique jusqu'à Sucre... Notre chauffeur comme beaucoup d'autres de sa trempe, s'adonne au libre emprunt de la voie de gauche sur des centaines de mètres au mépris des rares qui attendent sagement que la situation se fluidifie. Une deuxième voie sauvage, une troisième encore plus anarchique dans le bas-côté si le besoin s'en fait sentir... Pour ceux qui arrivent en sens inverse, il faudra faire preuve de plus d'imagination encore ! Ça fait rire tout le monde... sauf les quelques-uns que ça énerve et qui se venge sur les carrosseries en les matraquant de jets de canettes ou de bouteilles. Ce pauvre spectacle humain rend le trajet vraiment long, très long.... Les quatre radios en stéréo dans le combi n'aident guère à écourter l'attente. Pourquoi quatre radios ? Car en Bolivie, on aime écouter sa musique, son match de foot, sa course automobile mais on aime surtout en faire profiter ses voisins !

- Retour au calme dans les rues sucrées...

Après les manifestations politiques réprimées dans la douceur, une foutue course automobile qui nous plante sur la route de Tarabuco, c'est maintenant au tour du Nouvel An Aymara et son jour férié étrenné cet année, de nous mettre des gourdins dans les roues déjà bien voilées de notre programme... Tous les musées sont fermés.

Il faudra attendre le jour suivant... Mais après une énième paillita, Cyril passe tout ce lendemain à s'en souvenir : elle a fini par avoir raison de son estomac qui la récuse définitivement. Mais il faut plus qu'une paillita douteuse pour nous faire manquer la visite tant attendue de l'excellent musée du textile et des Arts indigènes.

Initiateur d'un programme communautaire visant à promouvoir le tissage des communautés voisines, ce musée nous permet d'admirer aujourd'hui le renouveau de l'Art Jaq'la et Tarabuco, au travers de pièces d'une qualité et d'une beauté exceptionnelles. Au fil des salles et des pages d'un livret très didactique et complet, l'histoire du tissage, l'évolution des formes et des techniques, les coutumes et rites des communautés fédérées au projet, sont illustrées par de riches collections et mises en valeur par une remarquable muséographie... La boutique attachée au musée, parce qu'elle vend de véritables chefs d'œuvre (à prix de chef d'œuvre, ça va de soi), nous convainc davantage, que celles qui essaiment la ville...

Derniers pas dans une douce et blanche cité qui, le calme retrouvé, évoque davantage la douceur des petits grains cristallisés qu'un général au bien joli nom... 

Quelque vingt heures de bus, et nous nous réveillerons à Santa Cruz.

Buena Vista (Bolivie) : 24 juin

Pour gagner Santa Cruz, centre névralgique du pays, les compagnies de bus affrètent enfin leurs plus beaux engins. C'est ainsi que nous dégotons pour ce long trajet des sièges larges et très inclinables, des repose-jambes et des amortisseurs qui amortissent. Un dernier point essentiel dans la mesure où la route qui rejoint LA capitale économique du pays n'est pas encore asphaltée... En travaux tout de même, mais ce qui n'arrange rien dans l'immédiat. De nuit, chaque embardée dans les déviations donne l'impression que le chauffeur va se perdre dans un champ labouré.

Au petit matin, avec au compteur un habituel maximum de deux heures de sommeil, nous avons rejoint la plaine, et une chaleur oubliée ; parmi quelques patchs épargnés de verdure, d'innombrables usines de banlieue commencent à fleurir les abords de la grande ville.

Nous nous limiterons à la visite de son gigantesque terminal. Après un petit dej' sur le pouce dans la rue, un taxi collectif nous emmène à Buena Vista, aux abords du Parc National Amboro.

Une place charmante, une église élégante et des parterres fleuris, des palmiers luxuriants, des rues pavées de briques, des piliers de bois au chapiteau sculpté soutenant en terrasse les avancées de tuiles des toits, des odeurs de grillades, le passage lent de bicyclettes... l'ambiance est décontractée, lente, un rien nonchalante, sans guère de rappel de l'atmosphère andine.

Si Buena Vista est un village accueillant, les portes du parc Amboro ne s'ouvrent, elles, sous autorisation, que par l'intermédiaire d'une agence et dans le cadre d'une excursion guidée. Pas vraiment ce que nous avions lu, ni espéré. Seuls touristes dans le village ou presque, les chances sont minces pour espérer constituer un groupe et alléger le prix prohibitif de l'excursion. Et puis, on ne peut même pas dire que cela nous tente dans ces conditions... A quoi rime toute cette organisation pour ceux qui préfèrent l'aventure à l'encadrement rassurant (tous les arguments stupides ont été bons pour nous justifier cette obligation, jusqu'à la présence... de fauves : ces mêmes qu'on ne voit jamais tant ils nous fuient ?) ? Déçus, nous partons dès le lendemain sous un ciel noir et pluvieux, ce qui achève de nous conforter dans ce choix. Une étape foirée en somme, comme il finit toujours par y en avoir...

Cochabamba (Bolivie) : 25 juin

Et puisque qu'un foirage n'arrive jamais seul... Sur les fiables conseils de L'agence touristique de Buena Vista, du patron de notre hôtel et de quelques autres encore, grands spécialistes du « je dis mais en fait je n'en sais foutre rien ... », nous partons en trufi (taxi collectif) pour Yapakani, un carrefour routier entre Santa Cruz et Cochabamba, assurés de pouvoir acheter là-bas un ticket de bus pour partir dans la matinée (évitant ainsi un retour inutile sur Santa Cruz).

Arrivés sur place, nous avons le déplaisir de constater que cela n'est en fait possible que pour les trajets de nuit... Un court et déprimant instant, nous nous voyons plantés jusqu'au soir dans cet enthousiasmant nulle part qu'est Yapakani. Arrêter les bus sur la route est aux dires de certains, une possibilité, aux dires d'autres, très difficile... Comme très souvent en Bolivie, pas moyen d'obtenir une information claire. Une liaison avec correspondance, en microbus puis taxi, semble cependant se profiler comme une possibilité de rejoindre Cochabamba... Quand un chauffeur de taxi nous propose un trajet direct, à peine plus cher que le ticket des bus nocturnes, nous filons sans hésiter avec lui et sa conduite souple comme un verre de lampe...

Ville moderne, agitée et sans grand charme, Cochabamba nous retient pourtant une sympathique journée : climat doux, nouveaux plats à l'horizon des stands bondés du marché y sont pour beaucoup (le « laping » par exemple, pas un lapin originaire du Sud-Est français servi en sauce mais, sur un lit de riz, de pommes de terre, de salade d'oignon rouge et de grosses fèves... un énorme bifteck.). Le labyrinthe survitaminé de couleurs, de bruit et de bousculade de la grande feria (marché) du samedi nous entraîne des heures à la dérive de ses étals en files interminables. Et quelques emplettes clouent définitivement le bec gavé des 60 L de nos sacs à dos.

Patacamaya (Bolivie) : 27 juin

Nous quittons Cochabamba à bord d'un bus plutôt classe. Moins classe, la famille de onze personnes qui squatte les sièges devant nous... Avant notre arrivée, quatre de leurs jeunes mômes avaient déjà entrepris l'escalade de nos places à grand renfort de semelles douteuses, préparant ainsi un terrain pour nos derrières au-dessus de tout soupçon. Pour ces quatre-là, pas de places réservées. Ils gesticulent donc quelques temps dans l'allée, criblant au passage le sol des miettes issues d'une mastication tout aussi remarquable qu'inélégante : le broyage exhibitionniste d'un magma pâteux activé par des maxillaires qu'ils ne semblent pas pouvoir fermer.

Puis, pris par le mal des transports, tour à tour, les marmots comme leurs aînés, se répandent en vomissure. Accablés par les spasmes et à défaut de pouvoir maintenir les sacs correctement ouverts, les mouflets lui font prendre le même chemin que celui des miettes. Les adultes ne bougent pas le petit doigt pour venir en aide à leur progéniture mal en point, ou pour ne jeter qu'un vague mouchoir sur le visage de leurs pauvres gosses épuisés, une fois allongés sur le sol, le nez dans la gerbe. En quelques heures, c'est une véritable porcherie dans laquelle dorment les petits, sous le regard totalement indifférent de leurs affreux parents.

Puis le père décide de faire un peu le ménage. Il empoigne le sac de vomissure que tous ont utilisé tour à tour et le balance par la fenêtre en éclaboussant toute la vitre extérieure des passagers derrière lui. Il écope illico d'une diatribe de ma part sur le supposé respect des indigènes à la Pachamama, la vénérée Terre-Mère à qui on offre en sacrifice du sang de lama pour la consoler des sillons qui la meurtrissent, et le sacrilège eu à cet égard, de son geste, qu'il me semble incapable de pouvoir considérer sur le plan écologique pur.

Je suis tellement saturée de tristesse et de colère face à ces comportements humains de parasites de l'ordre naturel, que le soutien que je récolte dans les regards autour me réchauffe un peu le cœur. L'adorable couple de vieillards indigènes assis derrière les deux affreux, et aspergé de quelques éclaboussures au passage dudit sac dans l'aspiration tempétueuse, m'approuve avec soulagement (sans doute ont-ils bénéficié de moins d'Education pourtant que cette famille de citadins. Aussi, je finis par trouver cette excuse presque condescendante. Tout Homme est doté de sens pour apprécier et d'un cœur pour s'émouvoir, l'Education n'a jamais comblé un néant...). La connerie humaine n'a pas de limite, et pas plus de frontière, qu'on se le dise...

Mais plus surprenant est le manque de réaction généralisé dans ce type de situation. Ici, personne ne dit à personne qu'il est incorrect, intolérant, irrespectueux même quand ça crève les yeux. Je ne sais pas si c'est par indifférence, résignation ou fatalisme. Mais à chaque fois, ce statu quo me fait bondir !

Nous descendons à Patacamaya, à 150 km de Sajama, notre destination. Patacamaya est un bien joli nom pour de fait, un carrefour routier poussiéreux et déprimant, balayé par un vent désagréable. Et c'est sans entrain que nous allons passer une nuit dans cet endroit réjouissant. Car nous avons manqué le microbus quotidien pour Sajama, qui  « Ya se fue ! » il y a une demi-heure. Un départ un poil trop tardif de Cochabamba (7h30...) et nous voilà cloués dans ce nowhere sans intérêt. Nous attendons au bord de la route en espérant une solution de secours, sans succès. Sajama est un village minuscule perdu à 28 km de l'axe routier principal. Et ces 28 km sont justement le nœud du problème : personne ne les parcourt sauf quelques taxis pour touristes égarés, qui chargent d'un prix égal à celui de toute la traversée du pays en bus !

Le plus sage semble donc d'attendre patiemment la liaison directe du lendemain. En perspective : 24 heures à tuer en films et lecture dans une chambre miteuse d'un bled tout aussi pourav'. Après l'épisode « recherche d'une chambre »... ou l'ubuesque discussion entre un hôtelier sûr de son bon goût bolivien qui s'obstine à nous dire que ses chambres sont « buenas » et qu'il n'est donc pas nécessaire qu'on les voit avant d'enregistrer... et une Flo remontée qui ne peut s'empêcher de lui faire un petit topo sur la subjectivité du concept (en lui en épargnant gentiment un autre sur l'abyme culturel qui nous sépare dans l'appréciation du bon standing !). Après l'épisode « pas moyen de savoir s'il y a un bus dans la matinée pour Sajama », où suite à des dizaines de réponses floues, hésitantes, contradictoires... nous finissons par conclure que, non, il n'y en a qu'un par jour, vers 12h00/13h00 (ça, ça reste encore à voir !), comme le laissait supposer les informations du Lonely... Après ces épisodes fatiguant le système nerveux donc, il est grand temps de faire une pause : un œuf sur le plat/frites, suggéré par le patron, qui à l'arrivée... s'est transformé sans crier gare en œuf sur le plat/riz, riz sec et grossier de ce type de menu que l'on avait justement pris soin d'éviter ! Réclamation. Suivie des dites frites qu'il n'y avait plus (ben épluche donc, patate !). Pas cuites évidemment, puisqu'il a fallu en refaire juste pour nos deux sales pommes de râleurs ! Il y a des jours où je fatigue... Les plans du moment ont tendance à se dérouler avec quelques accrocs et le bolivian style a souvent l'Art d'en rajouter une couche irritante dans ces moments-là !

Sajama (Bolivie) : 28 juin

En ligne de mire, le cône blanc du volcan Sajama. Nous traversons un océan de plaine d'où émergent, tels des navires en train de sombrer, des pointes de roches striées à la diagonale. Figées dans une immersion partielle et définitive, elles semblent d'irréelles épaves condamnées à flotter éternellement entre deux eaux... A la cime de crêtes à l'écume broussailleuse, lovées en fœtus dans des chullpares de terre érodées par les vents, les momies des ancêtres indiens veillent sur cet espace d'éternité. Rien, en quittant ce triste endroit de Patacamaya ne pouvait annoncer un décor aussi émouvant. Et celui-là ouvre l'espace de beauté subtile qui  enveloppe Sajama.

Sajama, battu par des vents glacials, nous réserve un fantomatique accueil. Entre les murs de terre de ce hameau solitaire, passe parfois une âme fugitive : un enfant emmitouflé à l'allure maladroite, un homme à bicyclette, l'épicière qui va cuire son pain, une vague silhouette que couvrent plusieurs épaisseurs de mantas, un alpaga de compagnie... 

Trois volcans majestueux encadrent le village, jalonnent l'espace galopant de la plaine d'épineux et de mousses tout autour. Des troupeaux de lamas et d'alpagas y font trotter leur dégaine à la fois effarouchée et dédaigneuse, caressant les reflets d'or de cette étendue aride de lents et sautillants mouvements blancs, bruns et crèmes.  

Noyée dans cet océan broussailleux, quelques fermes que leurs murs de terre condamnent à l'invisibilité dans un décor trop vaste. Parfois le vent se tait quelques secondes, et cette immensité est suspendue à un profond et éphémère silence cotonneux. De ceux qu'utilise le 7ème Art pour vous guider dans la contemplation concentrée d'une beauté nue, de ceux qui vous ouvrent la brèche de l'atemporel, l'inconditionnel et du « à jamais ».

                                        

Les géants Parinacota (6342 m) et Pomerane (6282 m), côte à côte, séparent la Bolivie du Chili. En face, leur répond la cime arrondie du Sajama, toisant tout le pays du haut de ses 6542 m. Sa calotte neigeuse et soyeuse fait écho à la forme gourmande d'un nuage de crème fouettée, toujours ballotté non loin, dans le même coin de ciel. Les matins clairs sont la belle heure des jumeaux volcaniques, les couchers de soleil, incendiés par des cohortes pourpres et rosées de rubans nébuleux, les moments bénits du second. Dans un bain thermal à 40°C, nous assistons à ce déchaînement de couleurs flamboyantes sur les flancs du Sajama, orchestrées par un crépuscule fantasque. Sa magie nous arrête longtemps. La faible lueur d'une nuit pleuvant d'étoiles guide alors le chemin du retour...
 

Le lendemain, dans le froid mordant de l'aube, nous quittons ce paradis glacial où même le temps semble gelé, figé dans le « toujours » d'une beauté transcendante.

La Paz (Bolivie) : 30 juin

Nous retrouvons les rues débordantes de La Paz. Les marchés, envahissant le dédale des rues escarpées et bruyantes, sont le lieu de prédilection de nos journées.

Nous y savatons le plus clair de notre temps... un temps relâché, en suspend, flottant, que nous dicte sans doute l'imminence du vol rideau Lima-Paris sur ces 32 mois de vadrouille. Il semblait infini ce voyage, hors du temps... Alors J-10, ça parait si absurde que l'on y croit à peine. On ralentit le rythme comme si le temps ne nous avait jamais été moins compté...

En serpentons vers El Alto, nous traversons des quartiers démoralisés dans leurs gais atours de briques de chantier, de béton et de rideaux de fer, qui s'agrippent, et c'est la leur seule magie, sur des flans de terre érodés à la verticale.

Tout en haut, sur le plateau (El Alto), la grande feria du dimanche s'anime à 4100 m d'altitude. A l'horizon, les sommets enneigés... une vue vertigineuse. Puces façon western-style, containers de fringues venues des Etats-Unis, musique de fête foraine, vieux tubes pop ringards, fumées grasses des stands de bouffe, gamelles mitonnées par quelques mamitas Cholitas, festival de marchandises chinoises, petits pas, jeu de coudes, foule dense...

Puis, c'est un match de catch qui clôture notre virée dans les hauteurs de La Paz. Evénement populaire aujourd'hui rattrapé par un large et pâlichon public de touristes. Nous voilà assignés avec lui, à une entrée VIP (comprendre par là, payer cher, et avoir le privilège, en sus d'un accès gratuit aux toilettes, de déguster, parqués avec ses compatriotes occidentaux, un sachet de pop-corn et un verre de Coca offerts par la Maison !). D'autres ont flairé le filon... Les gosses qui à l'entrée, s'infiltrent dans la file à gringos, font la manche et leur lacèrent à l'occasion le sac à dos pour voir s'ils n'y trouveraient pas autre chose de plus intéressant qu'un rouleau de PQ (eh oui ! deuxième cicatrice pour mon petit « Lafuma »  !).

Les matchs se succèdent sur le ring mais ne ressemblent pas : avec les Cholitas, polleras et jupons volent et se retroussent sous les avalanches de coups, découvrant un festival de culottes brillantes ; leurs deux longues tresses sont une prise de choix pour des gags façon cartoon. Des combats de furies se donnent sous tous les angles : simulacres de violence, empoignements érotiques ou bagarres bon enfant à grand renfort de sandwich écrasé sur le visage ou d'aspersion de coca sous pression...

Quand les hommes s'en mêlent, on frise l'apologie de la « loi du plus fort » avant que les femmes s'unissent pour leur mettre une bonne raclée ! Scénari tout en douceur et en finesse, moins subtils qu'un bon vieux « Guignol », et fleuris à l'occasion de quelques accents grivois de mauvais théâtre de Boulevard. Toute la salle fonctionne au quart de tour, se tape, hilare, les mains sur cuisses, applaudit, encourage (sur le ton Guiiii - gnol ! Guiii - gnol !) et prévient immanquablement et plein d'entrain le « gentil » de l'arrivée dans son dos du gros « méchant » accablé de jets de pop-corn et de pelures d'orange. Mais tout cela s'entend bien sûr au second degré... En attendant, le public semble loin de considérer le degré auquel il sied de s'enthousiasmer, et nous offre, spontané et franc, un spectacle dans le spectacle des plus drôles. 

A la fin du show, tout le monde en a pris pour son grade, les lutteurs comme le public, qui a vu ses rangs tourmentés par les cascades, poursuites et chutes des uns, les crachats et aspersions des autres... Puis les gosses envahissent le ring avant que les gardes ne puissent les en empêcher. Rien à foutre des méchants, les voilà maîtres des lieux, les narguant avec leurs petits points serrés !

 

Retour amorcé vers le Nord... La grisaille nous accueille contre toute attente à Lima. Et le baromètre de notre enthousiasme fatigue un peu après plus de trente heures d'un éprouvant voyage en triple-saut... Un premier bond de La Paz à Copacabana, pour des retrouvailles avec les belles rives du Titicaca ; un second et le passage de la frontière avant l'arrivée à Puno de l'autre coté du lac ; et de là, les dernières vingt-quatre heures de bus jusqu'à la capitale péruvienne... Dans un espace minuscule où les jambes devront rester sagement à l'équerre pendant que le temps semblera bien long sur des sièges à peine inclinables. Le tout vendu au prix du bon confort de la « classe business ». On se serait passé de cette dernière (?) entourloupe ! Réclamation inutile à l'arrivée, juste pour la forme...

Des bagages plein les bras, nous arrivons enfin à bon port, après un épique trajet en bus de la gare routière à l'hôtel Machu Picchu. Je goûte à l'occasion de mes déséquilibres incontrôlés dans les allées bondées, l'extrême courtoisie des péruviens qui me rattrapent avec le sourire alors que je leur tombe littéralement dessus, ou me proposent leur place assise que je ne peux de toute façon pas occuper tant j'ai de bordel accroché partout, merci quand même... Des civilités qui nous manquaient un peu depuis quelques temps...

Coup de grâce à l'arrivée : toutes les chambres de l'hôtel sont occupées. Nous avons déjà  tourné les talons, fatigués d'avance à l'idée d'errer dans ce quartier où même l'hôtelier ne connaît pas d'autre adresse et... « une chambre simple, vous avez ? ». Mieux vaut avoir de la suite dans les idées dans le coin et ne pas trop attendre du système D local... Un petit lit pour deux, c'est rien que du bonheur après une nuit blanche et le cul tanné par deux jours de voyage !

Pas encore partis, mais déjà un peu revenus... Dix jours passés à La Paz, incapables de nous motiver pour un dernier trek, la course au sommet du Huayna Potosi, ou la descente de la « route de la mort » à VTT... Un ralentissement incontrôlable, sans doute nécessaire pour revenir sur la planète France sans heurt et en douceur...

Aujourd'hui à Lima, sans plus d'intentions que celles, simples et rassurantes, d'arpenter les rues au hasard, de déguster de délicieuses ceviches de poisson, des fruits tropicaux bientôt introuvables, un petit maté de coca bientôt illégal, faire nos adieux au Pacifique noyé dans la brume, s'agglutiner avec la foule pour la finale du Mondial sur la Place des Armes... Là, une poignée de francs supporters de l'Espagne ; trois touristes hollandais et une armée de nettoyeurs en orange pour le camp adverse ; mais dans l'ensemble, et surtout, une foule peu enthousiaste de regarder vers l'Europe... 

Le voyage ne cesse que si l'on cesse de s'enthousiasmer, de décoller, de bondir, de rebondir à chaque occasion, ici, ailleurs, ou là-bas... Arrrrrrrrrrrrribaaaa ! Nous arrivons avec la foi de ceux qui ont vu de belles choses, ont apprivoisé un peu de leur liberté, se sont émus de cette histoire, de beaucoup d'autres histoires...  Il nous tarde maintenant d'écouter toutes celles que vous avez à nous conter, les esgourdes et le cœur grand ouverts.

A demain,

Flo



Publié à 05:15 , le 12 juillet 2010, Bolivie
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Petite (mais costaude) dernière sur la liste de nos escapades : la Bolivie...

POTOSI (Bolivie), le 20/06/10

Nous y voilà...

Authentique et farouche, grandiose et indomptable, la Bolivie est un terrain de jeu doré à l'or fin pour le voyageur blasé de fausses découvertes, avide de vrai, de « mérité », de far-away... Un voyageur qui a le temps, car les routes sont aussi belles que terribles, aussi palpitantes qu'interminables. Un voyageur qui ne roule pas sur l'or car ce serait presque obscène. Un voyageur patient car il en faut parfois si peu pour s'irriter. Un voyageur qui ne craint pas le froid, ou veut apprendre à l'endurer. Qui a oublié jusqu'à l'idée même du chauffage intérieur. Qui devra apprendre à briser la glace pour apprécier le caractère trempé de ses habitants. Qui fait fi de l'entourloupe de bonne guerre comme de celle qui a toutes les bonnes raisons de faire monter au créneau. Un voyageur qui ne fait pas la fine gueule devant une assiette de pâtes (à chien) trop cuites, un bol de soupe trop salée, un (exceptionnel) dessert trop sucré, une semelle de viande frite dans trois litres de vieille huile, quelque gloubiboulga non identifié, un autre plat d'amibes. Un voyageur qui se fout que les lits soient trop mous, trop durs, avec trop de lattes, jamais de sommier, décidemment des ressorts qui ressortent. Un voyageur légèrement endurci, qui ne craint ni l'eau froide sensée être chaude, ni les plans foireux, ni les odeurs de carcasses écorchées sur les trottoirs, ni les non-règles d'hygiène, ni les plus existantes règles de sécurité. Qui ne s'énerve pas des horaires de bus aléatoires, des interminables transports nocturnes, des musiques pourries ou des affligeants films de Kung Fu qui accompagnent immanquablement les trajets cahoteux. Qui s'accommode des arrivées en pleine nuit, des inconfortables attentes, de la peau sèche, des lèvres gercées, du puissant soleil d'altitude, du vent glacial, du mal d'altitude, de sa fidèle compagne « turista »... Un voyageur modèle, qui a sacrifié ce qui déjà pour lui n'est plus que billevesées, sur l'autel de la fascinante beauté des contrées boliviennes. Jamais idem, jamais la même, une beauté qui à coup sûr, un jour, le ramène...

Loin de nous la prétention d'avoir été ce voyageur exemplaire, mais nous avons essayé... Pas si revêche, la Bolivie nous en a généreusement récompensés...

Copacabana (Bolivie) : 7 mai

Au pied du Titicaca, Copacabana étend une toile insipide de rues bétonnées, criblées de restaus, de bars et de ces éternelles devantures, toutes placardées à l'identique de bonnets, de ponchos, de chaussettes, de moufles et autres incontournables de l'artisanat andin... Dans les zones moins centrales, les tas d'ordures éventrés sur la terre battue sont légion.

La plage, sa rangée de petits restaus spéciale « trucha » (truite) sont déserts. Seuls une puissante odeur d'égouts et quelques chiens errants absorbés par les généreuses poubelles occupent la bande de sable caillouteux devant la centaine inerte de pédalos à tête de cygne. C'est vendredi et la déferlante touristique est pour le lendemain ; nous tombons bien, en pleine trêve avant la tempête ! Tout est calme et serein.

Un soleil surpuissant réchauffe l'atmosphère frisquette. Seules des lunettes de glacier permettraient de regarder à l'aise la façade immaculée et aveuglante de la cathédrale, les reflets brillants de ses dômes d'azulejos. Chapeau ou bonnet, Tee-shirt ou manteau, c'est selon : les tenues valsent au gré de l'ombre et de l'ensoleillement.

A la tombée du jour, quand du sommet du calvaire de la ville, on a vu plonger le disque sacré dans les eaux du Titicaca, déshabillant pour la nuit, après un défilé de nuances, l'auréole de montagnes autour... une descente sportive bien emmitouflés, un silpancho bien gras (escalope de viande non identifiée accompagnée de frites, riz, salade et œuf frit), un grand verre d'api bouillant (boisson délicieuse à base de maïs violet, de cannelle et de citron) et quelques buñuelos (beignets imbibés de sirop) suffisent à peine à nous réchauffer !

Cha'llapampa - Isla del Sol - (Bolivie) : 8 mai

Nous débarquons au sud de l'île du Soleil après une heure et demie de lente navigation sur le paisible Titicaca. L'ascension d'un long escalier inca mène au village de Yumani. Des hauteurs, la vue plonge sur l'immensité du lac, son chapelet d'îlots gros comme des cailloux, et à l'horizon, les pics enneigés de la cordillère Royale barrés d'une bande de nuages moutonnants. Plus loin encore, ils filent les monts en trompe-l'œil.

Des cultures en terrasses : pois, choclo (maïs andin), pommes de terre, oca (tubercule) habillent de verdure la lande aride de rocaille claire. Entre les vieilles pierres des murets s'immiscent de pleines touffes de koa (brûlé comme encens), d'autres plantes aromatiques qui, mêlées au parfum des eucalyptus, rappellent une douceur toute méridionale. Sur les sentiers étroits et sinueux de l'île ne circulent que des ânes, quelques vélos et des brouettes. Après 10 heures, l'île devient fantomatique, ses 2000 habitants semblent s'être volatilisés ; le calme est tel que l'on entend les papillons battre des ailes.

En longeant les vallons de la côte orientale, nous gagnons la pointe Nord de l'île. En route, sur la plage de Cha'lla, nous pique-niquons en compagnie de quelques cochons occupés à se faire dorer le poil au soleil. Un poil long de rigueur chez tous ces animaux luttant contre le froid de l'altiplano... Les plages sablonneuses sont abandonnées elles aussi ; l'eau trop froide pour attirer un tourisme de masse. Ils sont pourtant relativement nombreux à Copacabana. Seuls, assis sur un ponton branlant, nous regardons glisser les minuscules voiles triangulaires des barques sur fond de cordillère étincelante... 

Au-delà du village de Cha'llapampa, les ruines d'un palais inca surplombent une baie scintillante. Des moutons errent dans ce labyrinthe, se bousculent affolés au passage étrangleur des portes trapézoïdales. A quelques pas, une table sacrificielle invite aujourd'hui davantage au pique-nique. Derrière, le rocher au Puma (Titi Khar'ka... d'où dérive le nom du lac) qui aurait vu naître selon la légende inca le Soleil, ainsi que Manco Pacac et Mama Ocllo, les fondateurs mythiques de l'Empire. Cette belle île du Soleil, sanctuaire chargé d'énigmes, cultive avec un naturel déconcertant une atmosphère des plus mystérieuses...

Le lendemain, nous traversons les terres désolées de la pointe nord couvertes de plantes rases et de rocaille. Plus de cultures à l'horizon nu. Du sommet de la crête, nous enveloppons d'un regard goulu les spectaculaires arabesques côtières de l'île dans la lueur bleutée du petit matin. Puis, un bateau nous reconduit lentement vers Copacabana. 

- Un dimanche à Copacabana...

Retour à Copacabana. C'est dimanche et les rues sont bondées, pleine de vie. La ville a changé de visage pour accueillir ses touristes locaux. Les étals des vendeuses de pasankallas (gros pop-corns caramélisés et.. rassis !), d'empanadas, d'artisanat en roseau, de bondieuseries et j'en passe égayent de leur bric-à-brac bariolé les murs gris de la ville. Cette animation couleur locale la rend finalement plus sympathique reléguant la vie des touristes étrangers à un arrière-plan invisible.

Sur la place centrale où l'agitation bat son plein, nous assistons, dubitatifs et amusés à un des événements les plus pittoresques de Copacabana, une de ces scènes de la vie catholique complètement déjantées dont seule l'Amérique latine a le secret (c'est pareil en France ? », me demandent deux touristes israéliens, ahuris. J'éclate de rire intérieurement...). Une file de voitures décorées de fleurs fraîches, de guirlandes et de chapelets attend devant la cathédrale la bénédiction d'un prêtre débonnaire en soutane et en casquette. Sous les yeux ravis des propriétaires plein de ferveur (le niveau social privilégié de la plupart et l'éducation supposée qui l'accompagne ne semblent en rien freiner l'enthousiasme pour ces baptêmes), il fait le tour de la voiture en l'aspergeant d'un encensoir fait d'un bouquet de fleurs trempé dans un seau en plastique d'eau bénite. Recueilli devant le capot ouvert, il murmure sans moins de cérémonie qu'au chevet d'un mourant, les formules tant attendues, pose avec la famille pour la photo souvenir et empoche rapidement les dons des fidèles venus s'attirer les bonnes grâces du Seigneur pour un avenir de conducteur sans ombrage. Voitures privées, taxis, bus, sont ensuite copieusement aspergés par les propriétaires émus de mousseux et de bière jusque dans recoins du moteur. Sûr que les fidèles reprendront bientôt la route plein d'allégresse et légèrement alcoolisés, en trombe à deux centimètres des passants, grillant sereinement les priorités sous l'œil bienveillant du Seigneur attendri. Ainsi soit-il ! 

La Paz (Bolivie) : 9 mai

Le long de la route qui mène à La capitale, la cordillère Royale déploie, superbe, des guirlandes festives de cimes étincelantes sur fond de pampa roussâtre. Le voyage est un plaisir... que massacre à grand renfort de radio tonitruante un fan de foot quelques sièges plus en avant. Qui n'a jamais entendu les commentaires d'un match en espagnol façon sud-américaine ne peut imaginer à quel point cela devient très vite insupportable. Mais les boliviens semblent mal supporter qu'on leur fasse remarquer leurs indélicatesses. Et rapidement, le fameux « retourne dans ton pays où c'est pire que chez nous alors de quoi tu te plains ! » vient clore une discussion stérile qui me remuera les nerfs pendant quelque temps. Ici, tout ce qui n'est pas interdit est autorisé, voilà la règle. L'Autre et son bien-être ne sont visiblement pas des considérations essentielles... Il faudra s'y faire.

La Paz, capitale la plus haute du monde, s'étage de 3200 à 4000 mètres au creux d'un canyon d'altitude, vibrant sur toute sa verticale ! A l'horizon, les petites maisons de briques (et de broc surtout) baignées dans la chaude lueur du soir s'étalent comme une confiture d'abricot sur les versants populaires jusqu'au plateau d'El Alto tout en haut... L'atmosphère est glaciale, alors que les hauts buildings d'un invraisemblable chaos urbain font rempart aux derniers rayons du jour allumant au loin les cimes enneigées...

La Paz est un supermarché à ciel ouvert ; chaque rue un rayon : fruits et légumes, produits d'hygiène, bric-à-brac électronique, articles de mercerie, sous-vêtements, lunettes, chaussures, « comida » sur le pouce... nous sommes sur le gigantesque marché de Buenos Aires. Dans la Calle Sagárnaga, une débauche de boutiques et d'étals de marchandises artisanales comble les touristes. Sur le « mercado de las Brujas », le marché aux Sorcières, on trouve fœtus de lama (sur lesquels on fonde toute construction nouvelle), feuilles de coca, quantité de plantes, de pierres et de potions médicinales, de grigris, de souriants Ekekos kitsches (Dieu nain du foyer et de l'abondance qui porte sur son dos les objets miniatures convoités par la famille)... Beaucoup de marchandises restent bien mystérieuses aux non-initiés ! En fonction des besoins ou des envies, d'une rue à l'autre, d'un marché à l'autre, le jonglage dans les pentes est sportif mais trouver son bonheur est assuré. La came se serre dans de minuscules échoppes de tôle bleue où une éternelle télé s'encastre au milieu d'improbables empilages. Sur le « mercado Negro » (marché Noir) s'improvisent d'autres étals, plus grunges, dévalant les trottoirs à même le sol sous les pots d'échappement des centaines de « micros » qui s'étranglent bruyamment dans les ruelles encombrées. Toussant et crachant dans une atmosphère d'altitude à l'oxygène déjà raréfiée, ils vaporisent au passage copieusement viandes, poissons et fromages de gaz et de nuages de poussière...

Pare-choc contre pare-choc, les véhicules se frayent lentement un passage parmi les passants dont les déambulations, faute du moindre centimètre carré disponible sur les trottoirs, empiètent automatiquement sur la chaussée. Furieux, ils klaxonnent les « cholas » en grande discussion, ces citadines Aymarás ou quechuas qui arborent la tenue traditionnelle imposée il y a trois siècles par les colons espagnols. Une « pollera » (jupe plissée à bandes horizontales) recouvre plusieurs couches de jupons. La « manta » (châle crocheté à longues franges) emmitoufle un tablier de coton, une courte veste, et un « chompa » en laine (pull). Les tissus aujourd'hui importés de Corée me rappellent parfois ceux des djellabas marocaines aux imprimés douteux. Gonflées dans leurs épaisseurs aux appariements colorés souvent indigestes, les « cholas », ne brillent de fait pas toujours par leur élégance. La touche la plus sympathique : ce mignon borsalino qui vient se jucher en équilibre sur le haut de leur crâne peigné d'une raie au milieu. Et dont s'échappent deux longues nattes reliées par un cordon de pompons noirs. Dans le dos, le traditionnel « aguayo » (carré fourre-tout de tissu aux rayures fluorescentes) camoufle un bébé aux joues cuivrées, de la coca ou encore quelque aliment...

Dans le « vieux » La Paz, l'ambiance est tout autre, on circule aisément dans des rues paisibles toisées par de vieux édifices coloniaux décatis au charme fou. Sympathiques boutiques et petits musées ponctuent une ballade agréable dans ce havre de... paz, loin des touristes.

Trek d'El Choro (Bolivie) : 12 mai

Départ de La Cumbre (à quelques kilomètres de La Paz) : 4725 m. Un Christ en croix planté dans un désert de monts nus et charbonneux indique le début du chemin ; une gentille montée d'abord jusqu'à 4860 m. Un léger duvet de plantes archaïques fardent les flans arides tout autour de reflets anisés. D'une entaille toute en haut dans la colline, nous entamons ensuite la sinueuse plongée jusqu'à Choro, à 2200 m. L'envie de quitter ces sommets glacials motivent nos genoux pour ces 2600 m de dénivelé. Cette interminable descente dans la rocaille poussiéreuse suit plus loin un sentier inca pavé de pierres et ceint de murets moussus, traversant les ruines d'anciens refuges à nu sur les versants. La roche laisse progressivement place à ces prés d'herbe fauve dont les alpagas raffolent, puis à l'herbe verte et tendre des moutons ; quelques fermiers vivent là, à des heures de marche des villages qui essaiment la route de La Paz. 


  

Après une première nuit frisquette le long de la rivière torrentueuse Chucura (nous étrennons la bruyante mais efficace couverture de survie !), nous reprenons la route de Chairo. Les kilomètres défilent de plongées en grimpettes à travers les gorges étroites qui fendent la vallée. Sur ses larges flans s'étale désormais un tapis de verdure qu'abreuvent quantités de ruisseaux en cascades. Des guirlandes de plantes dégringolent des arbres, s'emmêlent dans les branches pour friser la canopée. Fleurs, oiseaux et magiques morphos bleus ou irisés colorent le chemin. Dans l'agréable jardin fleuri de la Casa Sandillani, nous passons une nuit bien plus confortable que la précédente (excepté la désastreuse compagnie de cinq israéliens bruyants). Le lendemain, nous n'avons plus que quelques heures de marche pour gagner Chairo.

Dans la touffeur plantée de bananiers et de mandariniers des Yungas ; dans cette timide région serrée entre les géants des Andes et de l'Amazonie, à Chairo, prend fin ce trek bluffant parmi 70 km d'un paysage transformiste. Des taxis attendent là à des prix défiants toute concurrence, les trekkeurs las...

Pas si las... Nous poursuivons vers Yolosita, 12 km pus loin. Par chance, un pick-up, nous invite à grimper à l'arrière, après une heure de marche sous le soleil. De Yolosita, un bus nous reconduit à vitesse tortutésimale à La Paz... debout. Trois heures plus tard, nous sommes à l'hôtel. Nous y troquons une agréable chambre contre une de dernier choix, arrivée tardive oblige... La fatigue aidant, une série de petits malheurs vient conclure cette journée que l'on avait espérée relaxe. Des petits riens qui ne valent pas la peine d'être évoqués sauf pour en rire plus tard...

Rurrenabaque (Bolivie) : 16 mai

Envie d'Amazonie. Nous prenons la route de « Rurre » (pour les intimes), aux portes de la selva bolivienne. La route... enfin pour quelques heures seulement : celle-là même qui nous reconduisait la veille de Yolosita à la Paz. Pour la suite, seize heures de cahots de jour comme de nuit sur une piste mémorable, digne prolongement de la fameuse « Ruta de la Muerte » La Paz-Coroico, réputée (tristes statistiques à l'appui) la plus dangereuse au monde (elle est de moins en moins usitée depuis la construction de ce nouvel axe et ce, uniquement par les particuliers). Aplombs vertigineux et bas-côtés inexistants : mieux vaut ne pas trop regarder en contrebas et se concentrer sur le bel horizon montagneux... D'un bus à étage, c'est encore plus effrayant. Par chance les nuages de poussière opacifient ces visions terrifiantes ! Nuit blanche ou presque, entre sursauts et rebonds sur des sièges larges mais largement fatigués par ces années de secousses. Impatiences du coccyx... De longues fouilles et contrôles des brigades anti-narcotiques pourrissent à trois reprises nos maigres chances d'endormissement. Définitivement.

Arrivée à Rurrenabaque. Le jour se lève sur une petite ville tropicale encore toute endormie. Changement de décor radical : un peu de béton toujours, mais surtout beaucoup de planches, de bambou, de palme échevelée ; pas mal de n'importe quoi aussi, aux murs et aux toits de ces basses bicoques rapiécées, en planque derrière des bouquets luxuriants de papayers, de palmiers et de bananiers. Le quadrillage des ruelles terreuses file en de larges dalles de béton poussiéreuses à l'approche du centre ville. Sur une placette, que commencent à investir les deux roues, un agréable hôtel avec jardin arrête notre petite heure de recherche. Pour nous accueillir : deux adorables jeunes filles aussi souriantes que cette belle et chaude journée ensoleillée qui s'annonce. Les lits sont comme toujours d'une qualité à dormir debout mais on s'y fait... Après cette nuit de transport, une planche à clous aurait presque fait l'affaire.

Rurrenabaque (Bolivie) : 17 mai

Dès le lendemain de notre arrivée, nous partons pour San Miguel Del Bala, une communauté Tacana établie à moins d'une heure de navigation sur le r?o Ben?. Une étroite pirogue à moteur nous entraîne au ras des belles eaux cacao du fleuve. Des aigrettes usent leurs pattes sur les galets de quelques îlots, d'autres oiseaux disparaissent après une courte apparition dans les feuillages : perroquets, tojos à queue jaune, et d'autres, inconnus à ces bataillons aviaires... Des guirlandes végétales s'enroulent dans les branchages, quelques cimes fleurissent en bouquets roses ou jaunes pointillant la toile verte de la canopée. De fins troncs blancs tortillards strient ce moutonneux tapis de verdure luxuriante, aux formes et nuances si subtiles. Chaque arbre est différent de son voisin, une des lois de ces écosystèmes, qui assure par une grande dispersion des espèces un maximum de chance de survie pour chacune. A l'horizon, le fleuve fend deux bandes de montagnes bleutées encadrant les rives au loin de leurs sombres et mystérieux reliefs.

Dans la pirogue : Felsi, et d'autres villageois de la communauté. A l'arrivée, deux jeunes garçons attendent impatiemment sur la berge boueuse : Felsi nous présente Harold et Abraham, ses deux fils. Avec eux, chez eux, nous allons passer cinq jours dans le cadre d'un programme de volontariat qu'organise l'Eco-Lodge de la communauté. Là, nous serons accueillis pour les cinq jours suivants, histoire de varier les plaisirs et les découvertes.

San Miguel del Bala a tout d'un village isolé du bassin amazonien : les habitations sont constituées de cabanes sommaires où l'on vit serré tout contre sa grande famille. Chez Felsi et Madalena, la plus grande est la chambre de toute la famille : soit 12 m² pour six. Car ils ont aussi deux filles : Mercedes et la toute petite Sayrun. Une petite famille sachant que la plupart des femmes ont de 10 à 15 enfants. 

Une pièce attenante et exiguë accueille à l'occasion les touristes. Une autre, toute grillagée fait office de cuisine, et abrite aussi chiens, poules et canards. Une troisième cabane est en construction. Pour l'instant, le linge (une ribambelle de guenilles-gruyère avec plus de trous que de tissu) y sèche à l'abri en prenant tout son temps (jusqu'à cinq jours pour un Tee-shirt tant l'atmosphère est saturée d'humidité !). Le mobilier se résume à une table, une étagère, un banc et deux chaises dans la cuisine ; deux lits dans la chambre et quelques rayonnages bricolés... Aucun objet autre que le strict essentiel : vêtements et ustensiles de cuisine. Sayrun trimbale parfois son unique jouet, déglingué (un téléphone, sait-elle même ce que c'est ?) ou un ours en peluche mal peigné qui perd sa bourre dans l'entrejambe. Ces frangins tapent à l'occasion dans un ballon dégonflé que semblent leurs envier leurs petits voisins. Mercedes s'émerveille des quelques bricoles de fille que je lui dégotte dans mon sac à dos... Très tôt, les enfants développent une capacité assez incroyable à s'emmerder sans lassitude. Et sans agacement : en cinq jours, aucune dispute à déplorer, jamais de larmes ni de soufflante des parents.

Dès six ans, les enfants vont à l'école, quatre heures par jour. Quand les professeurs ne sont pas en déplacement, comme cette semaine. Scolarisation, version concentrée et... les cahiers des écoliers me laissent assez dubitative quant à la qualité de l'enseignement dispensé... En rentrant de l'école, les garçons aident leur papa en faisant des activités de garçon (partir dans la selva pour collecter du bois, pêcher...) et les filles, des activités de fille (balayer, surveiller la marmite sur le foyer, garder la petite sœur...). La division des rôles a encore de beaux jours chez les Tacanas.

La vie des familles semble figer dans le présent, amarrer à l'heure des trois repas qu'il s'agit d'assurer chaque jour pour toute la famille. L'instant n'est pourtant pas très ritualisé. Chacun mange de son côté : Felsi et nous à la table, Madalena assise sur une planche, l'assiette à la main, à côté des deux plus jeunes qui utilisent le rayon du bas de l'étagère comme table ; les deux grands dehors, de l'autre côté du grillage de la cuisine assis sur une planche. Parfois, la mère de Madalena, un de ses frères, des cousins partagent le repas ; Madalena cuisine les ingrédients du « chaco » (leur bout de terre dans la selva) qu'elle va chercher chaque jour (riz, igname, plantain, poivrons, concombres, tomates...), du poisson ou de la viande (chassée ou le plus souvent, achetée à Rurre). Les oranges et bananes à profusions autour de la maison se grignotent à longueur de journée. Les repas sont copieux, on nous offre toujours la plus belle assiette. Madalena sait faire des merveilles avec le poisson du r?o. De ses marmites cabossées callées dans le feu de bois, elle nous a parfois tiré un plat de poisson absolument divin. La plupart du temps, la chair n'est pas aussi délicate que celle du poisson-chat et une simple friture fait l'affaire. Par chance, on nous épargne les bas-morceaux de bœuf que se disputent par contre les enfants. Du cartilage à mâchouiller longuement avec quelques onces de gras autour... des chewing-gums à la viande en quelque sorte. « C'est la viande la moins chère » nous explique Felsi devant nos mines dubitatives... surprenant même que ça se vende, pensons-nous ! 

Petit rythme... durant ces quelques jours : nos activités consistent essentiellement à porter : de la palme, du bambou, du bois de chauffe calciné venus des terres défrichées... Nous assistons Felsi lors de la construction du nouveau toit. Les sorties dans la selva sont l'occasion pour lui de nous expliquer l'utilisation que font les Tacanas de certaines espèces végétales : construction, artisanat, breuvages médicinaux... La faune est discrète. L'ouïe fine, il débusque pourtant quelques singes minuscules très hauts dans la canopée. Mais les oiseaux qu'il nomme restent le plus souvent invisibles : tojos, colibris, chouettes, pics...

Après ces quelques jours, nous ne sommes pas fâcher d'aller trouver un peu de confort à l'Eco-Lodge. Au village, l'eau courante arrive une heure par jour et le temps couvert n'est guère propice aux douches froides dans l'eau polluée du río. Un sérieux mal de dos commence à nous fatiguer suite à ces nuits où seules deux épaisseurs d'une mince couverture et une natte de palme nous séparent des épaisses planches du lit.

Au lodge, nous sommes installés dans une des chambres sommaires prévues pour les guides. Les douches collectives sont froides mais l'ensemble nous paraît être d'un confort absolu après ce séjour dans la communauté. Le temps se dégrade chaque jour un peu plus, la pluie se fait quotidienne et nous nous réjouissons de pouvoir profiter ici de grands espaces couverts. L'ensemble du lodge est réalisé de façon traditionnelle avec les matériaux de la selva. Une superbe construction arrondie abrite des hamacs, une petite bibliothèque... Dans une autre, rectangulaire, la grande cuisine ouverte et la salle à manger... Nous y passerons l'essentiel de nos journées, entre préparation des repas, vaisselle et nettoyage de la salle. A quelques exceptions près, la qualité et la diversité de la nourriture sont un vrai régal... Dans les meilleurs jours, un bon petit dessert fait maison, des jus et des sauces délicieuses à base de fruits et légumes frais couronnent le tout. Avec un peu de cacao prélevé dans les stocks, on se mitonne même pour le départ trois pots de Nutella de la selva, une tuerie ! Dans les moins bons jours, on trouve les quantités un peu chiches. Les touristes en pâtissent parfois aussi mais à 65 dollars la journée, c'est déjà mois acceptable.

Nos regrettons de n'avoir pu accompagner quelques sorties guidées dans le réputé Parc Madidi ou plus simplement autour du lodge. Lors de notre entretien avec le Directeur de l'agence, il avait été question d'accompagner quelques excursions, de faire office de traducteurs au besoin, d'enseigner un peu d'anglais aux guides en ayant besoin, d'intervenir dans l'école de la communauté... L'aide en cuisine ne représentait qu'une des nombreuses activités possibles. Dans les faits, aucun planning, aucun rôle ne nous a jamais été communiqué. Nous avons trouvé à nous occuper en cuisine car un groupe de trente personnes quittait la salle à manger au moment de notre arrivée, laissant beaucoup de travail aux cuisinières. Puis, nous sommes restés là. 


Sans doute n'aurait-il pas fallu attendre que l'on nous propose autre chose. Il est assez regrettable n'avoir été « utiles » qu'en des tâches qui auraient très bien pu être gérées pas les employés du lodge. Une impression presque culpabilisante de leur retirer du travail... Un vrai programme de volontariat fait cruellement défaut et c'est un peu regrettable. Cependant, nous avons eu le plaisir de découvrir un lieu merveilleux en plein cœur de l'Amazonie. Ces quelques jours de volontariat, sans avoir été d'un intérêt exceptionnel, nous ont ouvert les portes d'un lodge dont nous ne nous serions jamais payé le luxe.

 

Vu de l'intérieur, nous avons été confortés dans l'idée que l'on paye parfois très cher des séjours pour « riches », mais pas si riches. Malgré la réputation du lieu, beaucoup de choses en effet critiquables. Au vu des difficultés que connaissent les habitants de San Miguel (eau courante, scolarisation...), certains touristes se demandent, à juste titre dans quels projets communautaires est investi leur argent. Et on les comprend... Par ailleurs, la culture Tacana que l'on vend sur le papier comme unique et riche de traditions ancestrales appartient de fait plutôt au passé. Les artisans ne sont plus que quelques-uns, des vieillards, et ne fabriquent plus que pour faire des démonstrations un peu blasées aux touristes, la langue disparait à petit feu et on parle ici le castillan, les vêtements traditionnels ne sont plus de mise, et le catholicisme a eu raison des rites et festivités de la culture Tacana. La vie à San Miguel est traditionnelle dans le sens où elle entretient un mode de vie rural, isolé, dans l'environnement particulier de la forêt tropical. Pour certains visiteurs, cela peut sembler un peu inconsistant...

Rurrenabaque (Bolivie) : 28 mai

Après une nuit à Rurre, nous reprenons la route de La Paz. Maintes tergiversations sur la suite de l'itinéraire : Magali et Damien, rencontrés au lodge (et à juste titre, assez déçus par leur coûteuse excursion) nous conseillent la région autour de Trinidad, riche de beaux paysages de pampa et d'oiseaux extraordinaires. Ces dix jours de climats humides nous ont rendus impatients de renouer avec l'air sec des montagnes. Et puis, la route est si longue pour gagner ces contrées... que nous finissons par renoncer à cette idée pourtant séduisante.

Nous décidons de nous arrêter à Coroico, quelques heures avant La Paz, histoire de nous acclimater de nouveau et en douceur à l'altitude. Cette ville des Yungas jouit d'une réputation qui nous invite à faire la halte.

Coroico (Bolivie) : 29 mai

Arrivée à Yolosita à trois heures du matin, sous le crachin. Ayant jugé l'arrivée à Coroico en pleine nuit pluvieuse, plus désagréable encore, nous attendons là le jour près des gargotes encore animées de ce carrefour routier,. Allongés sur des plaques de polystyrène sous un abri, nous essayons d'y gratter quelques heures de sommeil. Mais l'endormissement tarde un peu à venir...

A notre réveil, le temps n'est guère plus clément. Et c'est sans trop d'enthousiasme que nous prenons dans le brouillard un taxi collectif pour Coroico. Nous pensions trouver un hôtel sympathique, mais notre budget les écarte d'emblée. La ville au creux des montagnes est paisible. Les vues remarquables, alors que le ciel se dégage au fil de la journée. Lieu de villégiature privilégié des Paceñas (habitants de La Paz), les prix se la jouent malheureusement un peu. En matière d'hébergement, ce ne sera pas la petite halte agréable que nous avions imaginée. 

Une longue marche sur une route bordée de centaines de mandariniers nous conduit au creux d'une vallée baignée par un joli r?o agréable à la baignade. Le linge sale lavé en famille sur ses rives ne nous pousse guère à rejoindre la kyrielle d'enfants qui y font trempette... La présence de nombreuses espèces de papillons fait également la réputation de ce lieu. Sans que nous puissions trouver l'endroit indiqué par notre guide (vraisemblablement les aménagements et les circuits ne sont plus entretenus et le balisage a disparu, un classique de la Bolivie...), les papillons sont au rendez-vous, en chemin tout simplement... Après une nuit difficile, ces cinq heures de marche dans les pentes nous semblent avoir été, malgré les kilos de mandarines bien vitaminées à portée de main, un peu ambitieuses.

La Paz (Bolivie) : 30 mai

La Paz. Les semaines passent et le froid gagne du terrain. Altitude et pollution : le mal de tête revient au grand galop. Nous retrouvons, essoufflés, le cinquième étage (sans ascenseur, voilà le souci...) de notre hôtel « sleep » !

La fête du Gran Poder bat son plein et des défilés endiablés encombrent les rues du centre ville : masques, plumes, costumes improbables se déchaînent au rythme poussif des fanfares. Trop fatigués, nous attendons le lendemain pour aller nous frotter à la foule et profiter des festivités... Après-midi internet, repos et lessive panoramique avec vue imprenable, du toit de l'hôtel, sur cet incroyable et lumineux foutoir urbain qu'est La Paz.

Le lendemain, le repos dominical donne aux rues de la capitale un tout autre visage... Rien ne se passe, les étals des marchés sont vides, les grilles fermées, les rues presque désertes... Mais il se trouve un endroit où la fête du Gran Poder résiste à l'endormissement général...

D'innombrables groupes folkloriques font défiler leurs danseurs et danseuses, crécelles à la main, au rythme de fanfares tonitruantes. Chacun arbore fièrement ses couleurs dans des costumes éclatants, traditionnels ou non, excentriques ou des plus élégants. A chacune son style. Mais l'amour de la bière locale, la Paceña fait l'unanimité. Et musiciens, danseurs, et badauds nous livrent un spectacle d'élucubrations éthyliques des plus hallucinants. Voilà donc ce que sont ces beuveries à la bolivienne, à l'extrémisme décomplexé. Sur les trottoirs, on s'écroule après un tour de danse trop ambitieux ; d'autres y sont déjà endormis, le nez dans leur vomissure, la bouche grande ouverte prête à de nouveaux déboires ; un musicien épuisé s'endort dans une pente trop raide après un fatal râle qu'il insuffle à sa trompette, une danseuse assomme d'un coup de crécelle mal maîtrisé sa voisine, des spectateurs se joignent à la danse et la chamboule au gré de leurs trajectoires aléatoires.

On boit sur les stands improvisés faits des casiers de bières, on boit, on reboit jusqu'à tomber... Entre deux, on pisse, à la vue de tous et sans complexe. Les rues fleurent bon un drôle de mélange de d'urine, de bière et de vomissure. Mais le délire de la foule colorée et joyeuse fait que l'on ne s'arrête pas à ces petites misères olfactives. Les oreilles en chou-fleur, nous quittons après un bon moment en sa compagnie, ce défilé éméché et retrouvons nos quartiers alanguis. 

Le dimanche mort de La Paz reprend le dessus alors que nous cherchons désespérément un petit restau sympa en compagnie de Magali et Damien que nous avons retrouvés en fin d'après-midi.

Oruro (Bolivie) : 31 mai

Cité minière en plein désert, Oruro s'étend au pied d'un long bandeau de basses collines, ces monts gorgés de minerais qui l'ont fait naître. Sans être particulièrement charmante, cette ville tranquille nous séduit par son caractère bolivien authentique. L'activité touristique bat son plein pendant les festivités du Carnaval réputé dans tout le pays. Mais passée l'heure des chaudes « diabladas » masquées, c'est le calme plat... Sauf les allées et venues difficiles des passants, privés des trottoirs annexés par les « vitrines extérieures » des commerçants, la cohue des marchands ambulants et les stands de rue en rangs serrés. Un concert de klaxons ne manque pas de démarrer dès que la chaussée a tendance à s'encombrer un peu trop de ces pauvres piétons sans jamais de passage...

Le froid sévit ici aussi durement qu'à La Paz. Une chambre ambiance frigo nous attend pour la nuit. Seule avantage, nous sommes à quelques mètres de la gare ferroviaire où le lendemain nous attend un train pour Tupiza... Les longs trajets en bus sur pistes défoncées commencent à nous fatiguer sérieusement et nous ont fait préférer cette halte à Oruro et sa gare ferroviaire !

Le lendemain, visite à la bovienne d'une fonderie d'étain. Arrivée sur place, alors que nous avons prévenu la veille de notre venue en faisant appeler un employé de l'office du tourisme, il s'avère que la visite n'est pas possible. Merci pour le déplacement, on ne repassera pas jeudi... LE jour des visites semble-t-il !?!

Nous nous rabattons sur celle d'un musée installé dans une ancienne galerie minière d'argent. En fait de visite guidée, le guide, casqué façon chantier, reste muet comme une carpe et ne se contente que de répondre, vaguement blasé, aux questions qu'on ose à peine lui poser. On pourrait penser que chaque mot prononcé lui retire un peu de sa paye, tant il en décroche le minimum (même pas bonjour d'ailleurs - il faut dire que ça fait tout de suite deux mots en espagnol - ! ). Il y a pourtant matière à faire un exposé intéressant parmi cette impressionnante collection d'engins... Puis la suite de l'exposition a lieu dans une salle attenante, elle aussi, au sanctuaire de la Vierge de la Grotte (Virgen del Socav?n), vénérée par les mineurs. Le Musée Sacro, Folkl?rico, Arqueol?gico (rien que ça !) abrite des collections hétéroclites et poussiéreuses dans une même salle aux allures de caverne d'Ali Baba. Pas totalement dénué d'intérêt mais peu vraiment mieux faire... Là aussi, la visite guidée annoncée à la billetterie ne semble plus au programme. En sortant, un petit tour dans les hauteurs pour une dernière vue sur Oruro et puis s'en vont...



Publié à 05:09 , le 23 juin 2010, Bolivie
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Petite (mais costaude) dernière sur la liste de nos escapades : la Bolivie... (suite)

Tupiza (Bolivie) : 1er juin

Premier rendez-vous ferroviaire en terre latino... L'indéboulonnable Reine télé, ses clips sirupeux pour midinettes, ses films foireux, ses caméras cachées, leurs pitoyables rires enregistrés qui espèrent vous extorquer l'esquisse d'un sourire ; cette impératrice absolue et sa lamentable suite de programmes voyageront avec nous sans répit jusqu'à minuit. Le jour, le regard plonge dans la pampa magnifique, s'enivre de sa beauté pour ne plus entendre son baragouinage affligeant. Lagunes azur, puzzles de terre craquelée, flaques de sel lumineuses, rocailles semées de flammèches d'herbe rousse, troupeaux de lamas curieux comme des vaches au passage des wagons, en arrêt dans leur mastication d'épineux... de féeriques lumières dorent à l'or fin ce paysage infini que la lenteur du train nous fait déguster à petites et délicieuses bouchées.

4h00, arrivée à Tupiza. Le froid est saisissant. La gare ferme ses portes et nous voilà dehors... Sans rompre la chaîne du froid, quelques voyageurs se suivent jusqu'à la gare routière un peu plus loin, où ensemble, ils vont patienter en attendant le jour. Il n'y fait guère plus chaud que dehors, le vent en moins. Sur les bancs, pelotonnés dans nos duvets, l'attente est longue, très longue... Nous pestons contre ces horaires stupides et notre idiote réticence à déranger les hôteliers endormis !

Engourdis de froid et de sommeil, la recherche d'une chambre au petit jour est plutôt pénible. A 7h30, les trois-quarts et demie des hôtels sont encore fermés. Les autres sont désolants. Nous négocions une chambre glaciale sans conviction. Il y a bien une salle de bain privée mais l'eau tiède-froide achève tout espoir de (ré)confort ! Le lit double en hamac (un classique) nous fait juste miroiter un mal de dos carabiné au réveil, après une nuit ramassés-penchés au creux du matelas ; à peine couchés et pour combler le tout, une fiesta municipale pour quelque Xème anniversaire de la ville démarre en fanfare sur la place voisine. La température descend en chute libre au fil des heures... les chances de récupérer de notre nuit blanche tout autant ! Le lendemain, comme il y a une justice dans ce froid monde, nous dénichons enfin une chambre douillette, avec une douche assez brûlante pour réconforter un des réveils les plus bougons qu'on puisse imaginer.

Nous voilà sur pied pour découvrir Tupiza... Au creux de montagnes rougeoyantes plantées de cactus, cette étrange cité semble tout droit sortie d'un western-spaghetti. Ses ruelles poussiéreuses, sa ligne de chemin de fer en plein cœur de la ville, ses maisons basses pâlies par la lumière d'altitude, son caractère bien trempé animent le charme rustique de ce Far-South bolivien.

Aux alentours, en empruntant le lit caillouteux de rivières asséchées où défilent des cortèges de chèvres, ou encore, suivant quelque piste que les lamas nonchalants et craintifs, sont plus nombreux à arpenter que les véhicules, nous allons à la rencontre de paysages grandioses. De grands espaces charismatiques qui n'ont pas manqué, la chaleur en moins, de nous rappeler les vastes contrées australiennes. 

La Quebrada (gorge) Palala s'ouvre à travers une série de roches « en ailerons », fines plaques brunâtres aiguisées comme des lames. Plus loin, d'autres formations rocheuses, murs, tours, rappellent les ruines d'anciennes cités. Une lumière extraordinaire caresse de lointaines cordillères rouges, bleues-gris et ocre, trois longues veines tricolores balafrant côte à côte l'horizon. La palette subtile des couleurs, le surréalisme des reliefs, peignent un tableau très touchant. 

Le jour suivant, quand nous atteignons après une longue marche sur une piste escarpée le « Sillar » (la Selle), une brèche dans la montagne, nous voilà nez à nez avec un paysage des plus incroyables. Une forêt de roches en couteaux, née des cirques aiguisés creusés dans les affleurements de la roche tendre, déploie ses étranges cimes très loin à l'horizon... Le ciel blanc, seul voile opaque sur ce décor unique, ne ternit pour autant notre étonnement.

La Quebrada de la Palmira nous entraîne dans un autre décor fantasmagorique. A travers ses versants rougeâtres piqués de cactus géants, nous suivons le lit blanc poudré de calcium d'un ruisseau asséché. Quelques passages d'escalade dans les cascades taries. Faufilage oblige quand les étroites parois nous emprisonnent. En chemin, des ailerons rocheux hérissés, grainés de ces galets ronds qui jonchent le sol poussiéreux, des tours évoquant les filiformes de Giacometti (des pénis aussi, puisqu'on a nommé l'endroit avec retenue la « vallée des Machos »), des portes taillées dans la roche... nous pénétrons un univers minéral délirant, comme sorti des mains d'un grand maître surréaliste. Puis l'itinéraire devient flou à la sortie de la gorge... D'autres s'ouvrent à nous, de nombreuses voies dans un labyrinthe qui nous épuise avec son lot de possibilités à explorer. Clairement, nous sommes perdus... Nous cherchons les sentiers piétinés, sans trop de succès, le passage de l'eau laissant des indices équivoques. Les chemins sont difficiles, grimpent... et les demi-tours de plus en plus pressés. Rebrousser chemin ne nous enchante guère et nous finissons, à force de persévérance, par trouver un itinéraire (pas très académique, en coupant recto à travers une montagne pour y voir plus clair au sommet) qui nous reconduise à Tupiza. Nous empruntons alors « El cañon », réalisant une autre boucle que celle envisagée mais à tout le moins, une boucle. Là encore, des paysages superbes où la roche se teinte de reflets vineux et rosés. Le jour tire sa révérence sur ce paysage royal, le froid commence à pincer comme un vicieux, et le départ de notre bus pour Tarija approche de façon critique... l'heure n'est malheureusement plus à la contemplation.

Tarija (Bolivie) : 4 juin

Une bonne douche brûlante, un maximum de vêtements chauds pour la nuit, un repas sur le pouce et nous voilà prêt à affronter un trajet en nocturne sur la piste façon tôle ondulée qui mène à Tarija. Prêts, c'est ce que nous pensions... Les caoutchoucs qui entourent les vitres ne sont plus de première jeunesse et laissent passer un courant d'air glacial qui nous congèle lentement jusqu'à l'arrivée : à 4h00 du matin ! Des horaires ubuesques auxquelles toutes les compagnies se rallient sans qu'aucune n'ait visiblement l'idée de proposer quelque chose de plus enthousiasmant.

Nous passons la nuit dans un hôtel sommaire au plus près de la gare : tout habillés, sous deux épaisseurs de couvertures et le plus hermétiquement possible enfermés dans nos sacs de couchage. Malheureusement, aucune chambre avec lit double n'est disponible, et il faudra faire sans le chauffage d'appoint à 37°C... Au petit matin, nous sommes encore à peine réchauffés. Nous allons sans aucun doute vers l'hiver et cette perspective ne nous enchante guère, d'autant que les prochaines étapes se profilent dans les hauteurs désertiques du pays.

Faire connaissance avec Tarija un dimanche, c'est un peu comme vouloir faire du shopping un lundi en France. Chou blanc garanti. Tous les stores sont tirés et l'activité des rues réduite à son strict minimum. Nous trouvons tout de même un petit restau sympathique où nous déclarons ouverte cette (sans doute seule et unique) étape gastronomique en Bolivie : la ville de la parillada (grillades de steak façon argentine) et des bons vins. Enfin, nos papilles se réveillent dans ce pays. L'affluence de l'Argentine se fait délicieusement sentir. Au niveau gastronomique mais pas seulement... La ville est essentiellement peuplée de mestizos et descendants visiblement assez directs des colons espagnols. Des hommes au teint clair portent avec classe des chapeaux de feutres bas à la façon argentine. Les femmes affichent avec plus ou moins de réussite des tenues à la mode occidentale. Envolées, les Cholitas et leurs longues nattes...

A San Lorenzo, aux environs, les vendeuses de rue nous appellent pour la dégustation d'empanadas (chaussons fourrés) spécifiques de la région (avec une couche d'œufs en neige sur le dessus). Les femmes indigènes portent ici de courtes jupes plissées et un tout petit chapeau rond couleur crème. Elles ne sont qu'une poignée à se promener dans les rues du village, tout aussi endormies que celles de la grande voisine.

Maisons basses chaulées, tuiles rustiques, murs d'enceintes et porches d'entrée ne sont pas sans rappeler le style architectural des haciendas. Les montagnes fauves au loin, les broussailles épineuses et les cactus dans la pampa tout autour finissent de planter un décor à la Sergio Leone...

Aux alentours, la vallée de la Concepci?n nous ouvre les portes de ces Bodegas (caves) pour quelques séances de dégustation dans le vignoble le plus haut du monde. Résistant à plus de 2000 m d'altitude, de solides cépages recouvrent les coteaux d'une pampa aux tons fauves que clôt à l'horizon une ligne austère de monts pelés.

A la Casa Vieja, la fabrication est artisanale et familiale. Entre les murs de terre de cette antique demeure, sous ses vieux balcons branlants et parmi les tonneaux du patio fleuri, la dégustation d'une dizaine de vins (frisant l'appellation « d'apéritif » selon nous) et d'un Singani (alcool puissant obtenu par distillation du raisin) nous est proposée. Dans les mêmes quantités que celles offertes... aux groupes de dix personnes ! On est généreux à la Casa. Le retour est plutôt jovial ! Coopérative suivante. Les explications techniques du guide, bien qu'intéressantes, nous paraissent vite confuses... Difficile de nous concentrer sur cette avalanche de phrases qui, malgré nos efforts, assomme rapidement nos cabezas embrumées. En guise de récompense pour cette assiduité feinte avec peine : une bouteille de rouge offerte par la maison à la fin de la visite. Puis nous nous vivifions au vent glacial des rues jusqu'à la Bodega de la Concepci?n, une grande entreprise qui se targue d'exporter les meilleurs vins de Tarija. Dégustation. Finie l'heure de l'apéro, place au Vin... Cette fois, nous sommes complètement convaincus par la production de la vallée. Ces gueule-sucrées de Boliviens, un peu moins, aux dires de l'employée... Avec quelques litres de provisions à la main, nous reprenons le chemin du retour... 

Tupiza (Bolivie) : 7 juin

A la gare routière, la priorité est de fuir la nullissime et mal nommée compagnie « Diamante ». Le choix s'avère comme toujours très aléatoire, basé sur les seules paroles (bien enthousiastes dirons-nous par euphémisme) de l'employée. Par chance, le retour sera bien moins terrible que l'aller. Les fenêtres ferment et il y a même, Ô miracle, un semblant de chauffage qui arrive lentement pour nous décongeler les orteils. Le débarquement à 4h00 du matin est par contre toujours aussi pénible... Cette fois, nous troquons les bancs de la gare contre une chambre d'hôtel grâce à la présence plutôt bienvenue d'un courageux rabatteur grelottant sous sa doudoune. Journée off le lendemain, trop flemmards... 

Prochaine étape : Uyuni et son prometteur Salar ; vaste et glacial désert de sel, bordé au sud par les terres arides du Lipez. Lovée aux confins méridionaux de la Bolivie, l'étrange et solitaire beauté de cette région lui vaut de figurer dans tous les guides au nombre des plus beaux paysages de la planète...

En attendant, je m'échine à boucler la fastidieuse tâche administrative qui consiste à obtenir un poste de rêve pour la rentrée prochaine. Beaucoup moins idylliques, flottant dans une réalité floue, les destinations de Sézanne, Sainte-Menehould ou Vitry-le-François, dans les confins reculés de la Marne, ces merveilleuses cités dont la seule consonance de leur doux nom fait frémir d'enthousiasme, m'invitent à rêver d'hypothétiques voyages quotidiens, au goût d'irréel... A suivre donc, l'aventure continue !

En espérant que votre capricieux printemps s'installe enfin pour de bon ou mieux, qu'un véritable été le chasse bientôt, nous vous embrassons. Prenez soin de vous.

Flo



Publié à 04:23 , le 23 juin 2010, Bolivie
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INCA-rtade sud-péruvienne...

LA PAZ (Bolivie), le 29/05/10

Ah ! Comme ils nous auront fait savater ces Incas ! De Cusco aux rives du Titicaca, chaque virée n'aurait été complète sans l'arrivée sur quelque vestige de cette période fascinante. De quoi, devant ces vieilles pierres animées de légendes anciennes, raviver l'imaginaire né des « Temple du soleil » et « Sept boules de cristal » de notre enfance (et mettre le doigt sur quelques libertés anachroniques de la part de cet incorrigible Hergé !).

Un sud Pérou très « El condor pasa... » dans l'ambiance. Des images d'Epinal pour autant loin d'être vosgiennes... En route sur les traces des Incas... et bienvenidos dans les hauts lieux touristiques du pays !

Arequipa (Pérou) : 17 avril

Iquitos : deux heures de retard à l'embarquement. Après quelques heures de survol de la voluptueuse Amazonie, puis d'une aguicheuse cordillère qui nous tend ses cimes hérissées, nous atterrissons en douceur au cœur du pâle littoral péruvien : Lima. Quatorze heures de bus de nuit dans la foulée (à grandes enjambées !) : et nous voilà projetés en moins d'une journée du nord au sud du pays, dans l'élégante ville coloniale d'Arequipa. Le jour se lève sur ces déserts côtiers blêmes qui ont déroulé des centaines de leurs interminables kilomètres en secret de la nuit...

Arequipa : à l'horizon, les cônes parfaits des volcans Misti et Chanchani, et plus loin, une longue traîne de monts ocre aux pointes enneigées accrochent dans le ciel bleu leur nudité crue. Dans les rues du centre, un soleil radieux sublime la blancheur chaleureuse de cette pierre volcanique qui réjouit tous les murs trapus des bâtisses coloniales. Porches sculptés, patios fleuris, fontaines octogonales, arcades aux tons neigeux se succèdent aux hasards des rues et dessinent une ville lumineuse et pétillante. Une architecture sereine qui apaise un peu les pas pressés des arequipéniens toujours en foule aux abords des rues les plus modernes et commerçantes. De la même pierre sont nés pléthores d'églises, de couvents et de cloîtres rivalisant de raffinement et d'élégance. A la clarté souriante des façades, des places semées de palmiers et de pigeons, s'ajoute le plaisir d'arpenter un pavé manucuré où les piétons, par le simple fait d'utiliser les poubelles me comblent de plaisir ! Après le choc de Belén, cette bonne dose de conscience écologique donne un peu d'espoir pour le futur...

Cabanaconde (Pérou) : 20 avril

Grâce aux précieux renseignements de l'office du tourisme d'Arequipa, nous arrivons à la gare routière aux aurores, mais juste quelque vingt minutes après le départ du bus pour Cabanaconde. Départ à 6h00 et non 6h30. Le prochain direct est à 11h45 ! Un grand merci aux professionnels du tourisme qui nous plombe la journée ! Sans grand enthousiasme, nous optons pour Chivay, sur la route, dont la visite nous fera passer sans nul doute quelques heures plus agréables que sur les bancs de la gare (emplie d'une musique abominable, comme souvent au Pérou...).

La route fend une pampa d'altitude aride, piquée de broussailles où cabriolent lamas dreadlockés, graciles vigognes et alpagas pelucheux. Leurs déambulations légères et sautillantes réchauffent un décor austère de monts bruns et stériles derrière... Au col de Patapampa, 4800 m, des bouquets d'apachetas, amoncellements de pierres destinés aux divinités de la montagne fleurissent les versants à perte de vue.

A Chivay, nous mangeons un morceau d'alpaga insipide sur un modeste marché près de la gare. Promenade digestive dans ce paisible village de pierre et de terre où doucement, on prend le pli du folklore... Sur la place, gamines et vieilles femmes promènent leur lama en laisse pour monnayer une gentille photo. Les tenues des femmes sont un festival de broderies multicolores s'accrochant au moindre centimètre carré des tissus. Elles réchauffent les teintes poussiéreuses des murs terreux où des cactus prennent racine en guise de protection contre les intrus malintentionnés. Malgré leurs allures de tenues de fête, celles-ci sont des plus quotidiennes et l'usure de celles des vieilles femmes en témoigne.

A la gare routière, il nous faut solliciter l'aide d'une employée de la compagnie pour que nos places réservées depuis Arequipa ne soient pas prises d'assaut par la cohue des locaux. L'allée est bondée. Deux femmes gagnent progressivement du terrain devant les genoux de Cyril, mais nous ferons les deux heures de pistes criblées de nids de poule, assis. Sur des sièges à bascule, mais passons. Des terrasses bordées de murets de pierre découpent les flans ocre des montagnes en petits carrés gourmands jaunes, verts et bruns. Au fil des kilomètres, le canyon de Colca se creuse. Des pyramides de montagnes griffées s'étirent toujours plus haut vers le ciel. Et le paysage qui s'offre à nous est un gouffre vertigineux, une vallée béante qui laisse béat, avec au fond les méandres d'un mince fil argenté qui serpentent discrètement au pied d'éléphantesques affleurements rocheux...

Canyon de Colca - Llahuar - (Pérou) : 21 avril

Terres arides et brûlées. Touffes timides de cactus : phalliques ou oreilles de Mickey piquées de figues roses. Que d'épines... et de fruits interdits. Nous nous enfonçons dans le canyon de Colca, en piqué sur un sentier rocailleux. Au fond, l'oasis de Sangalle. Ses piscines aux reflets saphir, ses palmiers luxuriants, et pelouses pour golfeur apparaissent à mi-descente comme un mirage au cœur de ces gorges grillées à sec. Après une courte halte dans cet Eden, nous repartons à l'assaut des pentes du versant opposé.

Encore une grimpette, quelques kilomètres faciles et trop courts sur la crête et nous replongeons dans le canyon jusqu'à Llahuar. Avant, la traversée de Paclla, un hameau de terre et de tôles du bout du monde. On y cultive, arrachés à ces terres inhospitalières, quelques fruits qui seront vendus à Cabanaconde, à cinq heures de mule. La construction d'une route carrossable devrait changer radicalement la vie autarcique de ces habitants dont on ne cesse de s'interroger sur les raisons de leur installation aux confins perdus de cette vallée aride. Après des heures de descente, arrivés à Llahuar, les bains thermaux à 40°C en bordure de rivière sont de miel avant la nuit dans un petit cabanon de bois et de chaume.

Le lendemain, nous reprenons le chemin de Cabanaconde avec quelques bonnes courbatures au démarrage. 1300 mètres de dénivelé sans une once d'ombre au tableau ! On nous a promis beaucoup de difficultés pour ce retour (on aurait fait le circuit « à l'envers », mais sciemment, pour profiter le soir des bains chauds de Llahuar...) ; mais ces six heures de marche nous font la bonne surprise de moins nous couper le souffle que la beauté grandiose des paysages. Seules nos jambes de bois à l'arrivée modèrent l'état des lieux plutôt satisfait de notre bonne forme...

- Los condores pasan...

Au mirador « Cruz del Condor », on se presse pour admirer le vol de condors appâtés avec des carcasses jetées au fond du canyon... Après quelques minutes de bousculade dans une foule de touristes venus par cars entiers, il semblerait, aux dires de quelques voyageurs ayant testé et non approuvé, que le spectacle de ces géants du ciel commence à perdre de sa magie. Sans parler des péruviens qui organisent autour de ce lieu un folklore assez ridicule, au milieu d'innombrables vendeurs de babioles en tout genre vous dérangeant sans cesse pendant le spectacle...

Nous décidons un autre rendez-vous avec les condors : au mirador de Tapay, à quelques kilomètres plus à l'ouest de « Disney condor ». Un point de vue sommaire est aménagé en bordure de route, nous y sommes seuls, délicieusement seuls... Nous descendons à travers la montagne vers un promontoire rocheux que nous apercevons en contrebas, à l'aplomb des profondeurs vertigineuses du canyon.

D'abord, nous les voyons tournoyer, petits, loin... Puis, une file de onze condors se forme progressivement ; un par un, ils longent le canyon dans notre direction en se laissant planer dans les courants ascendants. A quelques mètres de nous, ils passent, fendant l'air en sifflant. Les doigts écartés à l'extrémité de leurs ailes découpent dans le ciel leur caractéristique silhouette. Le groupe se sépare puis se rassemble dans une danse légère et maîtrisée. Quelques-uns, curieux, viennent tournoyer au-dessus de nos têtes. Sous toutes les coutures, nous détaillons leur fascinante et majestueuse anatomie. Certains , brun-gris, d'autres plus grands encore, au plumage noir et cou auréolé de blanc : le condor royal, pouvant atteindre une envergure de deux à trois mètres. Ils disparaissent. Puis un autre groupe apparaît au loin alors que nous nous apprêtons à partir... danse à six, cette fois. Nous jubilons comme des enfants. Je montre du doigt en faisant des « oh » et des « ah » et Cyril mitraille le ciel de photos...

Navigation à vue pour le retour. Suivant le cours d'un mince canal d'irrigation, nous empruntons un sentier de crête bordé de fleurs sauvages et de plantes aromatiques au chaud parfum de tisane. En descendant vers la pampa, nous longeons des cultures, des enclos murés de pierres. Des femmes en robes longues s'échinent à préparer la terre, des hommes conduisent leur âne sur le sentier, un vieillard se débat en trayant une vache capricieuse... D'un côté, des carrés de maïs dorés s'accordent avec les teintes fauves des monts au loin... De l'autre, des pointes enneigées jouent le plein contraste avec des prairies au vert éclatant.

Retour à Cabanaconde, un village aux constructions hétéroclites où les vieilles pierres se mêlent au récent béton. Une église trapue, démesurément colossale, trône superbement sur la place du village. Un village aujourd'hui paisible. Mais les grands travaux, hôtels sans charme, nouvelles routes... sont déjà en construction, prêts à changer radicalement le décor et l'état d'esprit des lieux. Nous profitons, dans l'agréable jardin de notre hospedaje d'une vue imprenable sur les montagnes, goûtant sur des chaises déglinguées cette atmosphère paisible au parfum d'éphémère...

Cusco (Pérou) : 24 avril

En début d'après-midi, retour pour Arequipa. Un trajet interminable. Avec le jour qui décline, les monts désertiques se fardent de rose et d'orangé illuminant les teintes ternes de leurs oripeaux terreux. La lumière peut décider de la beauté ou de la fadeur d'un paysage. Sans doute plus ici qu'ailleurs. Ce soir-là, derrière la vitre collée de poussière de notre bus miteux, les montagnes sont en beauté.

Arrivée tardive à Arequipa. Nous attrapons un bus de nuit pour Cusco. Rapidement, nous savons que la nuit sera courte. Le chauffage sous nos sièges turbine à fond. Par deux fois, nous demandons au conducteur de le baisser mais rien n'y fait ; nous mourrons de chaud et de soif jusqu'au petit matin, impossible de trouver le sommeil... Une compagnie de plus à inscrire sur notre liste noire des transports péruviens.

Au petit matin, nous sommes à Cusco. Au radar, nous posons nos sacs à dos dans un hôtel près de la gare routière. La recherche d'une chambre nous montre rapidement que nous sommes passés en « zone rouge tourisme » : quantité de gens désagréables, incompétents, menteurs, roublards, blasés, nous reçoivent du bout du bec à la réception de leurs hôtels ; franchement minables au regard des grands airs qu'ils se donnent. Heureusement, quelques rencontres sympathiques dans la rue nous regonflent en énergie.

- Cusco ou LA ville du Pérou...

Juchée à 3750 m au cœur de montagnes verdoyantes, Cusco est une ville fabuleuse, tout simplement fabuleuse. Construite sur les ruines de la grande capitale inca, rageusement mise à sac par les conquistadores au XVIème siècle, on respire encore à chaque coin de rue un peu de cette atmosphère préhispanique... Sur les vestiges des murs incas, puzzles de pierres polygonales taillées avec une précision fascinante, s'élèvent aujourd'hui d'élégants édifices coloniaux. Ces soubassements agencent avec une ingénieuse minutie et sans aucun mortier de colossales pierres bosselées au demi-millimètre près. Une file de lumineuses façades chaulées arpente les pavés irréguliers du centre-ville, égayées de riches encadrements de pierres sculptées, et d'une touche de bleu à leur porte, leurs volets, leurs balcons travaillés comme de la dentelle.

Quartier de San Blas : un lacis escarpé de ruelles étroites piquées de galets et d'escaliers bute de placettes en placettes, toutes ravissantes ; ce dédale se parcourt sans fin et sans lassitude. Un havre de paix où artistes-peintres, musiciens croisent les promeneurs sous le charme, les vendeuses d'artisanats, ou encore quantité de bergères reconverties dans le mannequinat et promenant leur lama des villes au bout d'une corde. Sur leur trente-et-un folklorique, elles guignent sur fond de mur inca le cliché du touriste subjugué par la carte postale. C'est bidon mais ça parle forcément à l'imaginaire collectif, et à pas mal de consciences individuelles. Au bout du 20ème duo, la tentation de tripoter le déclencheur disparaît totalement...

Sur la vaste place des Armes, le cœur grand ouvert de la ville, pas moins de quatre églises encadrent de leurs riches façades baroques aux reflets rosés les allées et venues des passants. Sous les arcades des élégantes maisons autour, on déballe en soirée des tissus que couvre un milliard de babioles. Quantité de marchés artisanaux, de boutiques chics, de vendeurs ambulants offrent pour tous les budgets et à travers toute la ville, tout ce que le Pérou compte en matière d'artisanat, le meilleur comme le pire, du plus fin au plus kitsch, de l'unique au déjà-vu et revu et rerevu. L'offre est large, (plutôt répétitive quand elle ne s'adresse pas aux plus fortunés), la concurrence rude mais les vendeuses restent étonnamment fair-play et souriantes.

Avec une concentration inégalée de touristes au mètre carré, Cusco n'en garde pas moins une vie locale authentique. Au centre-ville, ce business omniprésent se mêle au quotidien des habitants sans que l'on soit parfois capable de faire aisément la distinction entre ce qui relève du folklore pour gringo ou du pittoresque. A la périphérie, la ville regorge de vendeurs ambulants, de gargotes en tout genre, de marchés à la sauvette, un imbroglio grungie à la péruvienne comme on les aime...

En tant qu'étranger, vous comprenez vite la nature de votre rôle dans ce charmant théâtre de Cusco. Vous jouez la vache à lait. Et la traite est sans relâche... Illustration : l'accès aux sites intéressants de la  « Vallée Sacrée des Incas » autour de la ville est noyé dans un billet « intégral » de seize sites (140 NS prohibitifs ; 1 euro = 3,7 NS), dont les trois-quarts sont sans grand intérêt voir sans aucun intérêt (une statue sur un rond point !!). Quant aux billets partiels (70 NS), aucun ne propose un ensemble des meilleurs crus archéologiques, qui sont bien évidemment répartis dans trois « boletos » différents (valable de un à deux jours seulement !). Seuls quelques sites peuvent se visiter de façon isolée, pas forcément les plus intéressants. Les églises et les couvents font l'objet d'un autre « boleto » (50 NS) ou d'une entrée à prix démentiel. Le plus détestable, c'est que dans les bureaux-boletos on vous reçoit comme si vous étiez un indésirable. Mauvaise humeur, impolitesse et irrespect garantis en guise de bienvenue... J'ajoute d'ailleurs, outrée, ma petite note goût sauce piquante à la suite du mal nommé livre d'or de l'office : une envolée lyrique de protestations et de coups de gueule face à la politique touristique de la ville. Et même, quantité d'injures cathartiques en grosses lettres pour se laver du mauvais accueil que l'on réserve dans ce pays aux vaches à lait ! C'est décidé, nos pis tourneront à demi-régime : on se fait établir pour 15 NS chacun une fausse carte d'étudiant. Tout à demi-tarif et ... sans scrupule !

- Deux étudiants fringants en ballade dans la « vallée Sacrée » : Pisac, Kenko et ses environs...

Cyril rase sa barbe broussailleuse qui blanchit sérieusement, je force le trait de maquillage et le style baba. Nous sommes prêts à affronter de nouveau l'ogresse du bureau touristique, son éventuelle incrédulité quant à notre statut estudiantin ou l'épinglage de notre carte falsifiée. Mais cette femme est si antipathique... qu'elle ne nous regarde même pas, exécutant sa tâche avec moins de chaleur qu'un automate. Très vite, elle s'agace contre nous, premiers visiteurs de la journée, car elle n'a pas 10 NS de monnaie à nous rendre. Il faut dire que Cyril a l'audace de tenter de la faire sourire en proposant de payer 20 NS de moins pour régler le problème ! Cette fois, nous n'essayerons même plus de la dérider ; nous partons sans demander notre reste avec, en poche, notre « boleto » intégral tarif « grugé avec une entière satisfaction » (pas de réduction malheureusement pour les « boletos » partiels ce qui pousse à la consommation, pour le même prix, des seize sites). Nous partons allégés de 140 NS  (la tueuse a fini par trouver un billet de dix !) pour Pisac, au cœur de la « vallée Sacrée », à une trentaine de kilomètres de Cusco.

Autour de ce village baigné par le r?o Urubamba, les crues et glissements de terrain de la saison des pluies ont été dévastatrices. Un campement de tentes accueille les victimes sans-abri d'un village voisin. Sur la place de Pisac, des bâches en plastique protègent les ruines de l'église sapée par les eaux...

D'admirables montagnes aux fines découpes surplombent le village. D'architecture coloniale, Pisac a conservé le plan de l'ancienne cité inca qu'elle était et nous voyons le village étendre la toile de ses rues tirées au cordeau à mesure que nous gagnons les hauteurs.

Par un sentier aux mille marches, nous atteignons la crête d'une haute montagne aux flans rayés de longues terrasses parallèles. Aujourd'hui sans cultures, leurs murets de pierres parfaitement conservés continuent à jouer leur rôle anti-érosion. En secret des dentelles de la ligne de crête, s'égrainent comme un chapelet les vestiges d'un des plus beaux sites inca de la vallée. Ses appareillages précis de pierres taillées ont résisté aux affronts du temps comme aux séismes. Ajustés aux contours de la roche en soubassement, d'imposants murs évasés dessinent d'anciens quartiers militaires, des tourelles de garde, et un vaste centre cérémoniel. Autour d'un monolithe dont l'énergie magnétique a décidé de son emplacement, le temple du Soleil agrippe une architecture circulaire qui en épouse la forme naturelle. Des pierres sacrificielles, un calendrier solaire taillé dans la roche, une multitude de niches et de portes trapézoïdales, des canaux d'évacuation des eaux, des cavités mortuaires criblant un versant nécropole... nous voyageons, au fil de cette longue marche dans les cimes montagneuses, au temps intriguant des Incas.

Les groupes de touristes commencent leur circuit en sens inverse, là où les déposent taxis ou bus... Quand nous apercevons leur défilé de points colorés et bruyants dans les ruines, la magie s'évapore peu à peu. Par chance, la plupart rebroussent chemin avant les sites les plus éloignés du parking, et nous avons pu savourer la première heure de ce rendez-vous avec l'Histoire sans intrusion majeure de tongs et de bobs anachroniques !

Après une bonne et copieuse bouffe à Pisac (bienvenue après deux jours de repas décrétés dans l'ensemble douteux, par nos intestins), nous reprenons la route de Cusco. En chemin, nous nous arrêtons au site archéologique de Tambomachay. Là, se trouvent les « bains de l'Inca », un ensemble de trois terrasses, d'escaliers et de portes en parfait état de conservation. D'une terrasse à l'autre coule le filet clair d'une source sacrée. Accueillant ce haut lieu spirituel et cérémoniel de l'époque, ici encore, le décor naturel autour est splendide...

A quelques mètres en contrebas, se découpe sur fond de montagne la silhouette trapue de la « forteresse rouge » de Puca Pucará. Un dédale de terrasses, de passages et de tours aux pierres réchauffées par les  lueurs cuivrées de la fin d'après-midi.

Après quelques kilomètres en colectivo, le sanctuaire rupestre de Kenko nous offre l'énigme de son étrange et atypique architecture. Un lacis de couloirs en zigzag, un tunnel avec au centre un curieux ensemble sacrificiel, le tout creusé dans une pierre monolithique gigantesque qui jadis devait avoir la forme d'un puma. Autour d'une esplanade sablonneuse accueillant les cérémonies, un muret troué de dix-neuf sièges dessine un arc de cercle. Le génie architectural inca, symbiose entre la roche naturelle et la construction, s'exprime dans tout son art et son étrangeté. Les explications inconsistantes des guides des groupes que nous croisons, interceptées en plein vol en anglais ou en espagnol ne nous aident guère à décoder ce site des plus mystérieux...

Quand nous arrivons devant les murailles gigantesques de Sacsahuamán, en contrebas, il fait déjà sombre et froid. Nous décidons de revenir un autre jour, Cusco n'étant plus qu'à trois kilomètres... Mais une gardienne mal embouchée, moins magnanime encore que le Sphinx, s'acharne à vouloir composter nos billets pour quelques minutes passées sur le site. Selon elle, si nous revenons le lendemain avec notre billet composté, on nous laissera passer si l'on explique que la nuit et le froid nous ont surpris pendant notre visite. On marche sur la tête ! Pourquoi ne pas entrer maintenant dans ce cas ? Au passage, elle me donne une leçon de politesse quand je la quitte un instant des yeux alors qu'elle m'explique l'inexplicable. Un comble alors que depuis le matin, on ne rencontre sur les sites et dans les bureaux de cet organisme touristique que des personnes absolument détestables. Je suis tellement estomaquée que dans l'instant je ne rétorque rien, me laissant donner la leçon comme une gamine fautive... J'enrage quelques minutes plus tard. A un de ses collègues qui nous dévisage avec une mine étonnée, je finis par dire le fond de ma pensée ! Même en espagnol, il n'est pas déçu !

- Marché artisanal sur fond de ruines incas : Chinchero

En route pour Chinchero, au cœur de la « vallée Sacrée » ; la campagne défile de paysages admirables en touchantes scènes de vie campagnarde. Des bergères rassemblent leurs quelques moutons ou alpagas, promenant leur jeune enfant dans le dos. La petite tête brune et échevelée du bambin émerge de l'aguayo aux rayures chatoyantes en se balançant au rythme de la marche. Des rangées de femmes s'activent dans les cultures. Devant les portes des maisonnettes d'adobe aux reflets vineux, on vend la récolte du jour, quelques tissages artisanaux ou encore des céramiques aux touristes de passage.

Arrivée sur la place de Chinchero, même le temps blafard ne peut rien contre la magie du lieu. Une église et ses campaniles dominent le marché artisanal qui se tient là ; à l'intérieur, la nef et la voûte de bois invitent un déluge de fresques aux couleurs sombres rongées par l'humidité. Des Saints en habits lumineux, d'étranges sculptures d'animaux, d'énormes bouquets de fleurs, un retable baroque tricoté d'une myriade de détails achèvent de laisser autour des vieux bancs de bois une atmosphère indéfinissable... Autour de l'église, de sobres bâtisses coloniales aux murs de chaux craquelés s'adossent aux indestructibles fondations incas. En contrebas de la place, un labyrinthe de ces vestiges de pierres relie un vaste versant sculpté jusqu'au fond de la vallée de magnifiques terrasses verdoyantes.

Des femmes en tenue traditionnelle, jupe plissée noire et gilet lie-de-vin enluminés de mille broderies vendent le classique artisanal des tissages de la région.

Leur étonnant chapeau de feutre noir aplati découvre le raffinement de sa fabrication au sommet, quand elles tissent tête baissée en attendant le client. Inlassables artisanes, elles ne se déplacent qu'en filant la laine d'alpaga... avec la même évidence que de mettre un pas devant l'autre.

- Sacsahuamán et monastère Santo Domingo : quand un impérialisme en chasse un autre...

Trois murs colossaux zigzaguent en terrasse à flan de montagne. Nous sommes devant les ruines du site de Sacsahuamán, dont la fonction d'origine reste controversée : forteresse, temple, refuge pour notables en temps de guerre, le débat reste ouvert... Démonstration étonnante des prouesses architecturales réalisées par les Incas, certaines pierres taillées atteignent plusieurs mètres de haut, et jusqu'à 120 tonnes pour la plus gigantesque d'entre elles. Toutes ont été taillées puis agencées dans les carrières, transportées par des  centaines d'hommes à l'aide de rondins, et réajustées sur le site pour former ces murs cyclopéens (ce type d'architecture a d'ailleurs gardé cette dénomination) dont il ne reste pourtant que le tiers à peine en hauteur. Un travail démentiel, réalisé à grand renfort de « mita », le travail obligatoire du peuple inca et grâce à l'afflux massif des peuples soumis à la suite des incessantes conquêtes expansionnistes des Incas.

Retour à Cusco. La découverte du monastère Santo Domingo illustre la barbarie d'un autre impérialisme, celui des Conquistadores. Dès le lendemain de leur victoire sur la ville en 1534, ils détruisent en quelques jours le Temple du Soleil Qoricancha, lieu cérémoniel majeur de la capitale Inca et établissent sur ses fondations, ce monastère, non sans avoir pillé et fondu en lingots les tonnes de pièces d'orfèvrerie qu'il recelait. La présence de « tant » de vestiges incas dans la ville et autour relève presque du miracle face à temps de rage destructrice. D'épais murs évasés, troués de portes et de fenêtres trapézoïdales cohabitent étrangement aujourd'hui avec les deux rangs d'arches élancées du cloître (reconstruit à la suite d'un tremblement de terre en 1950) et une étonnante succession de chapelles. Dans la pinacothèque, les œuvres des peintres de l'Ecole de Cusco illustrent le syncrétisme naissant entre religion catholique dominante et croyances indigènes étouffées. L'Art pictural réalise avec bonheur et miraculeusement le métissage des cultures, après des siècles de sauvagerie, de destructions, et de soumission violente des Indiens. Ces derniers reviennent enfin à la charge... avec pour arme des pinceaux.

Ollantaytambo - Moray, salines de Maras - (Pérou) : 30 avril

Départ matinal pour une boucle dans un petit coin de vallée Sacrée déserté par les transports publics. Nous comptons sur nos mollets, le système D et un peu de chance pour éviter un maximum le racket des taxis !

Un colectivo nous arrête à la bifurcation qui mène à Maras. De là, nous prenons un taxi pour effectuer les quelques kilomètres de montée qui séparent la route du village... Pour gagner le site de Moray à 9 km, nous arrêtons le pick-up de deux jeunes ouvriers qui nous déposent pour une somme modique à quelque vingt minutes de marche du site. Ça roule !

Moray : un très esthétique amphithéâtre de terrasses, toutes parfaitement circulaires, descend en cascade murs de pierres et escaliers flottants au creux de la montagne. Une agriculture expérimentale y été pratiquée au temps des Incas. Dotée d'un système ingénieux d'irrigation et d'évacuation des eaux, leur conception permettait alors jusqu'à la culture de plantes venues de la selva.

Par un sentier de terre rouge bordé d'agaves, nous rejoignons Maras par le chemin des écoliers. Les charmantes têtes brunes en costume se rendent, comme chaque jour, dans leur curieuse école perdue dans la pampa, à 5 km du village. A travers les champs de céréales et de colza, les bergères jouent les coquelicots. Leurs chapeaux émergent d'un tapis flottant d'épis balancés par le vent. Au-dessus, des paquets de nuages gribouillent lentement le ciel bleu, et tapissent au loin les montagnes acérées d'un masque noir et sévère.

Maras, loin de l'agitation touristique de Cusco, camoufle ses murs d'adobe au creux d'un vallon aux teintes ocres. Aux murs fissurés, mangés par les pluies, font écho de remarquables porches de pierres sculptées abritant dans leur cadre de guingois quelque porte de bois rongée...

A la sortie du village, un sentier descend le long d'une gorge jusqu'au fond de laquelle s'accroche un camaïeu de cultures venu de l'horizon. La pluie s'est mise à tomber sur ces belles couleurs alors que l'on aperçoit plonger au loin jusqu'à la rivière les milliers de petits carreaux des salines en brun et blanc agrippés aux versants escarpés. En hâte, nous traversons en bordure cet étonnant tableau abstrait rayé de pluie ; le sel craquant se fait neige fondue, glissant. Passées les salines, un sentier de glaise acrobatique mène à un village en contrebas, non loin de la route principale de Cusco. De là, un colectivo nous reconduit, frigorifiés, à Ollantaytambo.

Ollantaytambo fait grise mine sous la pluie et le froid. Mais l'on devine un village charmant, sur lequel le tourisme n'a évidemment pas hésité à jeter son dévolu. Malgré la ribambelle de boutiques d'artisanat et de souvenirs, les rangées de bars et de restaurants sur la place et autour, de nombreuses ruelles restent empreintes d'une vie locale authentique. Dans ces couloirs étroits et sombres où sol et murs de pierre se confondent, passent des hommes et des femmes dont les couleurs des tenues chantent comme une rébellion contre le gris minéral. Des tenues arc-en-ciel : un chapeau-galette concave sur la tête des hommes, convexe sur celle des femmes, des dizaines de rubans colorés autour et un brodé autour du cou pour le retenir, du poncho, de la jupe plissée, du petit gilet brodé, une débauche de superpositions bouffantes aux couleurs éblouissantes !

Au petit matin, quelques rayons de soleil timides baignent les ruines d'Ollantaytambo. Nous goûtons cette heure de grâce avant le retour en force des nuages. Elle illumine de magistrales terrasses au creux d'un défilé de pics acérés ; un temple du Soleil aux pierres gigantesques limées avec autant de soin que des ongles de guitariste ; et au sommet, le dédale des quartiers militaires... Un écheveau de marches usées, de longs escaliers nous hissent au cœur de cette harmonieuse et savante architecture, en symbiose parfaite avec les reliefs compliqués de la roche.




Publié à 06:26 , le 30 mai 2010, Pérou
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INCA-rtade sud-péruvienne... (suite)

Santa Teresa - en route vers le Machu Picchu... - (Pérou) : 1er mai

Sur la place d'Ollantaytambo, nous attendons un bus pour Santa Maria. Difficile d'obtenir un prix correct ici, malgré l'aide d'un sympathique péruvien qui s'étonne avec nous de ce prix correspondant à l'intégralité du parcours depuis Cusco. Guère plus de chance avec le second bus qu'avec le premier, notre tête de touriste n'aidant pas au marchandage ! Un minuscule rabais arraché aux forceps nous coûte un défilé de réflexions toutes plus stupides les unes que les autres (ah, quelle joie après plus de deux ans de baroude, de voyager invariablement dans le même panier que le touriste-gringo moyen !). Quatre heures durant, le bus cahote en descente sur une piste ombragée de jungle. L'atmosphère se réchauffe, et la végétation explose sur les versants.

Arrivés à Santa Maria, nous nous écartons des taxis pour négocier un trajet en pick-up jusqu'à Santa Teresa avec un particulier. L'arrière est bondé de cartons explosés entassés pêle-mêle, destinés à réapprovisionner les rayons d'une épicerie de Santa Teresa. A quatre, nous nous entassons sur le mètre carré épargné.

Eboulis, glissements de terrain en pagaille dessinent un paysage aux abords de la route des plus inquiétants. D'ailleurs, la route principale, effondrée suite à de récentes intempéries, nous oblige à un long détour par les hauteurs. Nous y gagnons en paysages saisissants mais le pick-up, dont le moteur semble souffrir du mal d'altitude s'essouffle très rapidement, nous obligeant à descendre... et à pousser ! Arrivés dans un de ces hameaux de la solitude, où l'on « vit » de la récolte du café (200 NS - environ 50 euros - les 50 Kg !) et de la coca (pour faire de la tisane !), on charge un gros sac de leurs feuilles bien moelleuses, sur laquelle se termine tout en descente et en rebonds un voyage des plus pittoresques !

Aguas Calientes - en route vers le Machu Picchu... -  (Pérou) : 2 mai

- En route sur le « chemin du pauvre »... 

Après une nuit épouvantable passée aux toilettes en compagnie d'une bactérie furieuse, je m'octroie, épuisée, quelques heures de sommeil au petit matin le temps d'une trêve sur le champ de bataille de mes intestins !

Armistice visiblement en bonne voie avec la belligérante venue de quelque arrière-cuisine douteuse... C'est parti pour un après-midi de marche le long de la voie ferrée Hydroelectrica (un barrage en pleine pampa) - Aguas Calientes.

Avant d'atteindre les premiers rails, un colectivo nous conduit en direction du barrage ; le passage de la rivière torrentueuse se fait à l'aide d'une nacelle câblée depuis que les dernières crues ont emporté le pont (une heure d'attente... le temps de laisser passer deux groupes complets de « trekkeurs » intrépides avec guide spécial « routes et voies ferrées » !). Plus d'une heure durant, au soleil brûlant, nous traversons un paysage terni, défiguré par les glissements de terrains et les éboulis. Puis les rails nous ouvrent enfin une voie plus facile vers Aguas Calientes... Au vu de mon état de fatigue, ce n'est pas de refus !

Il y a ceux qui prennent le train (et payent les tarifs exorbitants soutirés par Perúrail - filiale de la britannique Orient Express -) et ceux qui suivent les rails. La ballade est agréable, ombragée. Les oiseaux chantent et le Machu Picchu en ligne de mire motive le pas !

Les rails pénètrent en une longue avenue le cœur d'Aguas Calientes, lui donnant des allures de village de pionniers avec tous ces gens qui s'activent autour... Mais, il suffit de quelques pas plus en avant pour découvrir une succession inimaginable et déconcertante de pizzerias, de têtes d'Inca clignotantes en guise d'enseignes, de boutiques aux prix affolants, de musiques folkloriques au rabais... On se sent rapidement alors à « Incaland », davantage que dans un vrai village de bout du monde. Au pied d'un des plus admirables sanctuaires de l'Humanité, on égratigne les orteils du mythe !

- EL Machu Picchu...

Lever 3h40, départ 4h15, à la frontale. A la fraîche, pour affronter l'interminable volée de marches qui escalade le Machu Picchu jusqu'à la citadelle et de là prendre son ticket  pour grimper au sommet du Wayna Picchu. L'ascension du fameux pic surplombant le site n'est autorisée qu'aux 200 premiers à l'ouverture.

700 m de dénivelé en une heure de marche. A 6h30, c'est en nage que nous attendons l'ouverture des guichets. Dans la file informelle, nous faisons connaissance avec Hervé, Ulysse et Ophélie, Florian et Eugénie qui patientent comme nous en séchant tranquillement.

Ouverture des portes, sésame en main pour le Wayna (j'ai même décroché le numéro collector 0001 !). Nous décidons de ne pas laisser reposer trop longtemps nos mollets et partons avec Hervé à l'assaut de la canine Wayna Picchu dès 7 heures (regrettant d'ailleurs de ne pouvoir monter plus tôt !). Alors que nous profitons d'une vue imprenable (et bien méritée !) sur le site, assis dans l'herbe humide d'une terrasse, Ulysse et Ophélie nous rejoignent. On resterait ici des heures à regarder le jeu de la brume glissant sur la cité antique. Nous vivons cette carte postale qui nous suit depuis des semaines sur toutes les vitres arrière des bus, les posters des restaus et des hôtels du Pérou. Le mythique Machu Picchu, merveille du monde, est là devant nous, pour de vrai...

Et pourtant rien ne le semble moins : une cité de pierres piquée au sommet de montagnes pointues comme des flèches, inaccessible, caressée par de délicats rubans de brumes entretenant un sentiment d'irréalité. Nappée du plus grand mystère : sa raison d'être, ce trésor inca vibre d'une beauté énigmatique et sans égale. Quelques clés pour quelques portes parmi des centaines qui restent et resteront sans doute à jamais fermées. Des guides qui s'échinent à les distribuer, leur version contre celle d'un autre, et les plus honnêtes qui utilisent un conditionnel de circonstance...

La magie opère irrésistiblement, charme les sens quelles que soient les interrogations en suspend. Elle ensorcelle jusqu'à en oublier cette déplorable liste de coups de gueule qui n'en est pas à son premier tiret :

- Le prix exorbitant (et en constante augmentation !) de l'entrée : 134 NS - soit 30 euros - . Merci à la carte « faustudiant » pour son demi-tarif déjà très honorable !

- Honte au business autour des moyens de transports : le train le plus cher du monde jusqu'à Aguas Calientes, tout comme les quelques minutes de bus à 10 dollars jusqu'au sommet du Machu Picchu... Aussi, par envie ou par nécessité, on retrouve les rebelles, les fauchés, les trekkeurs inlassables, sur le « chemin du pauvre ». Cette lente et méritoire approche est aussi pleine d'excitation, de belles découvertes, en plus d'être économique (un tour organisé de Cusco vous allège d'environ 150 $ !).

- L'absence totale d'indications pour se situer sur le site qui force ainsi le recours aux services d'un guide (à 50 euros !!)

- L'interdiction des bouteilles d'eau (pas des gourdes) et de toute nourriture sur le site (que l'on contourne facilement heureusement !) afin de consommer à prix défiant toute concurrence à l'entrée. Au vu des heures de marche sous le soleil, on ne peut imaginer se priver d'eau, et parcourir 500 m à 1000 m à travers le site pour aller boire un gobelet s'avère un peu délirant !

- Les toilettes à l'entrée : payantes ! On atteint les sommets de la mesquinerie...

- Les touristes pourraient penser à ne pas s'habiller en rouge afin d'éviter de se voir comme des boutons au milieu du nez sur les photos des autres ! Je ne parle même pas des groupes de 25 bobs verts fluo qui sont une peste bubonique !

Voilà quelques bonnes raisons d'enrager qui mettent tout le monde d'accord... tout autant cependant que l'indicible beauté de ce site fabuleux.

- Rail aïe aïe...

Retour de l'expédition Machu Picchu : sept français et une affectueuse chienne de talus sur les rails, direction Ollantaytambo. Nous contournons ainsi les longues heures de bus à travers la montagne, via Santa Maria. 28 km, du kilomètre 110 au kilomètre 82, huit petites heures de marche et de bons moments : entre au mieux, un vague sentier longeant les rails et au pire, le jonglage entre cailloux et traverses.

A la gare d'Ollantaytambo, la chienne s'endort sans demander son reste, épuisée par cette marche un peu rude pour ses coussinets ! A regret, nous laissons ici  « amarilla » à ses rêves... A nous aussi, il tarde de souffler un peu. Encore, une heure de colectivo et nous voilà arrivés à Ollantaytambo.

Hervé et nous, repartons pour Cusco ; les autres s'apprêtent à conclure dans ce village leurs efforts par un excellent poulet-frites que l'on a testé pour eux quelques jours auparavant !

Encore un colectivo... Une fanfare alcoolisée se déchaîne à l'arrière ; assauts de flûte de pan ivre et d'un tambour arythmique, entrecoupés de rires gras, de relents d'haleine chargée accompagnent un voyage épique !

Un bus encore et nous arrivons à Cusco. La nuit est glaciale. En short, d'autant plus... (Après un premier sacrifice à Angkor Vat, je réitère avec un deuxième pantalon sur les pierres du non moins mythique Machu Picchu !). Je rêve d'une douche chaude avant une grosse nuit de sommeil. Mais à l'hôtel, les cuves sont vides, pas une goutte d'eau, même froide, pour une toilette si sommaire soit-elle ! Fatiguée, je ne peux lutter contre mon agacement devant ce manque d'anticipation et de professionnalisme qui encore une fois, éclate dans toute sa splendeur à un moment vraiment inopportun. Cathartiques mais absolument inutiles, ces foudres que j'abats sur les deux lymphatiques de la réception qui ne cessent de répéter, agacés, qu'ils ne peuvent rien faire. On n'en attendait pas moins ! Nerfs en pelote et froid intenable s'acharnent à pourrir un repos pourtant bien mérité... A deux heures du matin, il nous faut trouver d'autres couvertures (quatre chacun !) pour réchauffer nos corps crasseux et s'offrir enfin quelques fragiles heures de sommeil...

Puno (Pérou) : 5 mai

Après un réveil difficile, une douche plus que nécessaire, nous prenons la direction de Puno, sur le rivage du mythique lac Titicaca, à 3800 m d'altitude.

Nous traversons des paysages mordus par le froid ; une lumière dorée de fin de journée brille ici tout le jour ; les céréales balancent dans le vent : les petits fétus des récoltes font écho aux monts ocres derrière, calottés parfois d'un peu de neige. Lamas et alpagas sautillent dans ce tableau en jaune que troublent seulement les glaciers étincelants, le ciel azur et les tenues colorées des femmes dans les champs...

La nuit est tombée et nous prive d'une vue remarquable sur le lac à notre arrivée. Ici encore, le froid est vif et nous encourage à trouver rapidement une chambre. Nous nous laissons conduire de bonne grâce à l'hôtel Inti (recommandé par notre bon vieux « routeux ») par une charmante rabatteuse en planque à la gare. Hervé s'y trouve aussi, heureux hasard !

Nous partons à la découverte des îles Uros dès le lendemain, la ville de Puno n'offrant en elle-même que peu d'intérêt. Ses rues bondées, flanquées de vitrines sous le béton n'ont rien de très enthousiasmant.

En bateau, nous slalomons entre les îlots de « totoras », roseaux qui servent de matière première à la construction des îles flottantes des Uros. A l'aide d'imputrescibles piquets d'eucalyptus, leurs habitants arriment au fond du lac et entre eux des blocs naturellement flottant de leurs racines. Ils les recouvrent ensuite d'un à deux mètres d'épaisseur de roseaux frais et y construisent avec le même matériau habitations, tours de communications, barques à la proue de puma... Aussi, ces villages lacustres ne ressemblent à rien d'autres, constructions aux allures de jouets pourtant tout à fait sérieuses. On se nourrit sur les Uros de pousses de totora, de poissons, d'œufs et de chair d'oiseaux ; les revenus du tourisme (tours sur l'île, vente d'artisanat, droit d'entrée) pourvoient  aux besoins d'achats...

Attendus de pieds fermes sur les îlots des Uros, l'arrivée frôle le guet-apens bien rodé. Quinze îles sur la quarantaine existante sont ouvertes au tourisme. On y vit bien mieux que sur les autres : celles que l'on ne visite pas... D'ailleurs, on se demande même si l'on y vit réellement. Les nuits à Puno sont sans doute plus confortables ! Les derniers Uros ont disparu depuis plusieurs décennies et ces prétendus descendants sont en fait des indiens Aymarás quelque peu usurpateurs exploitant le filon touristique d'un mode de vie hors du commun. Aussi, les îles ressemblent davantage à un écomusée à ciel ouvert où l'on perpétue artificiellement un authentique way-of-life...

D'où l'accueil un peu poussif et intéressé (bien que sympathique). Allez, on leur pardonne même la reprise façon chant traditionnel de « Vamos a la playa » au départ de la petite excursion en barque entre les îles... A appréhender avec circonspection donc, cette visite n'en reste pas moins étonnante.

Excellente fin de soirée chez le « chifa » du coin, autour d'une bière et d'assiettes gargantuesques (une spécialité de ces restaus chinois) de nouilles sautées. Sur fond de match de foot et d'excitation générale devant la télé, on refait l'Amérique en compagnie d'Hervé, Jean-Julien et Cilla... Nous multiplions ces derniers jours les rencontres sympathiques !

- Vamos a Bolivia !

Direction Copacabana, Bolivie... Nous longeons les rives saphir du Titicaca, de toute beauté. Dans la campagne, de petits troupeaux de vaches, de moutons, de lamas, et même de cochons défilent sur les sentiers caillouteux conduits par de vieux fermiers ou leurs homologues au féminin. Autour d'une multitude de fagots d'avoine et d'orge, tous levés comme autant de tipis, d'autres s'activent à la récolte de leurs minuscules parcelles baignées de soleil. Avec l'élevage de la truite, le lac s'habille d'une ribambelle de bassins dont les constructions hétéroclites font écho aux habitations rudimentaires de ces paysans de l'altiplano, en éternelle survie.

Arrêt au poste frontière de Kasani : un odieux officier bolivien nous reçoit et donne rapidement un ton maussade à notre arrivée dans le pays. Sans aucune considération pour notre demande (90 jours dans le pays - le maximum - inscrits sur notre fiche d'entrée) et du droit existant, il nous colle arbitrairement 30 jours de visa. Une déferlante de grossièreté s'abat sur moi alors que je tente de faire rectifier le tampon sur nos passeports. Je proteste en maîtrisant mon énorme envie de répondre à ce macho arrogant sur un ton égal à celui qu'il me reproche d'employer (se justifier devant un officier à qui une banale fonction administrative assure un état de supériorité démesuré est en soit une insulte - et de la part d'une femme d'autant plus -). Un autre, finit par sortir du bureau voisin alors que je m'échine à répéter calmement la loi en vigueur, que nous n'avons pas l'intention d'aller spécialement à La Paz (faux !) pour faire renouveler nos visas (vrai !). Ce dernier visiblement plus enclin à respecter les textes tend rapidement les passeports au premier pour rectification (soit disant que j'aurais dû effectuer ma demande avant que l'officier ne tamponne. Je ne me gêne pas pour lui rétorquer que c'est justement ce que j'ai fait et qu'il n'a rien voulu entendre, ce con (ça, je l'ai juste pensé très fort ! -). En maugréant, le gros et grossier officier se contente de  griffonner comme un cochon un 6 au-dessus du 3... Ennuis assurés à la sortie si son jumeau se trouve dans les bureaux. A suivre...

Vient l'épisode « bureau de change » : un autre pourri en son genre nous refourgue un faux billet de 100 bolivianos (environ 40 euros). Nous avons heureusement un peu de temps pour en faire de même !

Puis, dernier épisode de la série « bienvenue en Bolivie » : un employé de la municipalité de Copacabana monte à bord du bus afin que chacun s'acquitte d'une taxe d'un boliviano pour entrer dans la ville ( ??) . Et là, c'est un festival : un touriste se fait alléger d'un dollar à la place d'un boliviano (sept fois plus !) et bataille pour récupérer sa monnaie ; à nos deux amis suisses, Jean-Julien et Cilla, il la rend en soles (utile !), en dollars et avec tout ce qu'il peut trouver en arrondissant bien sûr le tout en sa faveur... Avec eux, ça ne prend pas et le bougre finira pas rassembler les 18 bolivianos exigés ! Avec ses gros sabots de roublards, il finit par s'attirer une salve de réflexions cinglantes qui secoue tout le bus de rire. Enorme ! Rien qu'une petite mise en jambe au Sud-Pérou... ici, la filouterie semble s'élever au rang de sport national, en passe même de détrôner le « fútbol » ! On n'a pas fini d'être sur nos gardes... et d'en rire, j'espère !

 

Chaleureuses bises glaciales de l'altiplano... Eh oui, à nous de vous envier la douceur printanière de nos contrées... Qu'elle vous soit à tous agréable !

Flo



Publié à 05:38 , le 30 mai 2010, Pérou
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Pérou : version Nord...

CUSCO (Pérou), le 29/04/10

Hola ! Hola !

Le Pérou est vaste. Le Pérou est beau. Les routes sont longues et le temps semble toujours trop court. Des côtes désertiques, nous avons bondi vers les cimes enneigées de la cordillère Blanche, avant de nous laisser dériver au fil de l'Amazone. Des villes tentaculaires du littoral, à d'autres blotties au creux des montagnes, vers de petits villages sur les rives de l'Amazone. Des terres arides à la selva luxuriante... que de kilomètres parcourus, que de nids de poule au compteur ! Les étapes se suivent mais ne se ressemblent pas ! Toujours hautes en couleurs mais jamais les mêmes. Le Pérou est un grand nuancier qui comble tous les appétits de nos mirettes. Terre de désolation parfois aussi, quand la misère emporte tout sur son passage et ne laisse dans le paysage que la blessure désespérée de son indéboulonnable ancrage...

A vous de voir...

Piura (Pérou) : 24 mars

Les montagnes se lissent jusqu'à une absolue platitude. Des arbres, des arbustes, puis plus rien. Et la terre est devenue sable. De la Sierra équatorienne, nous obliquons vers la côte péruvienne. Un mince cordon de désert se faufile entre les Andes et le Pacifique...

Les faubourgs de Piura fleurent bon la vieille poubelle poissonneuse et la charogne. Balayés par des rafales de poussière et les déchets qui tourbillonnent, une forêt de murs aux briques ternes et sa canopée de fers à béton laissent dans le sable leurs empreintes désolées. Les peintures de slogans politiques couvrent quelques entières façades. Et ce sont les seules pathétiques couleurs qui égayent l'ordinaire de ces rues plates comme l'ennui.

Vers le centre, convergent des centaines de taxis jaunes et de triporteurs. Les klaxons sont la loi dans la jungle de cette circulation démentielle. Le piéton n'a qu'à bien se tenir. Loin. Ici, nos souvenirs des villes indiennes de la vallée du Gange collent davantage au décor que nos clichés convenus du Pérou.

Autour d'une agréable place centrale, quelques maisons coloniales noyées parmi les résidences modernes et les banales vitrines donnent à la ville quelque supplément d'âme. Un insolite marché aux plantes médicinales et objets cérémoniels se tient au cœur de ce magma urbain en grande effusion sonore. Touche finale au tableau d'une cité multi facettes, pour le moins atypique. Sur une délicieuse « ceviche » (marinade de poisson cru et de crustacés), nous quittons Piura en bons termes.

Chiclayo (Pérou) : 25 mars

Sur la panaméricaine, Chiclayo profite en plein désert. Étonnement, bien qu'elle en ait plus ou moins les mêmes fatigantes caractéristiques, cette ville nous apparaît plus avenante que sa voisine du Nord.

Si nous nous arrêtons ici, c'est pour rendre visite au Seigneur de Sípan (Maître de la cité Moche du même nom) dont la tombe, en 1987 a été découverte avec un incroyable « trésor » funéraire. Au Musée de Lambayeque reposent les miettes de son squelette, écrasé par le poids de l'adobe de sa dernière demeure pyramidale. L'impressionnante reconstitution de son tombeau, où il gît entouré de ses « accompagnants » (comprendre animaux, soldats, femmes et enfants sacrifiés pour agréer son dernier voyage), ainsi que la fine analyse de chacun des incalculables éléments de sa parure funéraire d'or, de pierres précieuses et de coquillages en apprennent long sur cette importante civilisation (IV-VIIIème siècle) de l'inhospitalier littoral péruvien (antérieure au règne des Incas). Au fil des étages de la pyramide du Musée, on prend la mesure de la découverte et jubile avec l'Archéologue devant son émouvante et indicible richesse...

Huanchaco (Pérou) : 26 mars

L'étroite bande désertique se ressert et derrière le premier plan des déchetteries sordides à ciel ouvert dans la rocaille nue, se dessine l'ombre pâle des premières montagnes sablonneuse balayées de vent poussiéreux et de brumes gluantes. Le long des ríos, quelques poches vert-tendre de canne à sucre rappellent ces lieux à la vie.

Puis nous arrivons à Trujillo, ville tentaculaire qui nous fait préférer un départ imminent pour Huanchaco, une petite cité balnéaire bien plus reposante.

Là-bas, la chaleur s'est dissipée au vent frais du large. Le courant d'Humboldt glace une mer grise qui ne comble que les surfeurs et quelques téméraires hommes otarie jouant avec les hautes vagues. Une mer sévère, Mère nourricière de courageux pécheurs juchés sur de frêles embarcations de roseaux (« caballitos de totora ») gronde sans relâche... Le sable ocre tout autour nous fait attendre quelque homme à babouches sur ce littoral aux faux airs marocains.

A quelques kilomètres, les ruines de l'ancienne et gigantesque cité Chimú (XII-XVème siècle) de Chán Chán trônent en plein désert. Les châteaux de sable de ses neuf citadelles, torturés par le vent et les pluies, le souffle du large au loin, nous entraînent comme des fantômes dans le passé grandiose de cette cité des sables. Au cœur de ses fragiles vestiges d'adobe que l'Homme s'échine à remodeler, contre les angles effrités des bas-reliefs terreux de pélicans et de poissons, résonne le glas de l'inébranlable marche du temps... 


Caraz (Pérou) : 28 mars

Nous obliquons vers les montagnes. Chauves aux teintes lunaires. Une piste blanche de poussière serpente au pied de leurs flans arides plissés de mille ridules et piqués de rocailles, suivant le cours d'un torrent gris et fou. La traversée de l'époustouflant Canyon del Pato nous donne le plus beau vertige avant l'arrivée à Caraz, au terme de six heures d'un trajet aussi fatiguant qu'extraordinaire.

Petite ville ou gros village au cœur des montagnes, Caraz nous offre une arrivée comme nous les aimons. Malgré la pluie et le ciel gris. En quelques minutes, nous voilà dans une chambre agréable donnant sur un patio fleuri, organisant en pensée un éventuel trek dans la cordillère Blanche. Si le dieu de la pluie daigne la mettre en sourdine !

- Trek de Santa Cruz (version « Camino de Cruz » sur le retour !)

Etat du ciel au réveil : mi-bleu mi-blanc. Nous filons louer le matériel nécessaire à quelques jours en solo dans la Sierra. Puis direction le marché pour le ravitaillement. Des superpositions de jupes courtes faisant bouffer sur les hanches leurs épaisseurs colorées, d'étonnants chapeaux de paille au sommet évasé, de hauts feutres en cône tronqué décorés de rubans cousus en éventail ou de fleurs en plastique... un défilé de tenues aux couleurs éblouissantes détourne sans cesse nos regards des étals. Pour faire dans le pittoresque, nous repartons avec une cargaison de nouilles chinoises. Il faudra compter sur la subtilité des différentes « saveurs » pour varier les repas à menu unique ! Flocons d'avoine, cacahouètes, raisins secs et lait en poudre épargnent les futurs (et sacrés) petits déj de ce régime chinois totalitaire !

Nous arrivons à Cashapampa (2900m) vers 12h30 après une laborieuse organisation, puis la longue attente du nombre de passagers convenant au chauffeur du taxi collectif (soit  huit : deux à l'avant, quatre à l'arrière et un sur les bagages dans le coffre !!!). Et après une heure de lacets dans les montagnes, la traversée de hameaux aux murs de terre et de froid, nous voilà aux portes d'un long sentier à travers la cordillère Blanche, au cœur du Parc National Huascarán. 

Nous atteignons le premier campement après quatre heures de marche. La vue superbe des hauts sommets enneigés au loin, les méandres tumultueux du torrent arrosant la vallée Santa Cruz, son tapis d'herbe grasse, de fleurs sauvages, les oiseaux par centaines, les versants vertigineux à l'aplomb... et nous nous sentons des ailes au paradis des vaches, des ânes, et des chevaux. Après une marche étonnement facile, une nuit « blanc cassé » nous rappelle que nous sommes à 3850 m : Cyril doit composer avec de forts maux de tête et moi, d'inquiétantes apnées du sommeil qui m'obligent, par crainte de m'évanouir, à rester éveillée. 

Le lendemain, le sentier longe les paisibles lacs Ichiqcocha et Jatuncocha endormis au creux de la vallée. Le ciel bleu nous offre une vue étincelante sur les glaciers qui encadrent la vallée. Les plus hautes cimes péruviennes, comme l'élégant sommet de l'Alpamayo (5947 m) titillent le ciel de leur pointe délicate.

Quand nous arrivons au second campement, le ciel se fait menaçant et les pics couleur de charbon devant nous, s'enveloppent rapidement de brume. A 15 heures, nous sommes sous la tente et sous la pluie. La tente ne résiste pas au déluge qui s'abat sans discontinuer pendant plus de 10 heures. A 4250 m, sur des matelas mouillés et dans le froid, la nuit est rude... Au matin, alors que le ciel est encore chargé, nous décidons de faire demi-tour plus tôt que prévu, abandonnant l'idée de monter jusqu'au col de Punta Union (4750 m), déjà dans la mélasse. Nous avions prévu de faire demi-tour à son sommet après s'être enivrés des vues les plus vibrantes, chintant ainsi avec le dernier tiers  - le moins excitant - du sentier, la barrière de péage à la sortie du trek (25 dollars par personne tout de même, et au vu de l'absence d'entretien et d'aménagement - pas même un abri au niveau des campements ! -, servant visiblement peu les intérêts du parc). Les 24 km du retour sont plutôt sportifs. En de nombreux endroits, le chemin s'est transformé en torrent et il faut bifurquer dans la montagne ou jongler quand c'est encore possible avec les pierres savonnette pour avancer. Avec 15 kg sur le dos, rien de plus facile ! Puis la traversée de la longue zone marécageuse, déjà mémorable à l'aller (immersion totale de mes godasses et de mon froc suite à un dérapage absolument pas contrôlé), devient vraiment une épreuve. Plus d'une demi-heure à patauger dans une eau glaciale pour trouver un improbable chemin dans un dédale de flaques et de ruisseaux où l'on s'embourbe jusqu'au-dessus des genoux... Autant dire qu'on apprécie la sortie du labyrinthe... Toute la journée est une course contre la pluie qui menace toujours derrière nous. Elle nous rattrape deux heures avant l'arrivée, et c'est totalement rincés que nous regagnons Cashapampa. Par chance, il n'est pas trop tard pour attraper un taxi qui nous reconduit frigorifiés à Caraz. Une douche chaude et un lit sec sont tout ce qui pouvait nous faire rêver ce soir-là. Ne reste plus qu'à s'endormir sur les images merveilleuses de ces sommets andins égrainant une vallée époustouflante de beauté. Une beauté qui en cette saison des pluies... ne se donne pas si facilement ! 

Huaraz (Pérou) : 1er avril

Débarquement à Huaraz en pleine Semaine Sainte. Les péruviens en congé se pressent en masse dans les villes touristiques telles que celle-là. Les hôtels affichent des prix extraordinaires et les patrons des mines consternés quand on ne se rue pas avec le sourire sur leurs chambres qui n'ont de luxueux que le prix ! Nous optons pour un dortoir dans un backpacker excentré du centre-ville, plus cher que nos chambres privatives habituelles mais bien négocié vu la folie ambiante.

Huaraz s'étale tel un magma informe en constructions hétéroclites, reconstruites en hâte sous le signe du béton après un dévastateur tremblement de terre en 1970. Et la ville brille davantage aujourd'hui par sa laideur que par sa modernité... Les façades ternes ponctuent des rues cependant pleines de vie, de curiosités, de couleurs, d'extravagants chapeaux sur de petits bouts de femmes nattées et de tissus aux tons rieurs.... Gargotes ambulantes et vendeurs ayant pignon sur le trottoir rassasient la ville de desayunos (petits déj') sur le pouce, de soupes chaudes, d'« emolientes » (boissons chaudes citronnées à base de plantes), de montagnes de fromages, de miel, de pleines corbeilles de petits pains, et d'une centaine d'autres choses...

Sur un marché « sauvage » un peu plus loin, vendeuses et flics jouent au chat et à la souris sans se lasser. Une fois passée l'estafette, les indigènes se pressent, presque amusées, de revenir occuper leur bout de trottoir. Elles déplient avec désinvolture leur bout de bâche, reposent leur seau, ou quelque cagette de leurs maigres récoltes... à peine les derniers uniformes, tout aussi souriants, remontés à bord.

                                                   

Puis, nous découvrons enfin ce qui fait la magie inaliénable de cette ville. Avec le soleil qui se couche, les nuages au loin se sont étiolés et les chaînes enneigées de la cordillère Blanche, légèrement fardées de la chaude lumière du couchant, subliment le béton gris à ses pieds.

- Lac de Churrup (Parc National Huascarán)

Une fourgonnette délabrée nous conduit laborieusement à Llupa, à quelques kilomètres (mais plus d'une heure) de piste de Huaraz. Après une heure de marche sur un sentier escarpé dallé de pierres plates, au cœur de hauts versants crêpés d'herbe tendre, nous arrivons au hameau de Pitec. Là, quatre huttes rondes de pierre et couvertes de chaume, quelques hommes affairés dans les minuscules champs de pommes de terre autour et des femmes bergères d'une poignée de moutons... Leurs jupons vifs dessinent des fleurs sur le vert des pâturages autour de ce village aux allures gallo-romaines.

Plus haut, se tapit dans le secret des montagnes le lac de Churrup. Une longue marche sur l'arête d'une montagne, d'élégants sommets enneigés en ligne de mire, un peu d'escalade le long de la cascade qui l'annonce... et nous voilà enfin sur la rive de ses eaux pures. Entre le turquoise et l'azur, le mont Churrup et les cimes voisines déplient l'apaisante beauté figée de leur dentelle étincelante... Comme nous la savourons ! 

Lima (Pérou) : 5 avril

C'est comme le même film mais à l'envers, en marche arrière. En avançant vers Lima, nous obliquons de nouveau vers la côte... Les montagnes taisent au fil des kilomètres leurs sommets enneigés, leurs courbes vertigineuses moulées de vert. Avec le littoral qui s'annonce, elles se tassent, se rident. Leurs flans vieillis se fanent, se tannent, brunissent, deviennent nus et stériles. Ce paysage de fin de règne, adoucit par les méandres de douces dunes vibre pourtant d'une beauté sévère dont seules ces étendues minérales aux traces infimes de vie ont le secret...

Bien rangées sur le sable, des centaines de cabanes de bois minuscules parfaitement rectangulaires, comme des boîtes, s'alignent dans le sable au pied des monts pelés. Pas de route, pas de lignes électriques, pas de bâtiments publics, uniquement ces boîtes de quelques mètres de longueur sur guère plus de largeur. Des gens vivent dedans. Dans ce gigantesque bac à sable, sans un arbre, sans une fleur, sans rien autour, sans personne dehors... Sans doute vivent-ils de la pêche (je l'apprendrai plus tard d'une habitante de Lima) mais plus probablement de débrouille, enfin de très peu. Dans la tristesse absolue de ce décor désincarné.

Puis se bousculent les faubourgs de Ventanilla sur le même pâle paysage. Ici, des routes, des commerces, un semblant de vie, une vie au gris, à la lumière fade de la laideur urbaine.

Ventanilla centre, puis les faubourgs sales de Lima... Les couleurs des murs virent au noir, celles des voitures stationnées trop longtemps, elles, sont méconnaissables. Ce qui laisse songeur quant à la qualité de l'air en suspension.

Dans le centre historique, nous dénichons un hôtel agréable, bien tenu (bien que vieillot) et étonnamment reposant ; un modeste mais inespéré havre de paix après la bousculade de la traversée de la ville dans les bouchons assourdissants de 17 heures !

Le lendemain, nous découvrons des rues aux couleurs de l'Espagne... Elégantes demeures aux guirlandes de stuc et hauts balcons de bois ajourés. Des loggias sculptées façon grandes orgues pour faire chanter les façades. Les portails des églises aux murs colorés, travaillés comme de gigantesques retables de pierre, jouent la surenchère baroque. Le patio du cloître Santo Domingo, tapissé d'azulejos aux tons jaunes, verts, et bleus, sa fontaine et son jardin fleuri nous emmènent loin du Lima d'aujourd'hui. 


Loin de ces flopées de gars douteux « d'origine bolivienne », « venus à Lima pour un concert folklorique », ayant tous « un ami ou un frère à Toulouse » (des fans inconditionnels du cassoulet ces boliviens !). Marrant comme on peut glisser du cassoulet à la cocaïne en quelques mots... Ceci dit, pour avoir entendu « ABBA » (« Give me your love after midnight ») à la flûte de pan dans les rues de Lima, je me demande si ce n'est pas là une aide bienveillante que la Bolivie nous propose pour apprécier son festival folklorique ! En attendant que les liens du jumelage Lima-Toulouse nous shootent à la saucisse !

Iquitos (Pérou) : 8 avril

Vite effacées les teintes sèches du littoral désertique... Par une épaisse couche de nuages gris d'abord. Puis l'avion survole rapidement les méandres de longs serpents argentés qui fendent dans leur course une débauche de verdure. La plaine. Escale à Tarapoto. Puis cap sur Iquitos, un nom qui embaume déjà l'Amazonie... La nuit touche le sol avant l'avion.

Iquitos, quelle étrange ville... Une ville île au cœur d'un océan de forêt. Au confluent des fleuves Nanay et Itaya, affluents de l'Amazone. Aucune route n'y conduit. Seule la voie des airs. Ou celle des eaux...

Des milliers de motos taxis fourmillent dans les rues pétaradantes de la ville ; quelques bus en bois et sans fenêtre, d'un autre âge, et une poignée de voitures se frayent un passage parmi ce diktat du triporteur fou... Chaleur moite et nonchalance alanguissent la vie de ces rues aux faux airs vietnamiens, toujours bondées. Quand le jour s'en va, que l'atmosphère fraîchit enfin, toutes les chaises quittent les salons et égrainent les trottoirs de bavards infatigables...

Sur le boulevard qui longe la rive du río Itaya, quelques demeures coloniales vieillissantes aux façades de faïence colorées témoignent d'un passé plus glorieux que le présent... En face, les pieds dans l'eau, des maisons flottantes de bois, de palmes et de tôle s'éparpillent en lançant leurs pilotis et leurs pontons à l'assaut des humeurs changeantes du fleuve. En suivant la rive vers le sud, c'est tout un quartier, Belén, qui vit au rythme immuable de ses crues.

Près de la berge, dans la partie haute du quartier, l'eau s'est retirée et laisse place à des fossés et des flaques d'eau noirâtres truffées de déchets. Les gosses y pataugent sans cas de conscience. Une escorte de flics visiblement très soucieux de notre sécurité nous suit discrètement et de loin dans cette Venise noire. Un marché se tient là, dans des conditions d'hygiène assez redoutables, proches à certain coin de rues de celles d'une décharge à ciel ouvert. Au cœur d'un quartier rapiécé, bricolé où règne la misère en reine absolue. Grillades de caïman, de cochon sauvage, brochettes de larves annelées grosses comme le doigt, morceaux sanguinolents de tortue, montagnes de piranhas, d'énormes poissons moustachus ou d'autres congénères du fleuve, fruits et légumes de la selva... les étals racontent les saveurs nouvelles de l'Amazonie pour le meilleur et pour le pire.

                                         

Ce marché est une expédition à lui tout seul ! D'un revers de tong, les pas pressés des ménagères éclaboussent d'une sauce boueuse les marchandises des vendeurs à la sauvette, offertes à quelques centimètres du sol. Dans l'air fétide et saturé, empestent allégrement l'haleine des poulets qu'on zigouille, un soupçon de fruits pourris, le parfum des entrailles de poisson, des tas d'ordures sur lesquels piétinent les trois pattes d'un chien galeux ou des ribambelles macabres d'affreux rapaces noirs.

Puis ces ruelles bondées se perdent jusqu'au fleuve où l'eau, généreuse, conciliante, pose un voile sur la misère, lui donne un peu de répit, avale les affronts de ses poubelles, comme une bonne égoutière sans rancune. Je me demande comment naît un tel oubli de soi : ne plus balayer plus devant sa porte ; siroter tranquillement un soda en regardant flotter les déchets sous sa fenêtre ; jeter la bouteille vide ; regarder en souriant son enfant se rouler dans un fossé merdeux ; après le marché, jouer aux cartes dans les vapeurs pestilentielles de cet étal précis où s'est fait plumer un défilé de poulets ; patauger dans la merde dans la plus totale désinvolture... ça doit être humain, et cela me rend infiniment triste. Ou honteuse. 

Une minuscule barque nous emmène au ras de l'eau gavée de plastique entre des allées dégingandées de ces bicoques tordues et rafistolées avec les non moyens du bord. Nous rejoignons au cœur de cette cité fluviale un bateau public qui assure la liaison avec les villages qui bordent l'Amazone plus au sud. 

Perchés sur le toit, nous suivons le film lent de la vie des berges amazoniennes : petites maisons peintes pour certaines... toujours des deux mêmes strictes nuances de bleu, des fils garnis de linge qui lancent des ponts de l'une à l'autre, la jungle aux troncs clairs et dorés de soleil, les énormes feuilles qui balancent dans le vent, la toilette des femmes, les baignades des enfants, la construction des barques, le va-et-vient des passagers, la fête de leurs chiens quand ils reviennent au village, la course des poulets quand les chiens s'agitent... Naviguer sur l'Amazone et ses affluents donnent l'impression de traverser un lac avec l'une des deux rives qui se perd toujours au loin... Le saut d'un dauphin d'eau douce et c'est un océan qui se profile à l'horizon...

Après cinq heures de promenade, nous arrivons au village de Tamshiyacu. Les beaux nuages noirs qui moutonnaient le ciel craquent en une agréable petite pluie rafraîchissante. Dallées de béton, quelques ruelles permettent la circulation d'une poignée de motos taxis. Mais elles appartiennent surtout aux poules, aux chiens et aux enfants qui ne courent pas grand risque à en faire leur terrain de jeu favori... La vie ici ressemble à une vie de village comme partout ailleurs, avec ses petits commerces, ses épiceries, ses bars, ses marchands de journaux, son marché (et les papayes les plus savoureuses du monde !), son école, son église..., comme partout ailleurs sauf que l'on s'y rend en bateau et que Tamshiyacu et ses voisins égrainent de concert la rive d'un fleuve des plus mythiques au monde...

- « Je ne suis pas une feuille, je suis une graine... », ou ce que m'a dit « la plante ».

Dès notre arrivée à Iquitos, nous nous mettons en quête d'Otilia Pasmiña Guamaray, une chamane qu'une amie péruvienne de Lima nous a recommandée. Notre départ pour Iquitos est essentiellement mu par le désir de la rencontrer et d'expérimenter avec elle la découverte d'autres mondes, ceux dont les portes s'ouvrent  avec l'ayahuasca...

L'ayahuasca, ce breuvage traditionnellement utilisé par presque toutes les ethnies d'Haute-Amazonie est issu de la décoction prolongée de deux plantes différentes : la liane de Banisteriopsis caapi et les feuilles de l'arbuste Psychotria viridis. Le mélange de couleur marron et fortement amer contient de nombreux alcaloïdes psychotropes qui agissent de manière synergique et dont les plus importants sont la diméthyltriptamine (DMT) et des composés de la famille des béta-carbolines tels que l'harmine et la tétrahydroharmine (THH). Les scientifiques continuent de se demander comment des Indiens sans écriture, ni techniques d'investigation formelle, par ailleurs immergés dans une extrême biodiversité, ont pu trouver une telle préparation, car seule l'association savante de deux plantes, l'une potentialisant l'autre, permet d'obtenir des effets psychotropes.

[...] Pour les utilisateurs traditionnels, l'ayahuasca leur ouvre des portes d'une réalité « plus solide » ou « plus complète » que celle que nous laisse entrevoir nos sens à l'ordinaire. De fait, tous les Occidentaux qui ont expérimenté ce breuvage vous diront avoir ressenti « des modifications de la conscience de soi et une transformation des rapports avec le monde », sentiments fort éloignés d'une confusion mentale à l'égard des personnes, de l'espace ou du temps. C'est cette expérience vécue qui a poussé bon nombre d'auteurs à proscrire les termes « hallucinogène », « délirogène » ou même « psychédélique » pour leur préférer « enthéogène » (générateur d'un sentiment divin à l'intérieur de soi), « adaptogène » (favorisant l'adaptation à l'environnement) ou encore « empathogène » (améliorant le contact avec les autres). La bataille des mots est loin d'être innocente. Car ceux qui rejettent ces nouvelles terminologies sont précisément ceux qui se refusent à expérimenter sur eux-mêmes un tel état...
Quel est donc ce fameux état que nous venons de décrire en terme de modifications neurobiologiques ? Il est commun de l'appeler transe, mais l'on pourrait tout aussi bien parler d'état second ou même d'état modifié de conscience (EMC). Des phases d'hyperexcitation et de catalepsie extatique se succèdent dans des proportions variables d'un sujet à l'autre. Les sens se trouvent décuplés. Le cours de la pensée semble accéléré, le sujet est « ailleurs ». Ces changements tant perceptuels qu'émotionnels conduisent la psyché à construire des significations nouvelles de la réalité. C'est là que l'on peut parler de « visions » comme étant le résultat d'une réinterprétation de la réalité lorsque les cadres psychiques ordinaires sont relativisés, voire même abolis. La transe vécue comme une expérience hors de soi (OBE) conduit à sentir le monde différemment, un peu comme si notre réceptivité s'en trouvait modifiée. Les chamans amérindiens en parlent avec leurs mots :

« Pour comprendre (le monde), il faut prendre la Grand-Mère Ayahuasca »
« Elle est une plante enseignante, intelligente, maîtresse »
«Elle travaille en moi. Tout ce que je dis vient de la plante. C'est elle qui me l'a appris »
« Elle permet de voir le corps en transparence et de localiser une zone opaque, siège de la maladie »
« Elle fait venir à moi les plantes qui conviennent à mon patient »

Jean-Patrick Costa
Communication au Colloque France-Culture "De la transe à l'hypnose"
Université Libre de Bruxelles, Septembre 2002

Doña Otilia possède un lieu de cérémonie enfoui dans la forêt, à une cinquantaine de kilomètres d'Iquitos sur la route (l'unique route) de Nauta. Nous nous y rendons en bus. Le voyage est plaisant mais l'arrivée décevante puisqu'un gardien nous apprend qu'Otilia se trouve actuellement dans sa maison d'Iquitos. Nous repartons pour la ville avec le nom du quartier et un numéro de téléphone en poche, seuls renseignements qu'il ait pu nous fournir... Le téléphone sonne dans le vide... Mais l'annuaire nous dégotte son adresse complète. Nous la rencontrons alors dans son modeste salon, ouvert sur la rue d'un quartier populaire plein de vie. Une cinquantaine d'années, simple, souriante et pleine d'humour : nous nous sentons très vite en confiance pour tenter une expérience loin de nos repères occidentaux, qui intrigue autant qu'elle impressionne...

Le lendemain, nous reprenons le chemin du fundo Yurimagua, au kilomètre 51 de la route de Nauta. Un sentier boueux s'enfonce sous les arbres majestueux de la selva. Après une demi-heure de marche, cernés par d'invisibles oiseaux très loquaces, doublés par les battements d'ailes légers d'élégants morphos, nous arrivons dégoulinant de sueur chez Otilia. Nous nous installons dans une immense cabane sur pilotis où deux hamacs accueilleront pendant quatre jours des heures et des heures de sieste et de lecture... 


La vue de la terrasse est tout simplement magique. Dans la jungle autour, on entend et voit arriver le souffle du vent. En de fugaces déferlantes venues des confins de la forêt, il affole les cimes dans son sillage et fait dégringoler lentement dans un arpège de craquements d'immenses feuilles qui tentent vainement de se rattraper aux branches. Avec ces caprices de la brise, les cris étranges des oiseaux et le concert inlassable des insectes entraînent instantanément dans la forêt toutes nos rêveries.
 

Pendant ces quatre jours, nous laissons nos corps aux bons soins d'Otilia. « Nettoyage » et « ouverture » sont ses maîtres-mots. Bains de plantes aromatiques et de fleurs parfumées, décoctions de plantes médicinales et diète végétarienne (ni sel, ni épices, ni sucre, ni graisse), le remède... Dans les insipides assiettes : du riz, du quinoa, des légumes cuits à l'eau, des soupes, des fruits (ouf, du goût !)... toujours préparés avec soin et autant de diversité que possible par sa fille. 

Dès le soir de notre arrivée, une première cérémonie a lieu. Je ne me sens pas inquiète mais plutôt impatiente. Mon appréhension s'est dissipée dans la journée. J'ai hâte de découvrir ce que la plante a à me dire... A la lueur d'une bougie, dans la fumée du tabac que vient nous souffleter sur le corps la chamane, la cérémonie peut enfin commencer...

Le breuvage est d'une amertume rare, épais et sombre comme du goudron. Je me concentre sur mon état émotionnel que je souhaite ouvert et réceptif, mes aspirations, ma respiration. Et parce que si je pense à mes sens, dans l'instant, je risque de vomir prématurément.

La bougie est maintenant éteinte et nous attendons en silence. Au bout de quelques temps, je sens mon corps s'engourdir, se durcir, devenir pierre. Je dois m'allonger car il pèse trop lourd et me fait mal. Des lignes, des traits, des spirales colorées commencent à défiler tranquillement sur la toile de fond noire de mes yeux fermés. Je ne me souviens plus exactement de ce qui se passe ensuite... jusqu'à ce moment où l'idée fixe de ma grand-mère, morte il y a deux ans maintenant, s'impose fixement et avec insistance à mon esprit. Une émotion immense m'envahit très vite. Je me sens submergée par une peine indicible, si forte que je ne trouve aucun mot pour la décrire. Ou plutôt si, un seul : je la qualifierais étrangement « d'orgasmique ». Une peine absolue que je pleure en de longs et intarissables sanglots. Un vertige de nausée me saisit. Je sens que je tente de vomir cette douleur. Mais je réalise rapidement et à mon grand désespoir que l'évacuer n'est pas aussi simple, je ne désire pas intimement m'en séparer... Enfouie au plus profond de mon être, terrible mais chérie de moi, elle garde jalousement l'empreinte de ma grand-mère disparue, tant aimée. Je vois alors un visage noir et défiguré par la tristesse se dessiner devant moi. Mon visage. Une révélation insoutenable. Celui qui sera mien si je ne me sépare pas de cette peine. Ce visage m'effraie. J'entends la chanson d'Otilia qui m'enjoint à trouver la force de me débarrasser de ce poids. Je sens mon corps se vider de tout ce qu'il y a de plus triste, de plus noir au fond de moi. J'ai très mal. Je suis épuisée. Mes larmes n'en finissent pas de pleurer cet adieu, ce sentiment premier d'infidélité, de trahison du souvenir, ce « mal pour un bien » que je laisse partir à regret...

Puis je m'apaise enfin. Je ne vomis plus et je peux m'allonger. Je sens un vide effrayant dans mon corps. Je pèse quelques grammes. Je suis une feuille, détachée de l'arbre « grand-mère », , mon arbre souche, majestueux, axial, qui si solide est pourtant tombé, et gît à terre, depuis longtemps déjà. Il a commencé à pourrir. Seule sur le sol froid, ma feuille balance dans la détresse, fragile, prête à être balayée par le prochain souffle de vent. Autour, tout est triste, sombre et décharné. Mais les chants d'Otilia m'apportent une force qui me fait penser que non, « je ne suis pas une feuille ». Je pleure à chaudes larmes, refusant d'être une feuille mais n'ayant pas d'autre image à l'esprit. Puis je vois une main ouverte et au creux de cette main, une longue graine scintiller. « Je suis une graine ». Je me hisse le long d'un tronc plein de vie, vibrant et lumineux. Des branches poussent dans toutes les directions au fur et à mesure que je monte, guidée, poussée par Otilia qui maintenant est accroupie près de moi et me tapote en chantant avec son éventail de feuilles... Le commencement, comme le dernier souffle de ses chants m'ouvrent à chaque fois le chemin d'un nouvel état émotionnel positif. Je m'apaise avec eux et je me vois danser dans les prés fleuris avec ma sœur et ma grand-mère, je souris, je ris, je chantonne avec Otilia, mère symbolique qui construit des ponts entre moi et ce monde où je vais retrouver une souche, des racines... Je pleure, je souris, je pleure, je souris... J'ai déposé ma peine dans cet autre monde. Et je suis maintenant sereine, légère. Je regarde les étoiles, bien en face, et je sais que je peux abandonner cette profonde tristesse sans culpabilité. Je ressens qu'elle n'a plus besoin de se terrer dans mon corps (dans le bas de mon dos, d'où mes récurrentes douleurs) pour prouver mon amour à Mamilène. J'acquiers la certitude que ma grand-mère sait depuis toujours (ou depuis maintenant) mon amour. Si tous les mots que j'ai pu lui dire sont dérisoires face aux larmes de ce jour, je sens que j'ai pu enfin exprimer la justesse et la profondeur de mon amour. Puis avec les heures qui passent, je sens une chaude énergie s'immiscer progressivement dans les interstices vidés de mon corps. Je reprends consistance...

Peu avant la fin de la cérémonie, Otilia me félicite pour mon courage car la séance a été difficile, douloureuse tant sur le plan physique qu'émotionnel. Mais j'ai la certitude que je vais aller beaucoup mieux dorénavant. Je comprends enfin d'où venaient ces passages récurrents de déprimes contre lesquelles je luttais en vain à côté de la plaque. Après deux ans, j'ai fait enfin le deuil de mi Abuelita, Mamilène... La vie continue, le cycle des générations aussi, la graine peut germer tranquille...

La deuxième cérémonie, quelques jours plus tard est beaucoup moins intense. Sans doute ne suis-je pas prête pour un second choc ou peut-être est-il temps pour moi de ressentir simplement l'énergie de la plante faire son chemin dans mon corps très fatigué. Après quatre jours, Otilia m'affirme qu'une énergie nouvelle et « jeune » fait désormais son chemin en moi... Vrai, je la sens. Une évidence presque palpable.

J'ai vu très peu mais suffisamment pour gagner la certitude que l'ayahuasca renferme bien des secrets. Je chéris la confiance intuitive qui m'a ouvert cette porte. Je ne sais si j'en saurai plus un jour mais je ne pourrai oublier la puissance émotionnelle de cette expérience et l'impact qu'elle laisse dans mon âme et dans mon corps ; cet inconscient corporel qui « admet », « vit » enfin ce que sait le (ou devenu) conscient ; un corps à la conscience tranquille... Quel chemin en quelques heures...

 

Bien des voyageurs commencent à sillonner le pays aux portes de sa moitié Sud.  Nous nous apprêtons maintenant à les rejoindre, à franchir le seuil du Pérou touristique, à pénétrer les sentiers battus et rebattus... Nous voilà prêts à affronter le terrain de chasse privilégier des guides, des rabatteurs, arnaqueurs, et lourdingues en tout genre. On ne peut pas dire que cette perspective relationnelle nous enchante. Jusqu'à maintenant, nous avons rencontré des péruviens affables, souriants, démentant toute réputation d'esprits revêches et tendus vers le gain... Peut-être allons-nous à la rencontre du deuxième type ?

Mais le tourisme ne se développe jamais au hasard ... Comment bouder les magnifiques villes coloniales d'Arequipa et de Cusco, écarter de sa route le merveilleux Machu Picchu ou détourner les yeux de la beauté fantasmagorique d'autres trésors incas. Les paradis perdus deviennent rares, alors à défaut, ruons-nous gaiement vers les paradis courus...

A propos de courir, on vous souhaite une forme aussi olympique que la nôtre. Nous tenons le rythme soutenu qu'impose ce vaste et incroyable pays. Aucun incident à déplorer, pas même une bonne vieille turista. Gargotes parfois douteuses, fromages en carafe depuis des jours sur les étals et eau du robinet n'ont pas encore eu raison de nos intestins ! La raison du plus fort : l'appétit... qui contre toute attente se régale de quelques bons petits plats dans le coin. Un peu bruts de décoffrage, pas de la grande gastronomie, parfois secs à vous embouteiller l'œsophage (la sauce, est réservée aux plats... « en sauce », sinon rien, pas même un gramme de beurre dans son riz !)... mais de bonnes soupes, des fruits succulents et suffisamment de variété pour ne pas trop ennuyer nos assiettes. Et à un dollar le repas, c'est pas l'Pérou, ça ?

Hasta la vista amigos !

Flo



Publié à 08:53 , le 29 avril 2010, Pérou
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A cheval sur deux hémisphères...

HUARAZ (Pérou), le 03/04/10

Hola à latitude zéro (+/- 10%) !

Equateur... Pour nous : la route des Andes, la voie - géographique - du milieu. Deux longs rangs de montagnes étirent du Nord au Sud 400 km de reliefs spectaculaires. Au milieu, l'« avenue des volcans » ainsi dénommée par Humboldt (explorateur allemand du XIXème siècle), actifs pour la plupart, fait frissonner de tout son long l'épine dorsale du pays. Capuchonnées de neige, les plus hautes cimes volcaniques (jusqu'à 6310 m pour le Chimborazo), prisées des « andinistes » chevronnés, brilleront en cette saison des pluies, dans le secret des nuages... Mais notre route en terre quechua s'émaillent d'autres plaisirs : marchés indigènes hauts en couleurs, patchworks de cultures à la verticale, tendres prairies d'altitude, lacs de cratère, randonnées mémorables, villes au riche passé colonial... La Sierra mélange en effet les styles : citadins, les métisses adoptent de plus en plus le western way of life, alors que sur les hauts plateaux, les indiens se battent pour la préservation de leur mode de vie traditionnel. De la part d'une société dominée par la population blanche et métisse, les indigènes subissent une évidente discrimination, la détérioration constante de leur milieu de vie et ne se relèvent pas, beaucoup dans une pauvreté extrême (exceptée la prospère communauté des Indiens Otavalos), de la spoliation multiséculaire de leurs terres.

A l'Ouest de la Sierra andine, s'étendent de vastes plaines côtières et des forêts tropicales malmenées où vit entre autres la minorité noire d'Equateur. A l'Est, « l'Oriente », sa forêt pluviale amazonienne, victime de la déforestation et de l'exploitation pétrolière, les Indiens Shuars (plus connus sous le nom de «Jivaros »), et d'autres ethnies qui en subissent tout autant les conséquences évidemment désastreuses...

A cette richesse des biotopes correspond logiquement une faune des plus variées au monde (sans même parler des Galápagos !). Le règne cupide de l'Homme ne cesse cependant de menacer nombreuses espèces. Dans la Sierra, il faut être très chanceux pour apercevoir l'ours andin, ou tout mammifère autre que lamas, vaches, chèvres et moutons domestiqués. Discrets, ils protègent leur espèce dans le secret des hommes, alors que de nombreux oiseaux et une foule de papillons accompagnent encore de leurs superbes couleurs toutes nos ballades. Dormir dans les lodges coûteux des parcs naturels offre sans doute au réveil de meilleures opportunités pour la chasse à l'ours ! Mais en sus d'une entrée coûteuse, leurs guides souvent obligatoires combinés à une météo incertaine les éloignent malheureusement de notre route...

La diversité des milieux sur un territoire moitié moindre que celui de la France offre au voyageur de glisser à loisir et rapidement d'un univers à un autre. Des hauts plateaux de la cordillère à l'océan, en passant par la jungle amazonienne, il n'y a qu'un pas... ou presque. Mais nous, nous collons aux montagnes, le Pérou en ligne de mire... avec ce compte à rebours qui nous escagasse déjà les esgourdes !

Passée la ligne mythique de l'Equateur, retour sur un petit pays aux grands effets, à cheval entre deux hémisphères...

Tulcán (Equateur) : 3 mars

Premiers pas en Equateur dans les allées mouillées de pluie du cimetière de Tulcán. Nombreux sont les touristes à venir goûter l'étrange quiétude de ses jardins du souvenir, si bien que l'office de tourisme du village a établi ses quartiers au milieu des tombes. Des allées de buissons habilement taillés dans les formes les plus variées, jardins ornés d'animaux mythiques, de divinités préhispaniques, de personnages étranges façonnent un univers à la Lewis Carroll. Des plus insolites parmi les immeubles décrépits de casiers mortuaires et les tombes fleuries...

Otavalo (Equateur) : 3 mars    

Bétonnée et sans élégance, Otavalo n'est pas à proprement parler une ville très séduisante. La modernité sans style de ses rues contraste avec le raffinement des tenues des Indiens Otavalos. Leur ville. Les femmes arborent d'amples chemisiers blancs brodés de fleurs sur une jupe indigo longue et fendue laissant paraître sur le côté un jupon clair. Une étoffe du même bleu, savamment nouée sur le dessus du crâne équilibre sobrement les dorures d'une multitude de colliers de perles enserrant tout leur cou. Les hommes, poncho sombre sur pantalon de coton blanc, complètent leur élégante tenue par un chapeau de feutre coiffant une épaisse et longue natte couleur de geai...

Quand le cortège funéraire d'une commerçante indienne de la place de Los Ponchos passe à travers la ville, un millier de ces tenues les plus apprêtées défilent derrière le cercueil éclaboussé de pétales de rose multicolores. Devant, des musiciens assis à l'arrière d'un pick-up égrainent une triste mélodie de flûte andine accompagnée de guitares et de petites percussions. Toutes les mains endeuillées serrent près du cœur des compositions florales éclatantes de couleur qui orneront l'autel, la tombe et les maisons de la famille de la défunte. Une passante métisse s'émeut avec nous de la beauté solennelle du cortège éploré et de la poignante solidarité communautaire des Otavalos, plus d'un millier à accompagner cette femme dans son dernier voyage. 

Le samedi, la ville se métamorphose. Les rues, emplies de centaines de stands sont méconnaissables. Un immense marché hebdomadaire attire touristes et équatoriens de tous le pays venus faire ici leurs emplettes ; sur les étals se serrent des tonnes de marchandises colorées : chapeaux de feutre, panamas, vêtements en coton, lainages, ponchos, tapis, sacs en fibre d'agave, céramiques, figurines en massepain, flûtes andines, ocarinas... le tout très standardisé et adressé surtout au goût du touriste lambda. Pas forcément ce que les artisans locaux peuvent produire de plus beau ni de meilleure qualité. Quelques dépenses démangent tout de même...

Le marché aux animaux est davantage pittoresque : chacun selon sa bourse défile avec au bout d'une corde son nouveau compagnon à deux ou quatre pattes, une vache, un âne, un coq tête renversée et pattes liées ; dans des bras câlins, un chiot ou un chaton ; par le cou, un cochon d'Inde ; dans un sachet de papier, quelques poussins piaillant ; et à la suite d'une inénarrable installation dans son étoffe de laine, porté dans le dos comme un nourrisson, un cochon, vociférant aux oreilles d'une vieille femme indienne. Et pour conclure une bonne transaction, rien ne vaut à la table d'une des redoutables gargotes installées en lisière, une bonne bolée de tripaille, puisée à la louche d'un épouvantable plat fumant ses relents malodorants. 

 - Autour...

Les faubourgs tristes d'Otavalo s'effilochent jusqu'à l'entrée d'un petit bosquet d'eucalyptus parfumé. Après une agréable marche sous leur ombrage, la cascade de Peguche apparaît, nous bénissant de ses eaux sacrées (pour les indiens Otavalos) en une brume d'imperceptibles gouttelettes.

Plus loin, à quelques kilomètres de la ville, nous gagnons le jour suivant le lac de Cuicocha. Après un court trajet en bus, c'est un camion d'éboueurs amusés qui nous prend en stop (leur musique de signalisation est dans ce pays un air doux de flûte de pan que l'on fredonne vite machinalement)... Par chance, car la circulation sur cette route frôle le degré zéro, ils se rendent à un hôtel panoramique en bordure du lac. De là, nous poursuivons la route avant d'emprunter un étroit sentier : une marche circulaire sur l'arête volcanique qui enserre au creux du cratère, deux petites îles dans l'eau turquoise. Un tapis de fleurs sauvages aux couleurs de l'arc-en-ciel, car il y a même des pétales verts, s'épanouit en douceur sur ces flans basaltiques aiguisés...

Au retour, une courte halte dans le charmant village de Cotacachi frustre nos envies d'achat : du cuir, du cuir... en sac, en ceinture, en veste... de toutes les (et de la très bonne) façons...

Quito (Equateur) : 6 mars

4680 mètres d'altitude. Trois heures de marche depuis l'arrivée du téléphérique qui nous soulève déjà quelques 1000 mètres au-dessus de Quito. Sommet du Ruco Pichincha. Le nez au froid d'un vent qui siffle une mélodie ténébreuse entre les parois rugueuses et sombres de roche volcanique. En quelques heures, les tempes dans un étau et le souffle court, nous voilà catapultés avec le soroche (mal des montagnes) deux mille mètres au-dessus de la capitale. Un étroit sentier dans les montagnes au duvet d'herbe rase, puis un tapis de fleurs sauvages aux feuilles épaisses de caoutchouc, des éboulis sablonneux, la pierraille poussiéreuse roulant sous les semelles, la roche noire et coupante, et enfin le sommet. Le rideau des nuages s'ouvre et se referme, et les rayons du soleil allument la myriade de minuscules boîtes d'allumettes de béton composant le puzzle de la ville. Quito colle à son plateau montagneux comme une tumeur rebelle aux circonvolutions d'un cerveau. Que d'énormes nuages tentent en vain de d'aspirer... 

Je retrouve le lendemain ces lumières fascinantes dans les tableaux de Guayasamín qui a tant aimé et peint ces changeantes montagnes de Pichincha. La fondation de ce peintre équatorien regroupe dans son ancienne villa une collection archéologique de toute beauté : masques funéraires, statuettes de fertilité, vases cérémoniels anthropomorphes et zoomorphes, instruments de musique... Puis, dans une autre salle, ses peintures sont un véritable crève-cœur. La force, l'émotion, la rage de Guayasamín mais son infinie confiance en l'Homme explosent de chaque toile dans un superbe et puissant élan humaniste ; une grandeur d'âme inexprimable autrement que dans la poignante bousculade des formes et des couleurs que libère l'espace de chaque tableau... 

Au pied d'un pin, les cendres de l'artiste reposent : en contrebas : la « Chapelle de l'Homme » à l'étrange architecture évoquant celle des pyramides incas et truffée de symbolisme. Ultime projet de Guayasamín où ces murs et dessus ses toiles les plus spectaculaires rendent hommage à l'Homme sud-américain, à l'Humanité, ses souffrances, son courage et son éternelle foi en l'avenir.

- Quito colonial, patrimoine mondial de l'UNESCO...

Les murs gris-coloré de la vieille ville ondulent sur un relief de houle figée. Perché à la cime d'un mont, une immense vierge de pierre (Virgen du Panecillo) veille sur Quito et ses habitants. Des églises aux murs chaulés émergent leurs dômes colorés des ribambelles de couleurs qui s'agrippent aux pentes. Des placettes suspendues invitent le rêveur à perdre son regard dans ces méandres urbains. Au loin, les quartiers les plus populaires s'accrochent aux flans des montagnes comme à la misère...

Le dimanche, la circulation interdite dans le  vieux Quito rend la promenade agréable : de la Plaza Grande où bonimenteurs, politicards, prédicateurs, clowns, chanteurs et danseurs se partagent devant le parvis de l'imposante Cathédrale, le public des bancs et des passants. A la tout aussi charmante Plaza San Francisco où une église, sa chapelle et son couvent encadrent l'activité des badauds : promeneurs du dimanche, pauvres gosses à la recherche de chaussures à cirer, vendeurs de (très populaires) glaces artisanales, marchandes de babioles, mendiants et quelques touristes-cibles plutôt à l'affût de leur prochaine découverte architecturale... Peut-être cette extraordinaire église de la Compagnie des Jésuites à l'élégance toute baroque, et où à l'intérieur, colonnes, retables, portes, la moindre surface, d'une façon presque provocante, a été doré à la feuille...

Latacunga, Saquisili (Equateur) : 10 mars

Gris, bétonnés, asphyxiés, les faubourgs de Latacunga aux alentours du terminal ne m'auraient laissé qu'une bien triste impression sans le secours du ciel. Une extraordinaire lueur vespérale, miraculée d'un paquet de nuages sombres ouatant l'agitation ambiante dans le halo de son insolite douceur cuivrée.

Le lendemain, se tient le grand marché hebdomadaire de Saquisili. L'intérêt de rester dans les parages ternes du terminal n'est autre que de nous y rendre facilement et au plus tôt. Au cours d'une promenade en fin de journée, le centre de Latacunga se révèle tout autre que ses faubourgs, plutôt charmant.

A Saquisili, dans un vaste pré boueux à l'écart du village, on se presse pour le marché aux animaux : vaches, chevaux, ânes, moutons, chèvres, lamas, cochons se fondent parmi une foule à l'allure plutôt rustique. L'éclat coloré de leurs tenues farde joliment la pauvreté de ces communautés indiennes de la Sierra. Mais les guenilles de leurs enfants aux joues sales en sont malheureusement un franc révélateur. Les femmes se protègent du froid, emmitouflées dans un grand châle au ton vif. De simples jupes droites au genou et de longues chaussettes les habillent. Un épais poncho rayé couvre traditionnellement les épaules des hommes. En guise de coquetterie, un chapeau de feutre orné d'une plume de paon ombrage ces visages cuivrés de montagnards.

                                                  

Des pattes blessées par le nœud trop serré d'un lien, des bêtes couchées sur le flan et haletantes, étranglées par les cordages que resserrent leurs compagnons d'infortune entravés, en se débattant. Le bêlement affolé de trois moutons pris au piège me conduit à chercher le propriétaire pour qu'il leur vienne en aide. Spectacle insupportable. Pas plus de douceur pour faire entrer un gros verrat têtu à l'arrière d'un pick-up... ou transporter deux chevaux, deux ânes, des chèvres et des quelques moutons dans une même petite remorque, les plus grands chevauchant les plus petits.

De très beaux étals de fruits et de légumes se massent plus loin sur une des places du village. Un hangar tôlé abrite une multitude de gargotes aux gamelles déjà pillées en fin de matinée ; sous la pluie, les stands d'artisanat font un peu grise mine à quelques centaines de mètres de là. Mais les sourires d'une file de couturiers affairés sur des machines antiques à pédale, les diatribes d'un infatigable vendeur de potions miraculeuses redonnent quelques couleurs à ces allées.

Quilotoa (Equateur) : 11 mars

A mesure que nous serpentons vers Quilotoa, les vallées s'élargissent. Les hauteurs nous font sentir de plus en plus minuscules, passagers d'un bus Majorette. Les champs en camaïeu de vert dessinent les minuscules pièces d'un patchwork lisse comme une soie. La moindre des rides sur la montagne se dessine sous cette fine étoffe végétale qui la drape en majesté.

Quelques auberges sans charme, une épicerie ou deux, beaucoup de béton et pas moins de parpaings, un peu de couleur sur les façades (mais jamais sur les quatre murs...), nous voilà au hameau touristique du lac de Quilotoa, à 4000 mètres au-dessus des Caraïbes... En Soirée, la température chute et nous oblige à allumer un poêle à bois devant notre lit. Bonnet, couvertures, bouillote-maison et nous voilà parés pour une nuit plutôt fraîche mais au calme absolu.

Le lendemain, nous attend au réveil une belle vue sur le lac Quilotoa, enserré au fond de son antre volcanique, un cratère verdoyant et sablonneux. Les eaux se font le miroir de sa collerette dentelée entre les pointes de laquelle défile la course des nuages. 

Nous longeons une heure ce paysage insensé, passons en contrebas le village de Guayama. Avant de plonger et d'émerger lentement d'un profond canyon, nous profitons le temps d'un délicieux sandwich à l'avocat (enfin de saison !) d'une vue époustouflante sur Chugchilán de l'autre côté de ce gouffre creusant la montagne. Après cinq heures de marche, et jamais de plat, nous atteignons alors ce hameau. Le temps de manger quelques pains chauds tout juste sortis du four d'une boulangerie, nous constatons que la circulation y est quasi inexistante. Un retour en stop semble plutôt improbable. Par chance, nous voyons arriver l'unique bus de la journée pour Guayama. Nous échappons ainsi de justesse au pick-up collectif hors de prix. Quand le bus nous dépose sur la route de Quilotoa, un épais brouillard enveloppe tout autour de nous. L'ombre d'un berger passe, un air de flûte déchire la brume. Des gosses invisibles nous saluent alors qu'ils rassemblent leurs moutons. Quelques fantômes de paysans rentrent chez eux avec vaches ou lamas. Le silence est total, chaque bruit congelé dans la ouate. La piste sablonneuse n'en finit pas de grimper dans les nuages sans que l'on puisse deviner avant une heure de marche, Quilotoa. Finalement le meilleur moyen de ne pas se décourager devant l'adversité du relief. A chaque virage suffit sa peine... Pas de doute, les randonnées à 4000 mètres sont vraiment plus éprouvantes qu'ailleurs plus en bas.

- Les couleurs de Zumbahua

Sur la place de Zumbahua, encadré de hautes montagnes carrelées de cultures, se tient le marché hebdomadaire de ce petit village. On y parle majoritairement le quechua. Et ses belles couleurs amérindiennes gardent ici tout leur éclat. Tout se déroule comme si nos visages pâles n'étaient qu'une vague curiosité, amusante plutôt que dérangeante. A peine remarqués, sinon des conducteurs de pick-up offrant sans relâche un transport pour le lac de Quilotoa, à quelques kilomètres. Le soleil et une belle lumière d'altitude étaient de la partie pour un rendez-vous hautement photogénique. 

Baños (Equateur) : 13 mars

Pas moins de trois changements de bus de Zumbahua à Baños (environ 150 km) mettent fin à une longue série de transports ultra faciles en Equateur. L'après-midi n'est pas de tout repos. Quand enfin, nous voyons poindre à l'horizon le cône superbe du volcan Tungurahua au-dessus des belles montagnes rieuses et verdoyantes, nous anticipons déjà le plaisir de séjourner dans petit un hôtel sympathique au creux de ce décor fabuleux. Mais à l'arrivée, nous voilà vite renseignés sur l'ambiance locale. Le beau rêve se dissipe peu à peu au fil des rues sans charme du centre-ville, clairement dédiées au tourisme : avec ses alignements d'hôtels aux tarifs prétentieux, ses pizzerias et restaus western-style, ses quantités d'agences et quelques tronches en biais (voir quelques rencontres antipathiques). Après plus d'une heure de tournicotage dans des hôtels tous aussi désolants dans leur style, prix complètement hors budget ou turnes inénarrables, nous jetons l'éponge, fatigués, pour une chambre proprette près de la gare routière. Immeuble de béton façon caisse de résonance. Vue sur une cour du même chaleureux matériau et pour horizon, les rangées de balcons bruyants de l'hôtel d'en face. Rien de sexy, loin de là. 

Au réveil, cette vue plus grise encore que le cortège des nuages matinaux nous conduit à explorer encore les environs. Sans trop d'enthousiasme, nous prenons nos quartiers dans l'une des chambres bien défraîchies d'un hôtel familial, désert en semaine. Oies, canards, chiens et chats font office de réveil tant au petit jour qu'en pleine nuit ! De larges fenêtres offrent une vue sur les montagnes, une vue qui respire et c'est déjà beaucoup...

Ces quelques jours à Baños défilent sur les sentiers des montagnes alentour : à travers les vergers d'avocatiers, de granadillas, de tomates d'arbre, le long de minces ruisseaux bordés de fleurs sauvages, à l'aplomb de gorges où bouillonne la rivière couleur café. Nos ballades poursuivent toujours une jolie vue sur le cône du Tungurahua. Mais le plus souvent, c'est casqué de lourds nuages lui mangeant la cime qu'il émerge, vigoureux, au-dessus des pentes verdoyantes.

Sous un ciel toujours très capricieux, notre dernière journée dans les environs déroule sous le signe du vélo. Direction Puyo, à 60 km. Une route vertigineuse suit les méandres superbes des gorges de la rivière Pastaza, des forêts d'altitude à la plaine tropicale, où s'ouvre alors une porte sur l'Amazonie. Dans ces couloirs montagneux, le vent oblige à pédaler en descente pour avancer, et même pédaler franchement... La pluie ou le soleil s'invitent tour à tour sur les sentiers qui ponctuent notre route : au creux du tunnel végétal d'une basse forêt humide fleurie d'orchidées, d'hortensias, d'impatiences, et d'autres plus étranges encore parmi les mousses et les fougères... ; au pied de cascades que pleure par centaines tous ces arbres nappés d'une inséparable brume ; pour une traversée des gorges en tarabita (nacelle suspendue à un câble qu'utilisaient déjà les Incas)...

Les derniers kilomètres se réchauffent car s'il y a bien quelques montées à faire turbiner les mollets, le dénivelé reste heureusement en faveur de la descente. A Puyo, comme chaque soir, une nuit douce se prépare... Mais nous reprendrons bien un peu de  fraîcheur montagnarde ? Vélos embarqués sur le toit du bus, retour en nocturne dans les hauteurs de Baños.

El Tambo (Equateur) : 17 mars

Après un bain à 60°C au point du jour aux Piscinas de la Virgen, les chairs amollies et l'esprit vaporeux, nous quittons Baños la thermale et poursuivons vers le sud la route de la Sierra. Derrière les vitres du bus, la pluie gribouille un paysage tout de gris, aveugle. Pas l'ombre d'un volcan à l'horizon, pas l'ombre d'une ombre... Pourtant, le Chimbarozo dissimule bien dans ces parages brumeux quelque 6310 m de hauteur, flirtant en secret au plus près de l'invisible soleil (sur la ligne de l'Equateur, il est de fait le véritable « toit du monde »)...

El Tambo, sillonné par un défilé de bus et de camions en route sur la panaméricaine est un petit village sans prétention. A la tombée du jour et sous la pluie d'altitude, il y fait, à 4000 m, un froid à faire frissonner un vieux lama endurci. Et notre chambre d'hôtel, qui n'a rien d'un nid douillet n'invite qu'à la quitter au plus vite... Nous ne sommes que de passage. Pour nous rendre à Ingapirca, à quelques kilomètres sur la piste des Incas.

Dans le bus qui nous y conduit le lendemain, quelques femmes Cañari font danser devant nous leur petit chapeau blanc et arrondi au rythme des cahots et des virages serrés.

Coiffé par les ruines d'un site Inca, Ingapirca au creux des doux contours du páramo (prairies humides d'altitude des hauts plateaux andins) offre une halte intéressante sur la route de Cuenca, notre prochaine étape. 

Cuenca (Equateur) : 18 mars

Voilà une ville qui a de l'allure... De beaux restes coloniaux qui mettent enfin le béton en sourdine. Demeures sobres et élégantes, toits de tuiles patinées et moussues sur murs chaulés. Feuillages de stuc et balcons de bois en guise de coquetterie. Le long du mince fleuve Tomebamba aux rives vert tendre, jouent entre les façades blanchies et quelques vieux murs d'adobe (brique de terre crue) saillies et décrochements ; et en écho, incartades en série dans les toitures leur répondent. De cet imbroglio à tous les étages émerge un paysage urbain déstructuré au charme bien différent des tracés rectilignes et sérieux des grandes places. Les dômes bleutés de l'imposante Cathédrale, les flèches colorées des églises amusent cependant les angles droits de chacun des agréables « parques » arborés et fleuris de Cuenca. 


Dans les rues aux pavés brillants, l'honneur est au chapeau : blanc et haut de forme, galonné d'un ruban indigo, perché au-dessus des longues nattes des femmes indigènes. Dans de nombreux ateliers, on répare et assure aussi les finitions des célèbres panamas dont la « paja toquilla », la fibre issue d'un palmier équatorien est tissée dans les villages alentour. Injustement nommé, le panama, originaire de l'Equateur a acquis ses lettres de noblesse en Europe alors qu'il n'était qu'exporté via le Panama. Devenu un must sur les chantiers du célèbre canal, il pérennisa ainsi sa réputation et son nom à travers le monde entier. 
 

A la lueur de l'émouvante collection privée du Musée des Cultures Aborigènes, nous éclairons l'Histoire, touchons là l'identité culturelle de ce pays à l'ancestrale tradition artisanale et artistique. Agréablement exposées dans une maison familiale de l'époque coloniale, pierres taillées et céramiques préhispaniques, accompagnées d'une excellente muséographie très didactique nous retiennent pour quelques heures de lèche-vitrines culturel...

- Pas de « cuy » dans le potage... (ou les préjugés culturels gustatifs)

Une foule compacte et chapeautée sillonne les allées du marché hebdomadaire de Galaceo. Pour se frayer un chemin parmi les étals, jouer des coudes est la règle du jeu. Un jeu dont nous ne raffolons pas vraiment. L'habituel kaléidoscope des fruits et des légumes, bâchés sur la place centrale perd beaucoup de son éclat et de son alléchante magie. Au marché couvert, la cuisson de « cuys » entiers (cochons d'Inde), empalés en ligne sur de longues piques de bois renouvellent par leur funeste valse, longues dents en avant, un spectacle devant lequel on ne sait que penser : tout à fait immonde ou presque alléchant ? Alors que plus loin, nous nous régalons d'un « hornado », assiette de cochon accompagné de maïs et de pommes de terre, un délicieux classique des marchés que l'on sert en fouillant à la main dans le cochon rôti tout entier lui aussi... Bien qu'il soit considéré comme un mets de luxe depuis l'époque des Incas, nous ne nous sentons guère d'enthousiasme pour la dégustation d'un « cuy », si doré soit-il. Rien de très alléchant autour de ce râtelier de rongeur trop évident. Et la consonance de son nom espagnol en rajoute une louche : prononcer « couille ». 

Vilcabamba (Equateur) : 21 mars

Bus manqué à Cuenca. Départ tardif dans l'après-midi. Avec le jour qui s'éteint, les pointes montagneuses du plus beau velours bouteille se teintent progressivement de nuances sombres ; puis dernières notes en bleu avant qu'elles ne nous plongent, baignées par les nuages neigeux dans un ténébreux paysage en noir et blanc. Sur Loja, la nuit est tombée depuis quelques heures déjà et nous hésitons alors à gagner Vilcabamba...

22h00. Nous y sommes. Comme attendu, le petit village dort déjà à poings fermés. Les portes des hôtels désespérément closes, difficile de réveiller autre âme que les chiens furieux derrière les grilles. Pour éviter une nuit au clair de lune, nous nous redirigeons vers l'unique sonnette du village, celle de l'apathique patron de l'hôtel Mandango qui semblait ne s'être levé une première fois que pour mieux nous envoyer voir ailleurs. Il nous faut presque le supplier de lui offrir 10 $ en échange d'une chambre mi-propre au matelas plus qu'épuisé, moins tendre que le bois. Pour ma part, une nuit entière s'en suit à chercher en vain une position propice à l'endormissement. Au matin, un lever difficile le dos en miettes en révèle le peu de succès. Une bonne douche froide pour combler le tout et nous sommes prêts à déguerpir de cette chambre miteuse au plus vite. Petite prise de bec avec le tenancier au passage qui nous explique que notre argent ne vaut pas la mauvaise nuit qu'on lui a fait passer en le réveillant à 22h30 ! Que dire de la nôtre ! Un bel exemple de confrontation culturelle (absolument vaine) sur la représentation du boulot d'hôtelier !

Le jour s'est levé sur le délicieux petit village de Vilcabamba. La pureté de la  lumière me fait apparaître le beau vert des montagnes tout autour et le bleu du ciel comme les couleurs d'une peinture enfantine. De gros aplats de nuances franches et heureuses. Ne manquent que les petits yeux et le large sourire dans le cercle jaune du soleil... Alors que nous recherchons activement une chambre plus agréable, le village dévoile ses petites perles d'architecture coloniale campagnarde au fil de ses rues alanguies.

Cette fois chanceux, nous négocions avec une très sympathique jeune femme une chambre ultra-propre et plutôt douillette à moitié prix. Voilà enfin une personne qui semble avoir noté qu'en basse saison, ses chambres étaient toutes désertes ! Nous ajoutons donc le calme absolu (relatif, si l'on considère l'impitoyable règne nocturne canin !) aux avantages intrinsèques de la chambrette !

Après une journée plutôt repos, nous nous fendons le lendemain d'une belle grimpette dans les montagnes des environs. Sur un sentier large comme deux pieds joints, creusé en tunnel dans la chair meuble et boueuse de la montagne. Couloir aux papillons... Nous quittons les prairies, les vaches et les vachers solitaires, les derniers carrés de maïs à la verticale qui en disent long sur le dur labeur des « campesinos » de la Sierra... A perte de vue, les contours gourmands des reliefs. Puis un fouillis d'arbustes, de ronces (qui mettent à mort en quelques heures mon pantalon de la meilleure qualité thaïlandaise), de fougères et de boue les tient dans le secret de son mur végétal. De glissades en embourbements, nous marchons déjà en lisière du Parc National Podocarpus... « Trop loin, aucune indication du sentier, guide nécessaire... » nous avait-on pourtant découragé à l'office du tourisme. Devant un beau panneau indicatif, nous enrageons d'avoir été dupes d'informations avant tout destinées à faire tourner les business touristiques ! Il faudra faute de temps faire demi-tour à la frontière du parc alors que nous aurions sans doute pu nous organiser pour y dormir.

Une rencontre au plus près avec deux gros toucans, délogés de leur arbre à notre passage nous console de ce rendez-vous manqué avec la riche faune du Podocarpus. Ces casseurs de graines sont si craintifs (et de moins en moins nombreux) qu'aucun ne s'était laisser surprendre depuis ce jour sur le site maya de Copán, au Honduras. Le plumage de ceux-là est différent, la rencontre tout aussi magique... Quelques colibris poussent la féerie dans le sous-bois...

Un ciel lourd écrase au loin les versants. Retour pressé. Course contre la pluie. Contre l'orage. Contre la nuit, qui à ces latitudes équatoriales tombe toujours trop vite...

 

En route pour la frontière péruvienne, j'écris ces dernières lignes d'un voyage tranquille en Equateur. Un bel itinéraire, sans doute moins aventureux que ce que nous attendons du Pérou ; mais les vacances ont parfois du bon... Manquaient quelques ascensions sur les cimes enneigées des volcans pour ajouter un brin de piquant sur le « chemin du Gringo ». Pour une nouvelle saison peut-être, une saison sèche. A l'approche du Pérou, l'incartade amazonienne, cap à l'est, nous entête et se prépare dans nos esprits...

Il paraît que chez vous, le printemps revient... Vive le dégel ! Les bonnets et les moufles enfin au rancard... Roulement de tambour en ouvrant les placards, ça y est : la relève des grosses fringues hivernales peut avoir lieu ! Je vous imagine déjà le nez rosissant aux premiers soleils printaniers. Même si l'hiver a une fâcheuse tendance à s'installer trop confortablement dans nos contrées, je crois que nos quatre saisons me manqueraient vite... Profitez bien de celle qui s'annonce, la plus belle qui soit...

Bises de l'autre hémisphère...

Flo

 



Publié à 11:42 , le 3 avril 2010, Equateur
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Colombiphilie...

QUITO (Equateur), le 4/03/10

Hola todos !

La Colombie : un pays... stupéfiant, oserais-je dire ? Boudée par les touristes, mal réputée, victime de peurs entretenues par les médias, voilà pourtant des contrées d'une richesse incroyable. La douceur de vivre se nourrit ici à la chaleur de ses habitants et de l'énergie de paysages vibrants, à rendre amoureux tout voyageur... En un mois, nous sommes loin pourtant d'avoir tout exploré : l'ouest amazonien, la côte pacifique sauvage, les hauts sommets enneigés... des destinations plus aventureuses que nous nous réservons pour une prochaine fois. Car il y aura une prochaine fois... Nous avons eu un plaisir immense à voyager dans ce pays où la courtoisie et la gentillesse sont des qualités humaines qui vont de soit. Dire que les colombiens sont accueillants serait en deçà de la réalité. Alors, c'est vrai que les belles montagnes n'abritent pas qu'une faune merveilleuse : y a aussi ses quartiers une guérilla très active qui stresse un peu les déplacements dans certaines zones. De même, le business de la coke ne génère pas vraiment des enfants de chœur, le climat politique laisse à désirer, l'urgence sociale fait mal, les discriminations ethniques sont une triste réalité... Mais il y a aussi tout le reste. Et d'abord, selon le baromètre Happy Planet Index de l'américaine New Economic Fundation, les colombiens seraient, sur les 178 pays concernés par leur étude de 2007, les seconds au palmarès des citoyens les plus heureux de la planète. De quoi laisser songeur...

Jugez vous-même... un autre regard sur la Colombie que celui de TF1 et ses morceaux (mal) choisis :

Cartageña (Colombie) : 2 février

Au petit matin de notre arrivée, les ruelles arc-en-ciel de Getseman?, quartier populaire et central s'éveillent lentement. J'attends sur le banc d'une petite place en face d'une église aux murs safran. Des policiers en arme y font le pied de grue. Tout semble pourtant si tranquille... Cyril s'est lancé dans une énième chasse à la chambre bon marché. Le battage touristique pulvérise ici tous les records. Finalement, le secret consiste comme souvent à sortir de l'option la plus évidente. Et nous prenons nos quartiers dans une petite chambre mansardée chez Ana, Daniela et Julio ses deux (grands) enfants, une adorable famille qui loue ses chambres de l'étage et dort dans le salon. Leur accueil est des plus chaleureux, et selon les souhaits d'Ana, nous nous sentons comme à la maison !

Rarement, les villes sont si plaisantes : ouverte sur les Caraïbes, Cartageña est un trésor que gardent en son giron d'épaisses et hautes murailles. La même pierre de corail, claire et finement grêlée, encadre les porches des plus belles demeures coloniales. Partout la couleur enchante les rues. Les touristes ne s'y trompent pas et arpentent cet heureux dédale à toute heure. Le regard se perche sur les balcons envahis de fleurs, parcoure les terrasses aguicheuses, s'arrête sur une statue fessue de Botero devant la Cathédrale, une autre au bronze verdi de Bolivar ou quelque autre héros de la nation. Titillée par la salsa, le pas fatigué par la chaleur cuisante ne s'arrête que le temps d'un autre imminent appel. Le centre est vaste, le plaisir des rues inépuisable et si l'authenticité vient parfois à manquer dans les plus belles avenues un peu guindées, il suffit de replonger dans la foule hétéroclite de Getseman?, remontée au son des sonos campées sur les trottoirs : ses vendeurs ambulants de café « tinto », d'arepas con queso (galettes de maïs fourrées au fromage et grillées), de fritures diverses, de salades de fruits..., ses joueurs de machines à sous, ses joueuses de cartes, ses ivrognes saoulés au rhum, ses bonnes mères de famille en bavette sur le seuil de leur porte, ses gosses frondeurs, ses vieillards imperturbables perdus dans leurs pensées avec l'agitation autour... et goûter, malgré le nombre croissant des voyageurs qui ont ici leurs quartiers, un peu plus de la piquante vie colombienne. 

Santa Marta (Colombie) : 7 février

Prendre un bus à Cartageña est une expédition. Le terminal se situe à 45 minutes à l'extérieur de la ville, dans ses faubourgs poussiéreux et agités, bien loin de la quiétude colorée du centre historique. A 250 km plus au nord sur la côte, nous partons pour Santa Marta. Pas moins de six heures de bus sont nécessaires : un changement non signalé (suite à la réparation du pneu qui nous a arrêtés une heure en chemin ?), et deux fois,  l'attente du bus qui ne part qu'au complet.  Au fil des heures, les collines arides se tintent des reflets vineux de la terre et du bois sec. La neige tombe à gros flocons sur l'écran de  télé de ce bus décrépit qui crachouille à plein volume...

Puis la banlieue triste de Santa Marta défile enfin, de garages tôlés en ateliers noircis de cambouis, entre parkings poussiéreux pour poids lourds et murs de parpaings nus.

Dans le centre, quelques belles bâtisses chaperonnent les trottoirs fleuris de musique ; d'agréables petites rues débouchent souvent sur d'autres, peu reluisantes, où la poussière se mêle aux déchets dans les relents d'urine.

Nous acceptons une petite chambre sous la tôle, horriblement chaude, dans un backpacker décati à quelques pas de la plage. Partout ailleurs, tout est aussi cher pour aussi peu de confort, alors autant profiter de la « réputation » de l'endroit et trouver à tchatcher en terrasse. Les français sont en force, incroyablement nombreux en Colombie aux dires (et ça se confirme) de tous. Etonnant.

- Parc National Tayrona

Arrivée par l'entrée des artistes, à la sauce resquille bien française... Il faut dire qu'à 26 $ l'entrée, il y a de quoi tenter les petits malins dans notre genre. D'autant que nos deniers serviraient apparemment les intérêts d'un groupe de promoteurs immobiliers français ayant racheté le site pour y développer quelque immonde projet dont ils ont le secret. C'est dire si les scrupules s'envolent !

Petit détour par la rivière frontalière du parc, passage à gué, traversée de la forêt par de petits sentiers indiqués par les habitants des quelques plantations perdues sur ces pentes et arrivée comme des fleurs sur la route, 200 m après le guichet. Pas de contrôle pendant les trois jours (pour 26 $, vous avez en effet en cadeau un joli bracelet plastifié à porter ostensiblement pendant la durée de votre séjour). De la veine, en somme...

Une heure de marche dans la jungle aux arbres fabuleux, sous les coups de marteau acharnés des pics crêtés de rouge, les couinements des singes au plus haut de la canopée, le bruissement dans les feuilles des coatis, des tapirs... Nous trouvons au « Don Pedro » un campement des plus agréables, sous les cocotiers truffés d'écureuils en délire et les citronniers pleuvant leurs fruits.

A quelques minutes s'étend la plage d'Arrecife, au ressac bruyant et intraitable. La funeste réputation de ses humeurs tient en respect sur le rivage... Plus loin un sentier côtier conduit à la « Piscina », baie aux eaux plus tendres que ceinture une longue bande rocheuse protectrice. Sous les cocotiers, on décortique les noix brunies en les fracassant comme des primates contre les pointes durcies des racines échouées sur le rivage, on boulotte aussi quelques goyaves trouvées dans les fourrées avant de s'assoupir sur la grève. Plus loin encore, la merveilleuse plage de Cabo San Juan, joyau du parc. Des rochers aux formes éléphantesques s'éparpillent sur le sable clair entre les îlots de cocotiers en éventail toisant la forêt côtière... Victime de son succès, la plage est loin d'être un paradis désert, un camping y fait recette à quelques mètres, abusant grassement de ses otages heureux. Dans les années 90 encore, vivaient ici hors du temps, des communautés de hippies venues du monde entier. Aujourd'hui, la machine à fric touristique laisse sur le sable ses empreintes de gros sabots et dans l'air son haleine écœurante... 

Dans les hauteurs de la forêt, sur les traces des indiens Tayrona, on oublie un peu tout cela. Les marcheurs ne sont pas si nombreux à gravir ce vibrant sentier ancestral dallé de roches jusqu'aux ruines de Pueblito, ses intrigantes terrasses de pierre circulaires au creux de la jungle. La chaleur et l'humidité pèsent sur ces pas qui s'éloignent de la brise marine pour s'engouffrer dans cet incroyable antre végétal. Un rêve, une idée de jungle ?... Non. Réelle, palpable, audible, frissonnante sous ses faux airs de décor parfait. Quelle merveille.

Taganga (Colombie) : 11 février

Depuis longtemps, ce village de pêcheurs, à quelques kilomètres de Santa Marta est un repère de gentils hippies et de troubadours-artisans à la crinière emmêlée de perles et de coquillages. Sur la plage un peu sale, aux contours lourdement bétonnés, ceux là vendent leurs bijoux de fils et de graines et plus loin sur les barques renversées, les pêcheurs étalent leurs prises. Les plus gros poissons sont pendus aux branches basses des petits arbres tarabiscotés qui bordent le rivage ; à l'ombre, on taille ainsi les filets...

Au loin, on peut voir la terre sèche marbrer le flan des montagnes de rouge et de blanc car dessus, les arbres nus jouent la transparence totale ; seuls les cactus gigantesques procurent quelque ombre le long du sentier côtier qui dessert le cordon des plages caillouteuses et sans ombre au creux des criques. Sur les plages des pêcheurs en contrebas, les toits tôlés de leurs abris de fortune reflètent comme des miroirs la lumière blanche du soleil ; dans l'eau saphir, lestées de pierre, les lignes de leurs filets aux flotteurs de bois ont pris place à l'aide de barques rustiques taillées dans le tronc d'un ceiba. Côté terre, la végétation recroquevillée et rase met à nu le triste spectacle des déchets accrochés aux falaises arides. Dans les épines, les plastiques font de la résistance, même aux vents les plus forts...

A la tombée du jour, le vert des cactus s'éclaire et emplit l'air d'un peu plus de fraîcheur. C'est à ces heures où les rayons bas font scintiller la mer que ces flans terreux arides allument leurs charmes empourprés. A ces heures, que leur beauté timide appelant la caresse des douces lueurs vespérales se révèle... 

Santa Marta (Colombie) : 14 février

Perruques et grosses lunettes. Plumes et strings à paillettes. Joyeuses offensives au talc et à la mousse à raser. Au rythme de la salsa, de la cumbia ou du vallenato, Santa Marta défile, joviale, en tenue de Carnaval. Les chars manquent un peu d'originalité et affichent le plus souvent la propagande des candidats aux prochaines élections ou quelque banale publicité en guise de déco. Voilà un défilé sans prétention voir un brin désorganisé, spontané et bon enfant, tellement frais et sympathique. On se mêle à la fête, farinés des pieds à la tête, cibles étrangères privilégiées des enfants...

Puis la parade s'est dispersée, saupoudrée dans les rues de ci de là. Après un court retour à notre chambre, impossible de dénicher le lieu de fiesta de tous ces danseurs et musiciens. Une spécialité locale : on parle beaucoup, sans trop savoir, annonçant une fête ici ou là, mais après deux rendez-vous manqués en taxi dans les « barrios », force est de constater que la grande fiesta sera pour un autre soir ; à la fois nulle part et partout, au coin de chaque rue... Retour un peu déçus dans nos pénates, pour une soirée bière entre amis devant l'hôtel Miramar, au son de la soupe mexicaine de l'épicerie-bar improvisé d'en face, celle de l'apathique Gustavo et de son fidèle iguane, George, opinant sans relâche du chef sur le comptoir...

San Gil (Colombie) : 15 février

Bus de nuit. Nuit blanche. Ou presque... Une apparence de confort promettait une plongée sereine dans les bras de Morphée... Mais la nuit s'effilochera de courts assoupissements en endormissements précaires, dérangés par un regain de radio, un freinage brutal, le souffle glacial d'une clim surpuissante, ou encore un arrêt à la station service qui demande la sortie de tous pendant le plein (sécurité oblige !!!)...

Au petit matin, après un changement de bus à Bucaramanga vers 5h00, ce sont des gens plein de sourires et d'amabilité qui nous accueillent à San Gil... Un vrai plaisir pour les matins difficiles. Cette ville, paisible et soignée, nous apparaît des plus agréables.

En flânant, nous arrivons en longeant la berge de la rivière au parc de la ville (encore une chance au grattage de ticket d'entrée !). Des arbres gigantesques balancent dans le vent, pendues à leurs branches, de longues barbes de mousse vert-de-gris. De ces hautes cimes comme des fourrés, s'échappent des volées d'oiseaux aux belles couleurs : de minuscules au plumage safran, de dodus aux ailes bleutées, d'autres à la gorge rouge... Et dans les arbustes fleuris, les colibris métalliques et les papillons rivalisent de battements d'ailes rapides, se disputant le nectar de ce petit coin d'Eden. 

 - Aux alentours : Barichara, Guane

En stop, nous partons pour Barichara, classée au patrimoine national pour son architecture coloniale extrêmement bien préservée. Au volant de sa Clio, Daniel, un jeune architecte, se fait évidemment un plaisir de nous expliquer la politique de restauration de cette petite ville, glissant au passage d'autres informations intéressantes sur le paysage qui défile... Quel plaisir de le comprendre. Il choisit ses mots et parle lentement, semble trouver charmantes nos phrases hésitantes. En plus d'une bonne leçon d'espagnol, la conversation est un vrai plaisir !

Barichara : de petites maisons basses couvertes de chaux bordent ses rues pavées de grosses pierres irrégulières. Portes et fenêtres les colorent de vert et de bleu. Le soleil inonde les façades d'un blanc aveuglant. Les ruelles sont presque désertes sous la chaleur cuisante, car il ne faut pas être d'ici pour affronter ce damier pentu au soleil impitoyable de la mi-journée... 

Nous marchons jusqu'au village voisin de Guane par le « camino real » des conquistadores, un sentier damé de pierres qui descend dans la vallée (sans les conseils de Daniel, 400 m de dénivelé en montée nous auraient tué sous le cagnard !). L'ombre est rare et le soleil continue de brûler la végétation pelée des belles montagnes rougeoyantes autour...

Arrivés sous les arbres de la place de Guane, un village assoupi inspirant le repos, nous nous allongeons quelques instants sur un banc, avant le prochain bus pour Barichara.

A l'heure où les ombres emplissent les rues, les promeneurs se font là un peu plus nombreux ; sur les trottoirs, les chiens assoupis se voient peu à peu grignoter du terrain par les vieillards qui bavardent le nez au vent sur leurs hauts rebords.

Un agréable retour en stop avec un couple de retraités du village : lui, ancien ingénieur et elle, artiste photographe, ponctue cette belle journée dans la campagne du Santander...

Villa de Leyva (Colombie) : 17 février

Villa de Leyva, perle coloniale à deux heures de la capitale est un fleuron touristique de la région. Trouver une chambre à moins de 15 dollars nécessite un quadrillage méthodique du centre ville et un peu de bagout pour la négociation. C'est ainsi que nous trouvons une chambre à prix abordable chez un jeune couple qui loue deux des chambres de leur maison familiale. Une jolie bâtisse sur une place ombragée, une chambre coquette, des hôtes adorables qui écoutent Mozart, parlent sans hurler et semblent, Ô miracle, avoir écarté la TV de leur besoins vitaux : un calme exceptionnel et heureux.

Les touristes en semaine sont rares, étonnamment rares (les prix des hôtels vides ne baissent guère pour autant). De fait, le cœur de la ville bat au ralenti, sans ceux à qui toutes les activités (ou presque) sont dédiées. Restaurants, hôtels, boutiques d'artisanat et musées prêchent leur publicité dans le désert. La belle et vaste place pavée devant la cathédrale ne rassemble guère plus, sauf quelques curieux venus s'abreuver en direct d'une sitcom en tournage.

Le centre historique, ces ruelles de façades blanches, le vert aux portes et aux fenêtres, les cascades de bougainvillées autour, les patios fleuris et les beaux jardins derrière le secret (parfois ébruité par une porte entrouverte) des murs coiffés de tuiles... toutes ces belles demeures se négocient à prix d'or : aussi, la vie à leur seuil a perdu au fil des années de sa vitalité populaire.

Bogotá (Colombie) : 18 février

Une journée de bus. Encore un qu'il faut négocier ferme. Les transports en Colombie pèsent lourd dans le budget, et on en vient à regretter les bus déglingués... Au moins les TV y sont inexistantes ou en rade, ça évite de se payer un bon film de guerre à plein volume en rageant de ne même pas avoir acheté pour ce prix son droit - culturel - à la tranquillité (un bon bus colombien, c'est un bus avec du son, c'est comme ça !)...

Pour apprécier le décor qui défile, mieux vaut donc changer d'ambiance : boules en cire ou lecteur mp3 au choix... L'évasion peut commencer : en rêvassant dans les méandres des montagnes et des vallées qui sculptent des paysages superbes, verdoyants ou jaunes paille, à la faveur du régime des pluies. 

Puis au cœur de hauts monts pointus comme des canines, se serre la vaste capitale. Bogotá est sous la pluie, sous le froid (relatif, 20°C !), couvée par de gros nuages sombres qui s'accrochent aux sommets et tombent dans les bras d'un Christ en vigie à 3200 m...

Nous arrivons comme des fleurs à l'adresse dégottée sur un blog, gentiment aidés à la sortie de ce terminal de bus gigantesque, par un colombien qui nous aiguille efficacement dans la jungle des « collectivos » (transports collectifs de ville).

Notre séjour dans la vieille ville manque un peu de couleurs. L'architecture coloniale que l'on nous vantait fait un peu grise mine au-dessus des rues brillantes de pluie. Mais le cœur festif de ce quartier, toujours prêt à bondir, se soucie peu de la météo. Les cafés, à toute heure, débordent de musique ; les étudiants sont nombreux à arpenter le pavé sous les parapluies à la recherche d'un petit muret ou d'un banc où s'attarder avec une bière ; leurs aînés dansent sur la place Bolivar où un concert de musique traditionnelle éclabousse les stands d'un grand marché bio.

Contre la pluie, sinon, le secours heureux d'excellents musées : l'exceptionnelle collection du Musée de l'Or rassemblant masques, figurines, offrandes et bijoux de l'époque préhispanique d'une beauté fascinante. Muséographie inventive irréprochable, didactique parfaite, on en ressort avec de l'or au fond des pupilles !

Puis le musée Botero m'offre l'immense plaisir d'admirer des toiles au dessin familier (parmi d'autres), un trait dont je pensais que le secret provocateur allait se révéler sur ces formats géants... Non. Pourtant, j'observe... de trop près d'ailleurs. On me rappelle trois fois à l'ordre alors que je tente de percer le mystère. Quelle frustration ! Pas de pitié pour les myopes ! Comment par exemple peindre une orange plus ronde que ronde, une orange joufflue ? Ces gardes bornés se sont-ils au moins posé la question... 


Le lendemain, une plongée dans l'Histoire colombienne à travers l'Histoire de sa monnaie (à la casa de la Moneda), et à l'étage, de la peinture sud-américaine... 80 musées dans la ville, de quoi occuper quelques jours de mauvais temps.

Et entre deux averses, nous goûtons l'air vivifiant de ce vieux quartier semble jouir d'une jeunesse éternelle...

Salento (Colombie) : 21 février

Pics acérés et gorges profondes. Lissées de douces rondeurs ou taillées à coups de machette... Tapissées de prairies, piquées de grands arbres solitaires aux fleurs orangées... Patchwork cousu de jungle luxuriante, de carrés de maïs, d'un fouillis de bananiers ou de plantations de café... Rasées de près ou emmêlées de verdure, elles sont là, omniprésentes et changeantes... les montagnes de ce pays aux trois longues cordillères.

Cette route qui descend vers la Zona Cafetera (cette région à l'ouest de Bogotá qui produit la moitié du café colombien) est un régal. Tout s'enchaîne parfaitement depuis la capitale, les heures de transports défilent tranquillement jusqu'à Salento.

Là-bas, une foule de touristes colombiens déambule entre les buvettes et les stands de grillades massés sur la petite place du village. C'est dimanche et les ruelles aux mille boutiques sont bondées. De coquettes maisons de poupée aux murs couleur de neige égayent le ciel un peu gris de terrasses et de fenêtres méticuleusement peintes en deux tons pétillants. Ici encore, le tourisme (plutôt local) a fait bondir le prix des hôtels et plus encore qu'ailleurs...

Le lendemain, nous partons pour le parc Cocora, à deux heures et demie de marche. Sur la petite route ne passe aucune voiture susceptible de nous alléger cette trotte de quelques kilomètres. Entre les monts verdoyants bordés de bambous, d'eucalyptus, et les fincas aux belles couleurs, nous serpentons à travers la vallée en longeant une rivière semée de pierres pâles jusqu'à l'entrée, le minuscule village de Cocora. Un gentil chien noir ramassé au passage, « Perro Negro », nous accompagne et se fendra toute la journée à nos côtés d'une belle ballade.

Puis un petit sentier du parc se perd dans une vallée étroite, un sentier de terre et de pierres que dominent des versants élancés aux pâturages striés à l'horizontale par l'érosion (sur d'anciennes cultures en terrasses ?). Des bosquets moutonnent par endroits ces flans herbeux et au-dessus, s'élancent telles des centaines de baquettes magiques étoilées, raides, de hauts et fins palmiers d'une cinquantaine de mètres... Quelques touffes d'arbustes fleuris de gros pétales violets complètent ce parfait paysage bucolique où chevaux et vaches paissent sans hâte dans l'herbe piquée de roches. 

Pour gagner la finca Acaime, nous nous enfonçons dans une épaisse forêt, sur un sentier boueux longeant un torrent que de minces troncs nous aident à traverser plusieurs fois. Et nous atteignons alors dans les hauteurs, le paradis des colibris ; par dizaines, ils frétillent, frénétiques, autour des mangeoires d'eau sucrée et des arbustes en fleurs, alors que nous nous reposons en sirotant une eau de panela (boisson chaude à base de sucre - elle aussi ! - de canne).

                                  

Retour entre quelques gouttes de pluie et de beaux rayons de soleil qui percent les nuages. Des jeux de lumières extraordinaires allument la vallée. Arrivés au village de Cocora, nous attendons cette fois les services d'une jeep, d'autant que la pluie se fait plus virulente ; l'occasion de faire la connaissance d'une famille française en baroude, très sympathique, avec qui nous passons la fin de l'après-midi à sécher dans un café de Salento.  

Neiva (Colombie) : 23 février

Neiva : une ville étape sans intérêt à quelques dizaines de kilomètres du désert de Tatacoa. Une buseta (minibus) pour le village de Villa Vieja puis six kilomètres de marche sous un soleil de plomb et nous arrivons au cœur d'un paysage de terre rougeoyante semé de galets brunâtres et de quelques chèvres. L'érosion a plissé ses reliefs de milliers de rides et la chaleur, craquelé son épiderme déshydraté. Au creux de canyons terreux, quelques acacias chétifs et de hauts cactus en fleurs ombragent une coulée ocre asséchée. On entend les oiseaux autour : de minuscules, couleur citron et d'autres, noirs et vermillon qui piaillent et s'agitent dans les épines. Après une heure de marche dans ces reliefs accablés de chaleur, nous prenons un peu le frais à l'ombre d'un abri panoramique à l'entrée du parc, après un sérieux coup de chauffe. 

Au loin, on aperçoit le camping car de Laurence et Christophe, Noa et Tom leurs enfants, rencontrés l'avant-veille à Salento. Puis Thomas et Charly, qui le matin même voyageaient avec nous depuis Neiva, arrivent quelques minutes plus tard et se joignent à la french team pour quelques minutes encore de repos sous la tôle... Ensemble, nous partons à quelques kilomètres nous rafraîchir dans une piscine en plein désert. Un simple bassin cimenté au cœur d'une étrange dentelle de monticules terreux et grisâtres, plissés comme des jupes. Les 39°C dans l'atmosphère semblent moins pesants après la baignade. Comble météorologique : à peine avons-nous séché que de gros nuages sombres s'accumulent et craquent en pluie, jetant au passage quelques éclairs ; en hâte nous repartons avant que la piste devienne impraticable. Laurence et Christophe nous reconduisent jusqu'au village d'où nous attrapons le dernier minibus pour Neiva. Eux, resteront dormir au pied de ce vibrant désert aux étranges arabesques de terre.

San Agustín (Colombie) : 25 février

Au fil des kilomètres, le paysage reprend ses couleurs vertes ; nous quittons progressivement la plaine pour nous échapper dans les premiers contreforts montagneux de la cordillère centrale.

Niché dans les hauteurs, San Augustín éparpille de petites ruelles pavées de pierres que bordent des maisons basses et coquettes poudrées de chaux. Douceur de vivre à la colombienne... L'activité touristique ne perturbe en rien le ronron d'un quotidien paisible. Chez Mario et Janet (hôtel Maya), nous dénichons notre meilleure auberge depuis le début du voyage : un accueil formidable, une agréable cuisine à disposition (trois jours sous le signe de la salade de fruits - banane, papaye, mangue, lulo, curuba, granadilla... selon l'humeur ! -), des douches chaudes dignes de ce qualificatif, une terrasse, des hamacs... Confort, quand tu nous tiens !

Autour de la ville, la campagne est un grand jardin : des fincas aux toits de tuiles essaiment les versants couverts de prairies et de plantations : du café aux feuilles vernies, des bananiers au tronc costaud, des lulos orangés au duvet épineux, de la canne à sucre au vert tendre. Il y aussi les fleurs sauvages, d'autres qui emplissent les jardins et les pots suspendus au bois des terrasses, les grands arbres et les herbes folles qui courent sur les versants, les vaches et les chevaux, les monts et les vallées, les rondeurs et les canyons, les rivières et les cascades, une odeur de céleri sauvage, un souffle d'anis, le chant des oiseaux, un paysage qui exulte après une veille de pluie diluvienne...

Les environs de San Agustín comptent plusieurs sites archéologiques préhispaniques d'importance majeure, classés au patrimoine mondial de l'UNESCO. Au cours de nos promenades s'offrent à nous les pétroglyphes anthropomorphiques de La Chaquira, leurs yeux rivés sur un impressionnant canyon aux parois tissées de vert. Plus loin, sous leurs abris de tôle, nous rencontrons les statues d'El Tablón, d'El Purital et les touchantes couleurs naturelles qui fleurissent encore les divinités de pierres de La Pelota...

                       

A quelques kilomètres de la ville, le site funéraire de San Agustín s'étend au cœur d'une belle forêt où s'égosille un chœur d'oiseaux bavards. D'agréables sentiers conduisent à plusieurs ensembles de ces impressionnants monticules de terre artificiellement levés pour ensevelir les dignitaires. Chacun abrite plusieurs tombes de pierres plates que gardent d'imposantes grandes statues monolithiques aux dents serrées et canines proéminentes...



Publié à 04:30 , le 7 mars 2010, Colombie
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Colombiphilie... (suite)

Popayán (Colombie) : 28 février

- Le genre de journée dont on attend qu'elle se termine... bien si possible !

L'hôtel Maya nous offre une bien mauvaise nuit d'adieu et un réveil grognon. Une heure du matin : un groupe de colombiens en week-end nous réveille à grand renfort de musique merdique sur téléphones portables survoltés. Installés juste au-dessus de notre chambre, leurs moindres déplacements sur le plancher s'amplifient dans notre chambre caisson. A cinq heures du matin, ils reprennent la route de la capitale avec tout autant de discrétion. Le patron, voyant notre tête déconfite au matin s'excuse, très professionnel, bien que lui, sa femme et leurs grosses voix n'aient pas vraiment brillé par l'exemple. Contredisant nos informations, Mario nous glisse au passage qu'il n'y a plus de bus direct pour Popayán à 7h00 car la route est coupée. Nous devons donc emprunter une route secondaire passant par Pitalito. Nous nous étonnons plus tard de ne pas avoir pris la peine de vérifier cette information, l'esprit  trop embourbé par le manque de sommeil. Cependant, le prix élevé du trajet par l'unique compagnie de San Agust?n nous faisait espérer de toute façon une meilleure affaire à Pitalito...

Arrivés là-bas après une heure de pick-up dans les jolies montagnes, le nez au vent, nous négocions effectivement notre transport pour Popayán en faisant jouer la concurrence.

Mauvaise surprise : la buseta est loin du standing habituel, l'espace pour les jambes est minuscule et en récupérant deux places au-dessus des roues, c'est le trampoline assuré pendant ces six heures de montagne à venir... Le chauffeur est jeune, il écoute une musique détestable, zappe d'une radio à l'autre, toujours plus pourrie que la précédente. Et le bus danse, danse, danse sur la piste caillouteuse, une valse à gauche, un petit pas à droite, trois petits sauts... Les abdos dégustent à jouer les amortisseurs.

Après deux heures, le moteur se met à fumer, une odeur d'huile brulée empeste tout l'habitacle. Et c'est la panne. Pendant deux heures, le chauffeur s'absente (sans avoir pris la peine d'avertir qui que ce soit de ce qui se passait...), prend un bus dans l'autre sens et revient avec la pièce à changer.  La danse peut enfin reprendre... Nous fatiguons mais gardons le sourire. La montagne est si belle...

Pause déjeuner, et des militaires partout autour de la gargote pour routier perdue dans la montagne. Il y a quelques jours, un affrontement entre FARC et militaires à fait au total une vingtaine de morts dans les alentours. A la vue de tous ces bidasses en planque dans les fourrés, je me mets à penser qu'il aurait été plus sage d'attendre un peu avant d'emprunter cette route. Mais notre visa expire dans quelques jours et il nous faut le prolonger à Popayán ou passer la frontière au plus vite. Puis les belles montagnes défilent de nouveau, l'estomac est comblé (et l'épreuve de la digestion sur piste peut commencer), et je me trouve soudain ridicule avec mes films à la sauce Betancourt...

Quand un homme souriant en uniforme arrête le bus. Il en fait le tour, monte et nous fait un discours que je ne comprends qu'à demi. Il se veut rassurant et nous dit que l'on va bientôt rencontrer quelqu'un d'autre sur la route et qu'il ne faudra pas s'inquiéter. Nous redémarrons, le chauffeur remonte le son de la radio, je ne pose pas de questions croyant à un banal contrôle de l'armée et avoir compris de travers pour le reste.

Quelques kilomètres plus loin, voilà le « muchacho » en question : débardeur sale sur corps poilu sous toutes les coutures, gorille hirsute tout droit sorti de la jungle. Kalachnikov en bandoulière, et en main, une radio à l'antenne longue comme le bras, il fait signe aux plus jeunes d'arrêter le véhicule. Je vois le regard des femmes s'assombrir. Ma voisine me chuchote le mot FARC comme une insulte. Nous ne savons pas ce qui se passe. Le chauffeur est descendu, serre des mains, sourit. Mais à l'intérieur, les femmes commencent à prier Dieu et le petit Jésus, à planquer leur fric dans leur soutien-gorge et fondre en larmes. A force de questions discrètes (tout le monde chuchote), nous avons la confirmation qu'il s'agit bien des FARC et qu'ils nous laisseront partir selon leur bon vouloir... Ou pas ?

Un autre est arrivé, un chef, plus âgé (la plupart sont des gosses). Il nous rassemble pour un speech politique « Anti » : anti-Uribe, anti-capitalisme, anti-gringos... attendu. La pluie commence à tomber, ses diatribes, elles, n'en finissent pas de pleuvoir... J'écoute attentivement... au cas où il y aurait interro.

Il enjoint les colombiens à rejoindre leurs rangs et tous, à aider la guérilla dans son combat. Nous ne pensons pas éviter la quête révolutionnaire... Pendant l'attente dans le bus, nous avons bourré tous les billets que nous pouvions dans la ceinture zippée, n'en laissant que le minimum dans la pochette en cas de contribution forcée.

Finalement, le discours se finit par une série d'excuses pour les moyens de propagande utilisés, des remerciements et le souhait d'un bon voyage... Soulagement général. Le bus reprend ses marques sur la piste cahoteuse, tout léger. Les femmes rangent leurs mouchoirs et téléphonent à leurs familles pour se soulager de leurs émotions. Moi, je sors le mien pour m'éviter de manger les épais nuages de poussière qui se lèvent maintenant au passage du bus ; et je me dis que nous attendrons quant à nous l'Equateur pour évoquer cette rencontre, plus stressante que fâcheuse, avec le Grand Méchant Loup colombien. Les probabilités de croiser ces FARC s'étaient plutôt mises à sonner comme une farce, une bonne blague dont personne ne pensait vraiment qu'elle nous serait contée ! Voilà donc pour la petite histoire... Les méchants avaient surtout besoin de parler de leur vie difficile de méchants dans les bois, méchants incompris qui se battent contre les vrais méchants capitalistes. On a déjà entendu cela quelque part... une vieille histoire.

Après neuf heures de route pour quelque 130 km, nous arrivons enfin à Popayán, rompus. Le chauffeur nous sort nos sacs à dos tout farinés de poussière, pas un mot d'excuse concernant la panne, ni de sympathie pour le reste, un des premiers cons que l'on rencontre dans ce pays... Après un pareil voyage, c'est bien dommage !

Le centre de la ville ne compte que quelques hôtels, hors de prix.  Après une heure de marche infructueuse, nous retournons... vers le terminal ! Enfin, une douche chaude et un sas de décompression dans un petit hôtel familial propre et calme. Voyager n'est pas toujours de tout repos.   

- N'en jetez plus ! (ou un moment sympathique aux services de l'Immigration de Popayán)

Le lendemain, nous arpentons les rues de Popayán en compagnie d'Oscar, le fils de notre hôtelière. Il étudie le français à l'Université et a à cœur de le pratiquer avec nous. Au hasard des rues, nous découvrons «  la ville blanche » : sa plaisante place centrale, vaste et arborée ; autour, ses beaux édifices coloniaux aux façades blanches immaculées, ses dômes, ses coupoles chahutant l'horizon, ses vieux ponts de briques et cette capricieuse lumière qui, quand elle perce les nuages épars, aveugle en allumant les rangées de murs neigeux...

Oscar est bien désolé de nous voir partir. Plus tôt que prévu... car nous apprenons que notre visa expire le lendemain de notre visite aux DAS (les services d'Immigration colombiens). Contrairement à tous les pays que nous avons traversés jusque là et contrairement à toute logique, un visa de 30 jours en Colombie est un visa d'un mois, de date à date, peu importe que le mois compte 28, 30 ou 31 jours... Pas de chance, nous sommes en février ! L'officier qui nous reçoit, une femme revêche manquant totalement de compréhension botte en touche à chacun de nos arguments. Nous lui expliquons que nous pensions bénéficier de 30 jours comptés dans la mesure où tous les visas du monde estampillent « un mois » et non « 30 jours » dans la négative (et pour cause, cette subtile différence nous a déjà valu une amende à la sortie d'Indonésie !!). Par ailleurs, nous lui faisons aimablement remarquer que contrairement à tous les touristes que nous avons rencontrés, nous avons obtenu un visa de 30 jours et non de 60 jours. Elle nous rétorque que c'est à la discrétion de chaque officier, qu'ainsi est la loi colombienne et que nous sommes en tort de ne pas nous en être informés (au cas où il aurait une quelconque ambiguïté sur la signification de « 30 jours » !!?). Au choix : nous devons donc payer pour étendre notre visa, quitter le pays le lendemain ou nous préparer à payer 125 dollars d'amende par personne à la frontière ! Quand je lui fais remarquer que la « loi » est justement tout le contraire du bon vouloir d'un l'officier », elle commence à se mettre en boule et nous fait geste de débarrasser le plancher. Heureusement, un de ses collègues arrive au même moment et agacée, elle lui refile le bébé. Lui, plus aimable, ne nous accorde cependant qu'un ridicule jour de sursis. En fait, juste le temps de gagner la frontière sans trop de stress... Après avoir joué toutes nos cartes, cette ultime qui me vient à l'esprit est visiblement la bonne : l'atout FARC. Je quémande en vraie pleureuse portugaise quelques journées de repos pour nous remettre de nos émotions... Un jour de sursis donc, accordé du bout du bec, pas un de plus ! En matière d'ouverture d'esprit et de compréhension, on peut dire que l'on a vu mieux dans ce pays : nous pensions vraiment obtenir l'extension du visa gratuitement, sans trop de difficulté. Servis !

- Pluie sur le marché de Silvia...

Avant de prendre la route d'Ipiales, village frontalier entre la Colombie et l'Equateur, nous profitons de notre « jour de grâce » pour, en fait de repos, faire ce que l'on avait prévu : un saut au marché de Silvia, à 30 km de la ville. Le temps est exécrable et nous décourage presque d'aller flirter avec le gris, en haut des montagnes...

Un marché couvert, de fruits et légumes, dehors des étals de bric et de broc sous les bâches, de la babiole chinoise à tout va... peu d'intérêt en matière de marchandises. Mais sur la grande place de l'église, ou parmi les stands, les indiens Guambia uniformément vêtus de leurs costumes traditionnels transportent bien loin des rues de Popayán. Une jupe noire plissée galonnée de blanc, et sur leur chemisier, une cape violette bordée d'une fine ligne fuchsia habillent chaque femme ; les hommes portent une étoffe courte nouée serré autour des hanches et un poncho rayé. Tous sont chaussés de godillots semi montants et arborent de hauts feutres sombres à mince rebord, en équilibre vaguement clownesque sur le sommet du crâne. 

 
La pluie redouble et nous en profitons pour discuter longuement à l'abri avec des marchands venus de Cali, puis manger une « comida corriente » (le classique menu : soupe - plat de viande, haricots et salade - jus de fruit) sous le marché couvert. Là, nous retrouvons nos amis camping caristes français. Avec un grand soulagement, car nous craignions qu'ils aient pu, eux aussi, faire la connaissance des FARC. Bien avisés, ils avaient pris une autre route que cette fameuse piste : plus longue mais praticable pour leur engin et surtout, plus sûre.

Au moment de partir, la pluie nous nargue en cessant enfin. Nous nous mettrons en retard mais avec la lumière qui renaît, l'envie de tirer quelques portraits est trop forte !

Ipiales (Colombie) : 1er mars

Encore un long trajet dans les montagnes... Leurs flans de roche pâle se teintent d'une végétation aux nuances fauves, les herbes agitent sous le vent leur duvet jaunissant. Les vallées se creusent, vertigineuses, et les torrents coulent larges dans leur paume sablonneuse ouverte au fond.

Arrivée à Ipiales de nuit. Le lendemain, le jour se lève sur les collines de la ville, aussi tristes que le ciel, piquées de baraques sordides aux toits tôlés et murs de briques embrassées par le béton et les parpaings.

Nous partons pour la frontière située à quelques kilomètres de la ville. De longs ralentissements retardent notre arrivée au poste. Les deux officiers qui nous reçoivent sont jeunes et se prennent bien au sérieux. Je vois immédiatement à leur attitude les problèmes qui s'annoncent... Pas besoin d'être devin, ils exigent rapidement les 250 000 pesos d'amende pour la journée de dépassement. Alors que je leur présente le papier avec les coordonnées de l'officier qui nous a reçus à Popayán, ils me font comprendre pendant mes laborieuses explications, d'un signe de tête sans appel, qu'ils ne l'appelleront même pas... Je résume l'entrevue, mais devant la mine serrée de l'un, et l'autre qui sourit comme un connard, je commence à bredouiller, à trouver difficilement mes mots en espagnol, bref, un peu la panique... Je revois les embrouilles à la frontière Laos-Thaïlande... Je me sens tout à coup très fatiguée et je ne peux retenir mes larmes. Comble de leur satisfaction machiste selon Cyril... Résultat, ils me virent pour que j'aille me calmer quelque part. Quand nous nous représentons un quart d'heure plus tard, le précieux tampon est sur les passeports...

Premiers pas en Equateur sous la grisaille. Il pleut beaucoup au-dehors cet un peu au-dedans aussi...

 

Petite perte d'énergie de mon côté (Cyril est un roc !). Besoin de repos après ces heures  de transport sans ménagement et les petits accrocs des derniers jours. Plus le temps passe et moins j'aime être bousculée...

Prévisions « bison crevé » des prochains jours : gros ralentissement sur la panaméricaine !

On nous demande souvent quelle est la saison du moment en France. Nous répondons : bientôt le printemps. On espère que vous le sentez comme cela aussi !

Prenez soin de vos derniers jours d'hiver...

Muchos besos...

Flo



Publié à 04:24 , le 7 mars 2010, Colombie
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Panama panorama...

TAGANGA (Colombie), le 15/02/10

Hola !

Traversée du Panama : d'abord la vie douce sur l'île Bastimentos puis quelques jours dans les rues de la tumultueuse Panamá City. Deux caractères bien trempés : l'un dans le sucre, l'autre dans le feu... et des émotions bien contrastées.

Dans quelques années, quand le pays aura définitivement ancré sa politique du tourisme restreint (comprendre fortuné), il est à craindre que les « mochileros » (voyageurs « sac à dos ») et leurs dollars comptés ne seront plus forcément les bienvenus. Aujourd'hui déjà, il faut se contenter des miettes souvent peu reluisantes en matière d'hébergement ou profiter des derniers îlots comme Bastimentos, préservés de cette grosse artillerie touristique en puissance... Pas toujours facile. Et sans doute impossible demain. Ainsi va le monde...

Alors, sur le chemin en S de l'isthme panaméen, d'Ouest en Est, juste trois petits sauts et puis s'en vont...

Old Bank, île Bastimentos, archipel Bocas del Toro (Panama) : 25 janvier

Lever 6H00. Les singes hurlent au loin dans la forêt. Départ pour Sixaola, village frontière Costaricain. Dans la file d'attente, nous changeons notre paquet de colones contre des dollars avec un couple de touristes américains (Le « Balboa » panaméen n'est en fait autre que le dollar US...), évitant ainsi d'y laisser des plumes avec les changeurs du marché de Guabito. Guabito, de l'autre côté du Rio Sixaola qui sépare les deux pays. Au-dessus du fleuve s'étire un grand pont d'acier rongé de rouille, magouillé de gros madriers de bois branlants posés de guingois... Nous avançons à pas prudents vers le Panama.

Au poste frontière, une jeune black affable nous évite bien des complications en n'exigeant pas notre billet d'avion retour, sésame légalement indispensable (c'est écrit en toutes lettres sur le guichet au-dessus de sa souriante frimousse) pour entrer dans le pays. Quand je lui explique que nous poursuivrons notre route par bateau vers la Colombie, cela lui semble suffisant pour passer rapidement au groupe de touristes suivant, tout juste sorti d'un car et piaffant déjà d'impatience sous le soleil cuisant. Tellement relaxe la mignonne, qu'elle en oublie même de tamponner nos passeports ! Quelle excellente idée de les avoir ouverts pour s'enquérir de la date de validité du visa !

Un bus pour Changinola, un autre pour Almirante dans la foulée, une journée qui à décidé de se dérouler sans accroc. Puis une lancha nous conduit sur I'île Col?n à Bocas del Toro. Dormir ici ou partir pour l'île Bastimentos ? La ville est jolie, colorée, mais les hôtels les moins chers, complets ; et puis, les prix ici frisent la mauvaise blague : 20 dollars pour une nuit en dortoir de 10 !! L'ambiance un peu trop touristique et agitée à notre goût. Allons voir à Bastimentos si l'eau est plus bleue...

Le bateau taxi file à vive allure entre les îles de l'archipel... Cocotiers et palétuviers bordent ces dizaines de petits bouts de terres sauvages. La plupart des îles sont inhabitées.

Bastimentos en vue : Old Bank s'étire en pontons de bois et bicoques de minces planches colorées perchées sur leurs pilotis. De toutes les terrasses s'envole un air de reggae, de ragga ou d'autre chose vers la mer... L'eau est lisse, striée des seules ombres d'une flottille dégingandée de pilotis. Les voies rauques et riantes des afros chantent un langage créole étrange où s'emmêlent l'anglais et l'espagnol. La vie des rues est douce comme du sucre, les gosses à croquer... Voilà les Caraïbes que nous cherchions. 

Notre petite cabane de planches couleur amande donne sur la mer. La mer, au devant et en dessous, par les fenêtres et entre les jours des lattes de bois. Tout autour, le doux clapotis de l'eau calme ; la cuisine jaune ouverte sur la baie, huit hamacs amarrés au bout du ponton. La bière toute fraîche au mini supermarché de l'autre côté de la rue. Comme le temps va passer vite !

Au-delà du village, dans les hauteurs, commence le règne d'une jungle superbe... Celui des déchets plastiques se poursuit sans entrave, plaie de ces régions pauvres et peu éduquées. Bouteilles et sachets n'en ont jamais assez des arrière-cours et des fossés dégueulasses de la ville et s'attaquent sans vergogne au rivage des plages de rêves, laissant dans la forêt l'empreinte de leur pathétique assaut. Et sur un premier sentier du petit bonheur la chance, un paresseux agrippé à sa branche salue notre passage. Le fin branchage fait barrage et l'animal garde-barrière. Il nous regarde, s'hypnotise et replonge dans le sommeil, se ressaisit, tend une griffe et mange une feuille... Nous partons alors qu'il se décide à remonter dans la canopée. Très lentement mais sûrement. Un jeu de griffes sur branches lisses hautement technique et méritoire. 

Plus loin, le sentier conduit à la plage Wizzard. Sur le sable café-crème, une frange d'amandiers aux feuilles rougies fait danser des ombres... Entre le sable et l'horizon, les surfeurs dansent sur les rouleaux. L'eau est claire, la côte si belle que les charmes de sa courbe lointaine nous appellent. Sur le rivage, la promenade progresse à travers un mikado inextricable. Fétus de bois morts, polis, blanchis, amassés par le ressac au creux de branchages tourmentés ; ceux de ces arbres qui embrassent sans frémir l'eau salée et laissent leurs racines au vent, nues sur le sable, leurs feuilles mortes danser sur l'écume, leurs branches les plus audacieuses ridées et grisées par les embruns. Du chaos au jardin d'Eden... 

Et le sentier replonge dans la jungle boueuse jusqu'au sable fin de la vaste et belle plage « Red frog ». Les enfants emprisonnent les fameuses petites grenouilles rouges des parages dans de larges feuilles repliées comme des parapluies. Guignant le pourboire, ils font mirer leur trésor aux jeunes et jolies américaines bronzées qui ont rejoint ce rivage perdu en bateau. Une plage que nous aurions jurée déserte après une bonne heure de marche dans les ornières boueuses. Trop belle pour cela ! Un complexe touristique serait même en construction dans les parages, triste avenir en perspective...

David (Panama) : 27 janvier

La pluie tombe sur l'archipel. La mer est devenue blême. Les chemins seront impraticables et les plages décolorées. Nous gagnons David à regret alors que nous nous réjouissions de profiter un peu plus que prévu de ce bel endroit. Deux bateaux et vue sur un paysage embrumé de pluie, sans relief et sans couleur, englouti par les nuages... Après quelques heures de bus et le passage d'un haut col, le soleil brille dans un ciel bleu azur que le vent venu du Pacifique a nettoyé de tout nuage ; comme si tout ce gris n'avait été qu'une vue de l'esprit.

David, une ville étape sans vraiment d'attrait sur la route de Panamá City : enfilade de vitrines made in USA, de supermarchés tenus par des chinois (descendants des travailleurs sur le chantier du canal), de cafétérias self... Damier d'avenues proprettes et sans caractère. Les mestizos (métis des indigènes et descendants d'Espagnols) affichent un goût prononcé pour le western style. Seuls les élégants panamas nous ancrent dans ce pays plutôt qu'ailleurs. Quelques indiennes déambulent comme des anachronismes, vêtues d'amples robes colorées unies ourlées de deux lignes de broderie... Deux sociétés cohabitent, l'une tournée vers le mode de vie traditionnelle, minoritaire, pauvre et asphyxiée, et l'autre qui lorgne du côté de chez Sam...

Panamá City (Panama) : 28 janvier

Callés dans deux sièges larges et moelleux, nous nous embarquons pour huit heures de bus confortables vers Panam á City. Après les montagnes frisées d'arbres, une vaste plaine herbeuse, la forêt méchamment sabrée de sa surface, quelques touffes de bosquets rescapées, la campagne et son lot de bicoques de planches mal dégrossies, délavées par les pluies... voilà qu'à l'approche de la capitale s'annoncent au garde-à-vous les premiers bataillons de pavillons, parallélépipèdes jumeaux bien rangés côte à côte et à l'horizon, une jungle de buildings dans la brume derrière le haut pont d'acier des Amériques...

Arrivée au point du jour. Dans les rues sombres et intimidantes de Casco Viejo (littéralement, la vieille ville), à la recherche d'un toit avant la nuit noire. Rues désertes sauf quelques individus ; de souriants, d'inquiétants et des flics en arme au coin des rues qui nourrissent le malaise en assurant la sécurité.

Très peu d'hôtels, quatre en fait : l'un complet, deux autres à l'entrée peu engageante et le dernier, une sympathique auberge de voyageurs, dans laquelle il faudra se contenter pour l'heure d'une solution dépannage : l'espace d'une minuscule chambre simple comblé par un lit supplémentaire... ce pour la modique somme de 18 dollars.

La nuit suivante, nous osons la volée d'escaliers glauques et sales de l'hôtel Caracas (une presse terrible pour cette ville !). Dans l'entrée, va et vient la foule hétéroclite de la place Santa Ana dont beaucoup attendent ainsi leur bus plus à l'ombre que sur le trottoir. En haut des marches, s'élancent les étages d'une affreuse structure de béton de type purement carcéral. Des chambres sans fenêtres s'éparpillent autour d'un vaste couloir sans joie et le surplombent dans les étages. Contre le badigeon vert triste des murs rebondit en s'amplifiant le moindre bruit, entre les molécules d'une vague odeur de formol. Pour 12 dollars, c'est une première nuit blanche qui m'attend, bercée par ces échos infernaux et inlassables : la sonnette, la grille d'entrée déverrouillée, claquée et reclaquée, les pleurs des mômes, les appels d'une chambre à l'autre, les bruits de savates que l'on traîne, la TV de la réception, les allées et venues du gardien, d'autres, que mes boules de cire bien callées dans les oreilles m'ont épargnés. Troisième déménagement le lendemain, côté rue, bâtiment annexe. Une chambre plus fatiguée mais baignée de la jouvence lumineuse d'une large et providentielle fenêtre. La vie nocturne en toile de fond n'est guère moins agitée mais permet, sinon les douces rêveries, au moins l'endormissement.

La place Santa Ana délimite au Nord le quartier Casco Viejo. Au-delà, les passants nous déconseillent vivement la promenade et les flics nous l'interdisent simplement : trop dangereux. Ce que l'on devine de loin laisse peu de doute sur le dénuement extrême qui ancre ces habitants à leurs rues de misère. Ne nous empêche-t-on pas plutôt d'en voir plus ? Cette violence dont on semble tant vouloir nous protéger n'est-t-elle pas moins réelle que celle que nous infligerait à coup sûr l'épouvantable quotidien de ces quartiers sordides...

Déjà la place au petit matin comme à la tombée de la nuit se fend d'un petit air de cour des miracles, rassemble sur les bancs, le parvis de l'église et sur les trottoirs toute une étrange faune allumée au feu de la déglingue, le besoin d'ivresse des paumés et sans-le-sou. Des têtes qui, si elles fascinent et intriguent le jour, font accélérer le pas la nuit venue. Elles se mêlent, de jour en jour plus incognitos, au quidam qui lit son journal, bavarde, mange sa friture, boit son soda, va à la messe, se fait cirer les godasses ou poser des faux ongles. Et le flot des passants qui se dirigent vers la tumultueuse avenue Centrale du quartier Calidonia voisin, nous entraîne chaque jour moins étonnés par cette étrange présence...

Piétonne et marchande, l'avenue Centrale, s'engouffre bondée, bruyante vers les quartiers plus nouveaux. Sur ces pavés populaires, la marchandise déborde des magasins en cascades de portants, de bacs, de cartons que l'on fouille en se bousculant. Sur les stands des vendeurs de rue et pour appâter le client, les TV se battent soupe karaoké contre soupe karaoké à grand renfort de décibels. Dans une absolue cacophonie évolue, indifférente à cette pollution sonore, une symphonie cosmopolite des visages... Visages indigènes des femmes Kunas (échouées sur le rivage de la Capitale de l'Archipel des San Blas plus au nord), encadrés de cheveux courts coiffés d'un tissu aux tons rouges et orangés. Minuscules bouts de femme, elles emmènent à tout petits pas leurs mollets entièrement couverts de bracelets de fines perles. Au-dessus de ces étonnantes jambières aux motifs multicolores, un imprimé bariolé sur fond noir noué en jupe. Un chemisier bouffant couvert de la traditionnelle pièce brodée, le mola, complète ce déchaînement osé de couleurs et de motifs. D'autres visages autour... métissés ou pas, et dans leurs traits le souvenir de leurs ancêtres indigènes, jamaïcains, espagnols, chinois... La construction du canal ayant appelé avec la main d'œuvre le mélange des couleurs...

Retour à Casco Viejo, centre névralgique de l'époque coloniale. La vieille ville tente de faire peau neuve sur les murs décatis de son riche passé architectural. Mais avec le temps, les familles aisées ont quitté les lieux pour la périphérie des flambants buildings. Machine inverse toute ! Ironie des cycles de l'urbanisme..., désormais on réhabilite à tout va, on rénove, on remodèle, on appâte les investisseurs étrangers et locaux fortunés. Peu à peu, ce quartier perdra de ses chaudes couleurs populaires. Mais aujourd'hui, entre deux eaux, on sent palpiter ici le cœur ardent de Panam á City. Les rues alignent de superbes demeures et leurs jumelles dans un état de délabrement dangereusement avancé. Etayés, leurs longs balcons fendus s'émiettent sur les trottoirs. Des fougères dessinent des guirlandes sur les façades. Puis des arbres prennent racine dans les murs humides. On finit alors par murer les portes et les fenêtres. Parfois ce n'est plus nécessaire : les façades béent sur l'horizon, sans toit, ni fenêtres et rien derrière sauf le dehors. 

Parmi les ruines désertées et les mines provocantes de belles manières des façades restaurées, la salsa fleurit les balcons populaires les plus délabrés. Au seuil des portes, on joue au bingo sur des seaux retournés. Sur les cageots, les dollars se mélangent avec les graines de haricots marquants les cases. Autour, des femmes noires en bigoudis, des hommes égayés par un trait de « seco con leche », des jeunes femmes aux énormes corps boudinés dans des tenues toujours ajustées au plus court et plus serré.

Les gosses, eux, se sont retrouvés un peu plus loin, sur une minuscule jetée caillouteuse et cimentée améliorée de quelques pelletées de sable, terrain de jeu bien tristounet  à quelques mètres de la superbe Ambassade de France et des beaux édifices ; de là, ils se jettent dans l'eau sale, s'ébattent et se battent en jeu parmi les pneus, les fers à béton, et autre trésor sous-marin des rivages urbains. Des rouleaux d'écume les envoient valdinguer contre une vieille digue presque submergée à marée haute. Certains en imitent d'autres d'Acapulco et plongent tête en avant des bâtisses en ruine qui surmontent la mer... Puis un flic les envoie jouer ailleurs. Est-ce le spectacle de leur rincette dans la fontaine publique qui aurait fait désordre ou ces petites têtes folles n'auraient-t-elles plus leur place dans le paysage ? Sur quel pied danse Casco Viejo, on ne sait plus très bien... Le vent tourne, le cap est donné, mais la cadence est lente. Ces gosses délurés, ces autres qui skatent dans les ruines du Club chic que prisait le dictateur Noriega en son temps, ces gens aux fenêtres des balcons rafistolés... eux n'ont pas fini de nous raconter une autre histoire que celle des belles et lisses façades rénovées.

                              

Et j'emporte avec cette ville le souvenir palpé à tâtons intimidés de mon fantasme latin, vaguement cubain pensais-je ; la fascination presque inavouable du sang chaud, bouillonnant, débordant ; celui qui se chauffe au rythme de la salsa, celui qui coule chaud dans les veines et réchauffe à ses mauvaises heures les caniveaux... Que m'inspireraient ces rues dans 10 ans ? Sans doute quelque chose de beaucoup plus tiède.

- Du mythique canal à la jungle de Soberan?a...

Habiter Paris et ne pas visiter la Tour Eiffel. Classique. Traîner ses guêtres du côté de Panam á et ne pas voir le canal. Impensable. Un canal mythique, trois écluses sur 80 km dont celle de Miraflores. Sur une terrasse écrasée de soleil, nous attendons avec les minuscules voiliers qui profitent généralement de celui-ci, le lent passage d'énormes portes-containers. Les portes d'acier gigantesques se meuvent alors par un système hydroélectrique complexe dont les schémas du musée adjacent (pourtant très didactique) ont laissé mes réflexions technologiques les plus volontaires dans l'expectative... Me revient alors avec les explications de Cyril le souvenir de ma mère s'échinant à m'expliquer à chaque visite le fonctionnement d'une écluse sur le canal des Ardennes.

Le lendemain, nous longeons de nouveau le canal pour profiter d'une agréable marche sur l'ancien sentier des oléoducs, désormais sous la garde du Parc National Soberan?a. Et en chemin, les rencontres dans la jungle, à mesure qu'elle s'épaissit, deviennent de plus en plus étonnantes : de superbes papillons dont la course folle contrarie le photographe ; de gros oiseaux à la gorge rouge sous un plumage gris ; d'autres, minuscules, aux couleurs du drapeau allemand dont le cri surprenant (deux billes qui s'entrechoqueraient dans leur gosier) les fait tressauter à chaque hoquet ; un colibri bleu venant comme un droïde ailé s'immobiliser à hauteur de nos épaules avant de fuir aussi rapidement qu'il n'est arrivé ; un pécari, sorte de gros cochon sauvage crêté au mufle de fourmiller, en déroute dans le sous-bois ; et à la tombée du jour, un tatou aussi surpris que nous le sommes devant son incroyable anatomie au charme préhistorique...

                                                                

 

Retour en stop : notre bus manqué et l'attente du prochain en nocturne qui ne nous séduit pas franchement. L'idée est de rejoindre ainsi Miraflores où les départs sont plus nombreux. Finalement, on nous offre le trajet jusqu'à la Capitale, ce n'est pas de refus ! - L'appel du Sud...

Départ pour Cartageña à 21h40. Nous prévoyons une longue attente à l'aéroport bien que notre charmante réceptionniste du Caracas nous en accorde quelques-unes supplémentaires pour l'heure de sortie. Suivent deux heures interminables coincés avec ces boulets de sac à dos au fond d'un bus bondé ; la sueur qui  dégouline pendant les longues minutes de stand-by dans les embouteillages. Et surtout la montée d'angoisse avec la présence oppressante de cet étrange type au dos cousu de cicatrices (de coups de lame ?), qui nous étudie si précisément, nos bagages et les portes de sortie juste derrière, que même Cyril finit pas se trouver en stress... Nous sautons du bus rapidement par l'arrière en refusant évidemment son aide insistante pour nous aider à manœuvrer avec tous nos kilos. Il finit par remonter en nous laissant nous envoler plus léger vers l'aéroport. Je sens fondre ma boule d'angoisse au soleil.

Nous arrivons finalement contre toute attente trois heures avant l'enregistrement. A peine le temps de profiter du wifi de l'aéroport. Sa seule qualité car au demeurant, on n'a rarement vu plus mal organisé avec tant d'équipement technologique : des écrans aux horaires erronés, des guichets sans numéro, sans le nom des compagnies, des  bureaux d'information sans information. Assez ubuesque...

Une heure de trajet au-dessus de la jungle truffée de narcotrafiquants et de guérilleros colombiens, dans un petit avion à hélice d'une cinquantaine de places et c'est la Colombie. Juste une petite heure. Nous avions rêvé de quatre jours de voilier, l'archipel des San Blas, la rencontre des indiens Kunas, le snorkeling dans les baies d'eau claire. Puis deux jours de haute mer avant de gagner le port de Cartageña. Mais en cette saison, la mer est si déchaînée que les bateaux ne proposent que la croisière dans l'archipel. Ensuite, pour traverser la frontière, il faut négocier plusieurs petites lanchas qui longent la côte (en évitant soigneusement celles truffées de cocaïne) de village en village. Le coût devient absolument prohibitif (cinq fois le prix du billet d'avion) et l'idée beaucoup moins séduisante...

Arrivée de nuit par la voie convenue des airs. Guide Colombie fraîchement donné par deux sympathiques français rencontrés à l'aéroport. Confirmation : la ville est très touristique, très belle, mais de fait très chère. Les hôtels sont souvent complets et le quartier populaire que nous visons plutôt pas fréquentable à ces heures avancées. Nous négocions donc avec la Sécurité notre autorisation à jouir du sol carrelé et glacial de ce minuscule aéroport sur nos sarongs de plage pour attendre le jour (dans ce cas, on ne parle évidemment pas de dormir)... Manquaient les bières et la zone fumeur pour trouver le temps moins long.

Premiers pas embrumés et courbatus sur le sol sud-américain, mais boostés par un énorme enthousiasme.

 

Début de l'acte II, scène 2...

On vous embrasse, toujours aussi chaudement. Et avec un taux d'humidité qui frise les 100% !

Flo

PS : Oui, promis, on ne vous passera pas le bonjour des FARC, pas d'inquiétude ! (on ne voudrait surtout pas vous obliger à supplier les services de Sarkozy, quel horreur !)



Publié à 11:17 , le 15 février 2010, Panamá
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De passage sur la côte riche...

TAGANGA (Colombie), le 15/02/10

FFFFFFFFFtttttt, le vent pousse sous les semelles...

Retour sur un passage en accéléré chez les « Ticos » (petit nom des costaricains)... Il faudra revenir avec du matos de camping, de quoi se démarquer des circuits d'hébergement et de restauration aux prix explosés. Car mauvaise surprise : les tarifs ont encore flambé ces deux dernières années et font frôler un budget vacances à l'européenne.

Le Costa Rica dont la culture est aujourd'hui très édulcorée et recolorée à la sauce américaine a par contre le meilleur à offrir en matière d'éco-tourisme ; un tiers du territoire est protégé par des parcs et des réserves naturelles : forêts, volcans, plages, animaux de tout poil, tout y est.  ça semble merveilleux mais un peu ambitieux pour cette fois. D'autant que d'ici juillet, il nous reste un bon bout de chemin à parcourir. Nous préférons nous laisser plus de temps pour l'Amérique du Sud... Et nous reviendrons ici dans quelques années, organisés en jungle-campeurs, en autonomie et loin des foules !

Ciudad Quesada (Costa Rica) :  21 janvier

Débarqués à Los Chiles, village frontière. Direction la gare routière après approvisionnement en milliers de colones, la monnaie locale et les formalités administratives habituelles. Nous manquons le bus de deux minutes. Et attendons une heure et demie le suivant. Un bus confortable. Un autre standing que celui auquel le Nicaragua nous avait habitués.

Arrivée à Ciudad Quesada. Signe architectural particulier : néant. La ville regorge de boutiques à la mode américaine, de services en tout genre, se ressent ici plus clairement le passage de frontière. Cependant, très peu d'intérêt.

Nous nous payons l'hôtel le plus cher de notre voyage. Maigre rabais arraché au forceps. Nous passons donc notre première nuit à 15 dollars. Bienvenidos a Costa Rica !

San Jose (Costa Rica) :  22 janvier

7h00 : nous sommes dans le bus qui mène à San Jose, la capitale. La route est superbe. Monts sculptés de petites plantations : bananes, ananas, cocos... Les fermes se perdent dans un délire d'arbustes fleuris et de plantes tropicales. La forêt s'engouffre dans le moindre espace que l'homme n'a pas tout à fait revendiqué. On la sent prête à bondir sur le prochain mètre carré qui trompera sa vigilance...

Arrivés à San José, nous hésitons à rester une nuit ou partir directement à Cahuita sur la cote caribéenne. Rien de particulièrement séduisant dans cette ville sauf le Parc National de Braulio Carrillo, à une demi-heure de bus qui promet apparemment de très belles randonnées.

Autour du marché central, nous prospectons les hôtels afin de nous décider. Nous explosons déjà notre budget si l'on veut profiter de trois heures dans un hôtel de passe, un style qui semble faire recette dans le coin... Pour 12 dollars, on peut à la limite se payer une turne glauquissime dans un repère de junkies déchirés et autres personnages déprimants croisés à la réception. Ou alors c'est 20 dollars au minimum, pour une chambre normale dans un hôtel tout ce qu'il y a de plus banal.

Chaque personne avec qui nous engageons la discussion nous rappelle de nous méfier des pickpockets, des agresseurs, des drôles en tout genre ; On en a assez vu. L'ambiance du quartier m'oppresse et surtout, me déprime. Et puis, franchement, rien de vraiment attirant pour nous faire changer d'avis : on se sauve à Cahuita !

Cahuita (Costa Rica) :  22 janvier

De San Jose à Cahuita, nous passons d'abord des montagnes et vertigineuses vallées couvertes de jungle épaisse, le Parc National Braulio Carrillo. Puis sur la vaste plaine costale fleurissent les plantations de bananiers, modestes, puis de plus en plus vastes, une mer de bananiers avant celle des Caraïbes ; « Dole », « Chiquita », les containers étiquetés de ces noms qui ne nous sont pas inconnus attendent que les régimes emmaillotés de sacs plastique bleus se donnent pour l'exportation...

En deux jours, nous avons traversé le pays d'Ouest en Est et par les vitres des bus nous n'en n'avons pas manqué une miette... Alors que le jour finit, nous longeons les premiers kilomètres de la côte caribéenne...

Arrivée de nuit. Des bicoques de bois peint s'échappe le son du reggae... Des visages noirs dans la nuit noire. Encombrés par nos gros sacs à dos, nous nous faisons l'effet de gros chiens patauds dans un jeu de rue plein de légèreté.

Nous trouvons après bien des recherches un hôtel au même tarif que la veille. Douche bienfaisante après ces kilomètres de transport sans clim' et le climat tropical qui fatigue. S'ensuit pour cause d'inondation un déménagement pénible dans la chambre voisine.

- Parc National de Cahuita...

A deux pas de l'hôtel, un sentier côtier s'enfonce dans la jungle humide du parc de Cahuita. Cocotiers et amandiers de plage ombragent le sable blanc et derrière eux, se bouscule une canopée extraordinaire truffées d'animaux... 

Nous marchons lentement, le regard sautant des branches aux fourrées, attentifs au moindre mouvement dans les herbes, ou quelque bruissement dans les feuillages. Une journée de pistage est toujours une bonne journée. De loin d'abord, nous rencontrons les singes hurleurs. Ils descendent de la canopée quand la fraîcheur monte avec le soir. Puis déboule une bande de singes capucins que nous voyons piéger en embuscade un couple de touristes bardé de provisions dans des sacs plastiques. La fille prend peur et les abandonne. Et les « cabrones » comme elle dit, se régalent de leurs chips et de leurs chocolats. Belle prise. Pour leur équilibre alimentaire, on repassera. En lunettes blanches, des ratons laveurs en famille trottent sur le chemin de sable. Alors que nous restons complètement immobiles, l'un d'eux s'approche à un mètre de Cyril puis poursuit imperturbable, sa route vers la plage...

Papillons morphos bleus électrique, oiseaux de toute sorte, crabes bleus, écureuils accompagnent aussi notre promenade ; Puis j'aperçois mon premier paresseux sous les branchages à quelques mètres de hauteur. Découvert, il entame alors au ralenti sa lente remontée le long du tronc. Son long poil peigné en raie se confond exactement avec la couleur de l'écorce. La plupart du temps immobiles et endormis, on les distingue à peine. Mais, nous apprenons ; le regard s'affûte. J'en débusque des dizaines. Une chasseuse de têtes extra-terrestres : sans cou et forme de poire. Et ces trois longues griffes au bout de leurs membres : vraiment, quel étrange animal.

Pause pique-nique. Sur un petit coin de plage sauvage, Cyril s'attaque au découpage d'une grosse noix de coco... au canif ! Temps de préparation : une heure, dégustation du dessert : cinq minutes ! Plus loin un tout petit cocotier nous offre ces jeunes cocos vertes à hauteur d'assoiffé. Parfait : on s'en descend trois chacun... ça fleure bon le robinsonnade... 

                                          

Quelques jours comptés sur la « côte riche »... Il nous manquait un peu de Caraïbes, laissées sur la route du Guatemala au Nicaragua, nous avons goûté ici leur beauté préservée et leur douceur de vivre...

Quelques jours... pour laisser le goût de revenir. Pas trop effarouchés par les meutes de touristes auxquelles nous avons dû échapper un peu par hasard ! Et puis les « Ticos » ne sont pas aussi blasés que ce qu'on pourrait l'imaginer... Partie remise donc.

Pour cette fois, nous filons vers la frontière du Panama, toujours aimantés par l'ambiance Afro : Archipel Bocas del Toro en vue...

On vous embrasse. Caraïbement vôtre,

Flo



Publié à 04:59 , le 13 février 2010, Costa Rica
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Centrale Amérique Centrale...

PANAMA-CITY (Panama), le 28/01/10

Hola !

Comme il est bon de voyager au Nicaragua... Une nature inoubliable où rien ne manque à votre plus paradisiaque composition onirique...  

Plaisir aussi de voyager dans un pays où le tourisme n'a pas corrompu les mentalités. Et voyager l'esprit tranquille, accompagnés d'un agréable sentiment de sécurité que confortent de rassurantes statistiques concernant la criminalité touristique. Les « Nicas » vous accueillent à bras ouverts, généreux et avenants, souriants et débonnaires.

Esprits rebelles et insoumis, leur histoire est faite de luttes populaires, les années 70 et 80 marquées par les guérillas révolutionnaires sont dans toutes les têtes ; sur les murs et dans les discours, on adule toujours (hasta siempre !) les héros révolutionnaires d'ici ou d'ailleurs, Sandino, Fonseca ou le Che. Et sur les trottoirs, en soirée, calés en vis-à-vis dans les rocking chairs, l'heure est bien souvent à la bavette politique entre amis...

Il y a tout à aimer ici. Avant peut-être que le Costa Rica voisin ne fasse trop d'envieux et que se pressent ici des hordes de retraités américains en short et longues chaussettes blanches... ça ferait désordre.

Quelques semaines trop courtes dont ce bref aperçu vous laissera moins que nous sans doute sur votre faim ! Enfin qui sait, ces lignes susciteront peut-être quelque appétit ?

Estel? (Nicaragua) : 4 janvier

Cinq bus pour une frontière : d'abord, il faut gagner Tegucigalpa, puis trouver celui qui nous fera traverser du Sud au Nord toute la capitale parmi les embouteillages. Une heure avant le suivant pour la frontière, le temps de grignoter sur le marché d'à côté. De là deux autres, le premier pour Ocotal (dont le chauffeur prend la peine de nous courir après pour nous rendre le passeport que Cyril a fait tomber sur son fauteuil !!) puis le dernier pour Estel?. Enfin. Rideau sur une journée transport.

Ambiance cow-boy dans la ville toujours. Chassé-croisé d'hommes en chapeau, galon de fines cordelettes autour... L'animation des rues est 100% couleur nicaraguayenne. Nous comptons à peine une dizaine de touristes en deux jours... Des vendeurs des deux saisons ont à chaque coin de rue installé leurs tréteaux sur fond de peintures murales  aux couleurs vives, l'œuvre de collectifs très actifs dans la région. Revendications sociales, politiques, éducation à l'écologie, à la citoyenneté, hommage aux héros sandinistes du FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale créé par Fonseca contre le règne de la dynastie dictatoriale Somoza - quatre décennies pouponnées par les USA -)... Fin des années 70, la ville d'Estel? pleure ses martyrs de la Révolution. Un petit musée émouvant géré par leurs mères continue à leur rendre hommage... 

Le?n (Nicaragua) : 6 janvier

Une des villes phare du pays. Autour, la plaine et les silhouettes bleutées des emblématiques volcans du Nicaragua, leurs couleurs gommées par les brumes de chaleur. L'imposante présence de ces géants en faction au-dessus de rues signées par la tradition coloniale se fait l'écho de la splendide Antigua, au Guatemala. Les demeures y sont plus modestes et l'état général joue la tendance décrépite. Et c'est bien cet atout surprenant qui fait le beau jeu de ces rues ; rues animées, vibrantes, cadencées sur un rythme alangui, bercées par une chaleur assommante que seule la brise marine aide à endurer. Sur les murs noircis de moisissures de la cathédrale, lézardes et craquelures dessinent exactement le charme qui habite toute la ville : splendeur usée, beauté rafistolée, élégance sans prétention, maquillage sans jeu de dupe... séduction garantie.

Sous les plafonds hauts des anciennes bâtisses coloniales, on a installé quelques tables et chaises en plastique devant  les fourneaux ; les rues regorgent de ces comedores bon marché, garnis de simples et bons petits plats. Puis une glace sur la place de la cathédrale : les bancs inconfortables et bondés, les lancers de pétards et leurs flèches de bois qui retombent à quelques mètres des passants surpris, les enfants qui se les disputent, le passage incessant des vendeurs, des cyclistes avec leur amoureuse en amazone entre leurs jambes... Le temps passe ainsi, sans que l'on s'en aperçoive, d'une petite scène de vie à une autre, jusqu'à ce que les lueurs orangées de 17 heures viennent caresser le corps musclé des statues sous les supports de cloches de la cathédrale...

 - Vamos a la playa !

Côté pacifique... le vent décoiffe les palmiers qui frangent la Playa Roca. Il nous souffle des vagues de musique venue d'une paillote de plage. Des bouffées de sable volcanique se décollent sous ses rafales et pointillent nos corps de gris, allongés à l'ombre des rochers sombres délaissés par la marée. Au-dessus de nos têtes, de longues files de pélicans sillonnent le ciel avec assurance. Quelques autres avec nous se balancent au gré des vagues dont le ressac léger emmêle les eaux de brun.

Masaya (Nicaragua) : 9 janvier

Pour gagner Masaya, pas d'autre choix que de passer par Managua, la capitale. Comme les autres capitales centroaméricaines, nous avions plutôt à cœur de l'éviter. Nous embarquons à bord d'un bus dans un état de délabrement avancé (ces « school bus » américains tout jaunes qui n'ont pas vu d'écoliers depuis des décennies !). Bien mieux que les cahots de la route, il supporte parfaitement en revanche la comparaison avec nos pires souvenirs de bus népalais. Se profilent des heures interminables : une route dans un état si pitoyable que l'engin roule dès qu'il peut sur les bas-côtés et à 30 km/h quand il peut mettre toute la gomme. Le revêtement s'est fait la malle sur la moitié de la (dé)chaussée, c'est dire si ça arrive souvent !

Nous arrivons rompus, les cervicales en miettes, avec cette vague impression de continuer à tressauter tant le mouvement s'est imprimé dans nos carcasses ! Une piste dans une belle plaine couleur savane : l'ensemble n'a pas manqué de nous ramener pour un temps en Afrique ! Alors que le trajet était sensé durer une heure, cet étrange voyage pour gagner la capitale du pays, sur une route déserte sauf notre bus jaune miteux, voilà quelque chose de plutôt (inconfortablement) étonnant ! Et pour cause, Cyril réalise plus tard que nous aurions dû prendre un minibus partant d'une autre gare... et empruntant une autre route en bordure de lac. Celle-ci est en fait une vieille route si peu usitée qu'on ne l'entretient absolument plus... à moins que ce soit l'inverse ?

Pour la suite du voyage, de la capitale à Masaya, c'est la radio qui finit de nous achever : une dance pourrie en medley mixée avec des jingles et des sirènes de match de foot on ne peut plus abrutissants. Puis une bonne marche avec les sacs sous le cagnard pour rejoindre le centre de la ville et parfaire le tout. Il est 14 heures et je ne rêve que de dormir !

Après une courte pause dans la chambre (je m'endors comme prévu en 10 secondes !), nous repartons user nos semelles sur les marchés ; objectif : manger ! Mais là, malheureusement pour nos papilles, on est loin de la profusion de bouffe qui nous avait tant réjouis à Le?n. Ce sera une assiette du traditionnel baho : de l'igname accompagné de fromage ou de porc, le tout saupoudré d'une salade de chou blanc pimentée. Quant à l'artisanat... le mauvais goût prête le plus souvent à sourire plutôt qu'à préparer un colis ! Pas plus de tentations à Catarina, un charmant village des alentours réputé aussi pour ses fabrications. Mieux vaut se contenter d'aller y admirer la vue plongeante sur la lagune Opoyo de la terrasse d'un café. Laisser d'ailleurs le béton et la pelouse usée du « mirador » (point de vue) aux nicaraguayens en pique-nique dominical, chinter son entrée abusivement taxée pour les (rares) touristes et ce, en passant par les coulisses du bar en question : les toilettes !

- Rock around the crater...

A l'horizon, le volcan Masaya. Nous sommes à l'entrée du parc national du même nom. Un parc bien quadrillé par de consciencieux Rangers qui en plus de veiller sur votre sécurité (?) sont surtout soucieux de vous voir éviter les chasses gardées des guides. Pour ceux qui apprécient de marcher en toute liberté, seuls la route principale et le sentier autour des cratères sont autorisés. On se garde bien de vous souligner cette légère restriction au moment de payer votre ticket d'entrée...

Une petite route serpente pendant quelques kilomètres parmi la forêt tropicale sèche, semée de cactées, d'arbres ras, dont ces étranges poro-poros, aux branches parsemées de grosses fleurs jaunes comme des boutons-d'or géants. Et leurs dernières feuilles finissent de s'envoler faisant des branches un bouquet de grosses tiges spongieuses dégarnies à la silhouette étrange ; le vent souffle, balaye le tapis d'herbes pâles qui coiffe les coulées sombres de roches basaltiques.

Aux abords du cratère Santiago, le vent a forci et siffle en rafales puissantes. De ses profondeurs invisibles, il soulève le souffle asphyxiant des vapeurs telluriques. Plus loin, il rend la marche sur l'arête du cratère Fernando un peu funambule. D'un côté, une barbe rase couleur lichen et quelques arbustes rayent la roche noire du cratère ; de l'autre, l'horizon baisse son rideau derrière le lac Masaya, le volcan Mombacho et plus loin, les eaux jaunâtres du lac Nicaragua qui s'étendent jusqu'à la frontière Costaricaine perdue dans la brume...

Granada (Nicaragua) : 11 janvier

Granada, panier garni de beaux bijoux coloniaux... Dans le centre, les touristes armés de leurs appareils photos mitraillent les façades arc-en-ciel des élégantes demeures, les somptueux édifices publics, leurs arches et encadrements aux traits sculptés soulignés de blanc neigeux, les hauteurs de la cathédrale jaune d'œuf et toutes ces églises aux tons de sucreries... La vie des rues a pourtant perdu beaucoup de son âme nicaraguayenne ; comme dans toutes ces villes où la présence des business étrangers édulcore la beauté en la privant de plus de charme, et lisse le quotidien... Enfin, ça n'en reste pas moins très joli... et à l'heure de l'apéritif en terrasse on profite des dernières belles lueurs qui s'amusent sur les murs colorés des bâtisses.

                                             

Furetons un peu plus loin... La place d'abord, ses calèches aux chevaux pompeusement pomponnés ; les mamas en tabliers blancs à volants et leurs éternelles gamelles de vig?ron (igname et viande assaisonnés de « picante » servis dans une feuille de bananier, LA spécialité du coin) ; les troquets improvisés autour d'un étal de glacières de frescos (délicieux sirops à base de fruits ou de graines) ; les vendeurs de chewing-gums (chicles) et de cigarettes, les mioches qui chahutent ; la musique épouvantable aussi que nous hurle un stand promotionnel de ventes de portables (la plaie du siècle !)... Quand ces briseurs de paix ont quitté les lieux, la place retrouve son âme, sa sérénité, les chevaux s'apaisent, nous aussi. On entend les oiseaux invisibles dans les manguiers touffus...

Puis, sans calèche, nous partons à la découverte des faubourgs, quartiers résidentiels sages et alanguis, qui sortent de leur torpeur à l'heure où le soleil s'endort... On aligne alors, sortis des salons ouverts sur la rues (parfois une simple grille les en sépare) quelques rocking chairs et on discute ; les nicaraguayens adorent palabrer : politique surtout semble-t-il. Sans doute ici, ville réputée conservatrices, les discussions sont-elles moins enflammées, moins révolutionnaires que dans le rival bastion libéral de Le?n (dont l'atmosphère m'a par ailleurs davantage séduit et de loin...)...

Il y a aussi cet endroit formidable et magnifiquement bordélique qu'est le marché... Pêle-mêle, de vagues tables de bois achalandées surmontées d'étagères bancales poussent devant les façades décrépites aux patines improbables. Au dessus, s'emmêle une jungle de fils électriques, suspensions paisibles planant sur ce fourmillement de piétons privés de trottoirs, de taxis qui les klaxonnent et de carrioles tirées par des chevaux étrangement indifférents à cette agitation... On hèle le badaud, on vente sa marchandise, on sillonne la rue bondée avec un énorme panier d'osier sur la tête, on répare tout et n'importe quoi, on se bouscule mais on vous salue, toujours... Toute la moelle goûteuse de Granada se concentre dans ce lieu. Chaque soir, nous y trouvons notre mamie, fidèle au poste de sa friganta  (comprendre quelques tréteaux autour d'un barbecue) : au menu, poulet / bœuf (ça dépend des arrivages) et gallo pinto (riz mélangé à des haricots noirs, plat national !). Du pas cher, du bon et du copieux... Mais les touristes préfèrent généralement la mode locale façon gringo : le même plat en plus frugal avec des murs bien décorés, de jolies tables et de classieux livrets en cuir pour y glisser une addition tout simplement trop pimentée. C'est un choix... nous on préfère faire tourner la « gargote-à-Mamie »  !

Moyogalpa, île d'Ometepe (Nicaragua) : 13 janvier

« School bus » pour Rivas, puis San Jorge. Ça toussote et ça cahote lentement ; un « bus à Oui-Oui » comme les appelle Cyril, ça s'arrête puis ça repart, n'importe où, comme on veut, charge et décharge. Parfois on repart même en marche arrière. Un passager oublié ? Peut-être...

Jour de vent. Embarquement pour Moyogalpa à bord d'une lancha un peu trop coquille de noix à mon goût. Dans le port, les eaux du lac se déchaînent. Mais aujourd'hui, les bateaux prennent le départ. Quelques heures de manège, un tour de bateau-pirate pas vraiment drôle. En rebondissant sur mon banc, je garde les yeux rivés sur le bouillon gris et écumeux à quelques mètres d'un pont sans bastingage. Je ferme les yeux quand j'ai trop peur. Les bagages oscillent devant l'horizon, les passagers s'accrochent. Sauf un, allongé sur la plate forme. Tout se remue ménage ne semble pas l'inquiéter ; son corps tangue au gré de la houle comme un brin d'herbe dans le vent. Sans effort, il retrouve sa position initiale. C'est un îlien d'Ometepe.

La houle s'est un peu calmée et m'autorise une percée timide plus en avant du bateau. Ometepe s'annonce enfin, le cône parfait du volcan Concepción est devenu énorme. Une calotte de chantilly nuageuse couronne ses flans ridés et les reflets de ce velours gris caressé par la lumière du soir se teintent d'or... 

El Madroñal, île d'Ometepe (Nicaragua) : 14 janvier

Concepción et Maderas, mamelles nourricières, tétons volcaniques émergés de l'immense lac Nicaragua. L'île d'Ometepe est née, fertile à souhait. Dans l'eau douce, les bœufs viennent s'abreuver, guidés par des cavaliers dont les chevaux s'ébrouent avec plaisir dans les vaguelettes.

La plage de Santa Cruz est déserte. De chaque côté, un volcan nous fait signe, Concepción dont la crème nuageuse s'accroche puis repart au gré des vents. Maderas et ses pentes boisés qui couvrent en moutonnant des flans irréguliers. Au sommet, la forêt humide et dense oblige les marcheurs, paraît-il, à sortie les petites laines alors qu'ici sur le sable, nous bénissons l'abri de palme déglingué offert sur la rive... De très beaux arbres en parasol abritent le feuillage des plus petits, ourlent la plage sablonneuse sur plusieurs centaines de mètres, jusqu'aux bicoques de béton sans charme de Santo Domingo. De l'autre côté, à flan de colline se trouve notre campement, « El Zopilote ». Une finca (plantation) organique créée par deux italiens et gérée par un jeune couple de voyageurs français de passage pour quelques mois... Beaucoup de fincas, et surtout celles des propriétaires étrangers font davantage recette avec le tourisme que les plantations. Les prix ont tendance à grimper bien que le niveau de vie sur l'île des locaux soit très faible. Malheureusement, ces derniers semblent de plus en plus écartés de cette manne financière. Reste à s'échiner dans les plantations !

A Zopilote, la fiche des tarifs nous inspire une moue plutôt dubitative... Aurore et Bilel, en voyageurs solidaires et compréhensifs nous proposent leur tente pour éviter une location. Nous élisons donc domicile au milieu des bananiers et des palmiers, des hibiscus et autres bougainvillées. De beaux oiseaux blanc et bleu ardoise, gracieuse houppette et longue traîne viennent se poser à quelques mètres, nous réveillent avec le jour... l'endroit est paradisiaque. Et des fruits de notre immense jardin d'Eden, on se gave allégrement : bananes, caramboles, maracuyas (fruits de la passion)... Quel bonheur de se mettre au vert. Et plutôt deux fois qu'une car ici la carte écolo est la marque de la maison : tri des déchets, recyclage, toilettes sèches, « douches japonaises » (au milieu d'un bosquet de bambous et de plantes exotiques aux feuilles géantes et gobeuses de savon), fabrication de produits bios, panneaux solaires, recyclage des eaux grises... Consommation a minima, autosuffisance et débrouillardise, l'entreprise est séduisante. Et je me mets à construire en rêve mon refuge écolo sous les bananiers...

Les journées passent vite, trop vite, quand on tombe amoureux. Les chemins sont merveilleux. De la finca, nous tournons autour du volcan Maderas. Les bananeraies succèdent aux pâtures griffées de palmiers, aux carrés de canne à sucre vert tendre.  Passent des chevaux... Plus hauts, les caféiers poussent à l'ombre d'arbres majestueux emmêlés de lianes. Un iguane, un papillon bleu. De petites fermes proprettes jalonnent ses sentiers minuscules qui serpentent parmi les grosses pierres sombres volcaniques. Des nuées de perroquets gouailleurs s'envolent à notre passage pour coiffer un autre arbre plus loin. Les singes hurleurs se font entendre dans les branches hautes. L'homme est présent, modestement et ces terres donnent l'impression d'un monde presque nouveau, à peine dérangé par sa présence. Ce petit coin de terre est un véritable miracle de beauté. Je sais aujourd'hui que je penserai aux chemins d'Ometepe quand j'aurai besoin de paradis... 

San Carlos (Nicaragua) : 19 janvier

Sur la piste qui nous conduit au Nord de l'île, à Altagracia, le bus avance moins vite qu'un bon marcheur. Nous arrivons in extremis avant la fermeture des guichets du port et pensons-nous le départ. Une fois notre billet en main, nous attendons pourtant presque deux heures (le temps du chargement de tonnes de bananes) le départ du ferry pour San Carlos, à l'autre bout du lac, une mer, à l'autre bout de la nuit.

Les eaux sont calmes cette fois. Pour la nuit, une banquette de première classe à se partager. Manque un mètre cinquante ! Cyril finit par opter pour le plancher d'acier et me laisse, chevaleresque, la mince planchette capitonnée. Nous dormons mal, mais lui plus que moi encore.

Le lendemain, nous débarquons à San Carlos, une petite ville de béton et de planches ripolinées au charme grunge caribéen. L'agitation bat son plein quelques heures après l'arrivée du ferry : aux baraques de l'Immigration (beaucoup passent dans la foulée côté Costa Rica), sur le port, au marché ou dans la poussière de la gare routière. Puis, comme un soufflé qui retombe, les rues retrouvent leur calme à mesure qu'assomme la chaleur de l'après-midi. En soirée, quand l'atmosphère fraîchit, San Carlos vit son second souffle, sa vie de village tropical, poste frontière mis à part...

- Au fil du R ío San Juan

Rio San Juan : un long cordon de rivière qui relie le lac à sa mère caribéenne. Un bateau à moteur nous embarque jusqu'à El Castillo, un village sur la rive à trois heures de lancha. Quelques hameaux de fortune autour de terres défrichées et autour, la jungle... La rivière semble n'avoir pu arrêter complètement sa course, et racines, branches, lianes et bois mort s'enchevêtrent au-delà de la rive, dans les quelques premiers mètres d'eau. Imbroglio végétal, indescriptible mélange des essences. Dans ce grand jardin exotique et sauvage, de grands échassiers blancs absolument immobiles me rappellent les cygnes de plâtre des pelouses pavillonnaires, sauf que là, c'est beau, très beau. En séchant leurs plumes, les cormorans noirs stoïques leur font écho, ailes déployées clouées en croix.  De longues files en V de canards sauvages frôlent l'eau et semblent se presser, elles, vers ailleurs...  Le ciel est pâle, la jungle magnifique malheureusement ternie par ce plafond blanchi. Et El Castillo vient sous une fine pluie. Bicoques de planches à deux étages, odeur de terre humide, jardins aux fleurs mouillées ; le souvenir de villages laotiens sous la mousson.

- Rivière et frontière...

Les singes hurleurs nous accompagnent le long de l'étroit Rio Frio. Nous passons la frontière. Le soleil cette fois, s'amuse dans les feuillages et pointille l'eau de millions d'étoiles. Un beau bateau de croisière pavane en sens inverse : de riches touristes américains nous saluent, visiblement enjoués par leur expédition. Pour nous, s'en est une autre qui va commencer : éviter que les dollars ne fondent comme neige au soleil. Et ici, il cogne plutôt dur !

 

Que l'hiver prenne soin de vous. L'hiver ardennais... ça paraît si lointain d'ici...

Nous vous embrassons, à très bientôt.

Flo



Publié à 03:06 , le 29 janvier 2010, Nicaragua
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Cow-boys et haricots noirs...

LEON (Nicaragua), le 06/01/10

Buenos d?as,

Je ne suis pas certaine que l'idée de passer quelques jours au Honduras nous soit un jour venue sans le projet de cette traversée centroaméricaine. La route du Sud, celle des montagnes nous fait traverser un pays peuplé d'aimables cow-boys. Des petites villes pittoresques et poussiéreuses où les choses se passent lentement.

Malgré l'instabilité politique du moment (un président en exil au Brésil suite aux dernières élections), le sentiment de calme domine. Mais des places des grandes villes, plombées de militaires armés jusqu'aux dents, s'échappe une ambiance un peu loin du pacifisme tout de même (peut-être un calme un peu terrorisé). Côté voyageur, nous nous sentons plus décontractés, les rues et les transports sont franchement tranquilles...

Sous le ciel bleu ou la grisaille, le vert éclatant triomphe de chaque morceau de terre, plein de vie ; la moindre bicoque, tapie sous les palmiers et les arbustes fleuris semble avoir émergé du dessous sans pouvoir percer tout à fait cette indétrônable gangue végétale...

La route du Nord nous aurait probablement plongés dans une ambiance caribéenne tout autre... Sûr qu'il y a ici de véritables trésors à découvrir mais... le temps (si, quand même, il passe...), les liaisons difficiles dans certaines régions reculées, le carrément hors budget du hors des sentiers battus... Bref, nous avons choisi les montagnes. Et Voilà à quoi ressemble ce petit coin de Honduras...

Copán Ruinas (Honduras) : 27 décembre

Une jolie route à travers les collines nous conduit jusqu'à la frontière hondurienne. Les touffes emmêlées d'une végétation aux reflets phosphorescents piquent les ondulations de la terre, réveillant le fond cobalt des hauts versants sombres à l'horizon. Je savoure la pureté et l'éclat rares de cette lumière...

Passage de frontière sans encombre, l'extrême amabilité de l'officier hondurien en prime. Taxes et change tout ce qu'il y a de plus réglo. C'est appréciable.

Nous grimpons dans un minibus pour Copán Ruinas. En chemin, l'espace s'amenuise ; un groupe de muchachos, version grosses boucles de ceinturon dorées (chevaux, chapeaux, drapeaux... tout y est !), chapeaux hauts et chemise ouverte jusqu'au bas-ventre s'encastre tant bien que mal en riant, dans les niches restantes.

Sur les rues pavées de Copán, les pétards continuent leur tapage quotidien. Un damier pentu de maisons basses aux tuiles ocre noircies est le théâtre d'une vie paisible que l'activité touristique n'agite que peu. Sur le marché, nous découvrons les quelques nouveautés culinaires populaires qui deviendront probablement notre quotidien : les pupusas, galettes de maïs fourrées de frijoles, de fromage ou de viande (que l'on trouve aussi dans des gargotes spécialisées répondant au joli nom de pupuserias), les baleadas (des tortillas géantes garnies des mêmes récurrents ingrédients) et toujours les assiettes « typiques » (viande ou poisson accompagné de riz, de crudités et de tortillas). Des étals de fruits et de légumes bien moins garnis et des prix un peu plus gonflés qu'au Guatemala...

- Copán Ruinas, le site

Si la ville de Copán Ruinas est une des plus touristiques du pays, c'est parce que les lieux ont d'abord été ceux d'une remarquable et très aboutie cité maya dont on a révélé  depuis quelques décennies les vestiges. A l'entrée du site, sans surprise, le prix est affolant. Et on passe du simple au double si l'on veut visiter les tunnels utilisés pour les fouilles archéologiques et encore un peu plus pour compléter sa visite par celle du musée.

Allégés des 30 dollars minimum, nous passons l'entrée gardée par quelque vingtaine de magnifiques aras au cri rauque et une troupe de débonnaires agoutis (une sorte de castor sans queue) affairés dans leurs mangeoires.

Nous pénétrons sur la place centrale, là où stèles et altars (pierres sacrificielles) sèment par dizaines un gazon manucuré... Nos déambulations dans ce musée en plein air nous entraînent à la pâle lueur d'un ciel malheureusement très gris ce jour, au cœur des reliefs de pierre mayas ; la complexité de leurs traits ne souligne que davantage l'énigmatique symbolique dont ils sont chargés. Cette richesse de la statuaire et des sculptures font  le prestige de ce site où, du reste, le nombre et les proportions des pyramides sont beaucoup moins impressionnants qu'à Tikal ou dans les sites majeurs du Mexique. 

Santa Rosa de Copán (Honduras) : 29 décembre

Aucun touriste à l'horizon des étroites et charmantes ruelles de Santa Rosa de Copán. Le centre de la ville, perché sur une butte s'offre à nous après une heure de marche rude avec les sacs à dos ;  puis une autre passe encore sans que nous aillions pu trouver une chambre à moins de 15 euros ! La posada que nous visions est fermée pour travaux et les deux hospedajes (auberges) que nous finissons par débusquer sont absolument lugubres. Nous échouons, épuisés et le dos en miette dans la moins affreuse des deux : même pas bon marché, plutôt pas propre et avec douche façon tuyau d'arrosage à 10°C. On sait d'avance qu'on ne s'attardera pas ici. De toute façon, il n'y a guère à y faire sauf à prendre la température locale (sous celle déjà fraîchie de la mi-journée de plus en plus nuageuse !) et envoyer quelques nouvelles d'un cybercafé...

Hors des sentiers battus par les touristes, il faut souvent s'attendre à ce genre de déconvenue sauf à pouvoir payer le prix fort. Pour les repas, inutile également de viser les restaurants... les comedores du marché le midi et les stands de rue le soir sont davantage dans nos cordes budgétaires...

Gracias (Honduras) : 30 décembre

Ambiance western : des paquets de poussière s'envolent des rues pavées de grosses pierres rondes et inégales. Imperceptiblement, elle accroche en couche fine les murs bas et ternis des maisons ; des murs flanqués d'incroyablement hauts et étroits trottoirs, sur lesquels les passants en nombre anecdotique déambulent maladroitement, comme perchés sur des talons aiguilles fatigués, au hasard des marches et des cahots. 

A 8 kilomètres de Gracias, ceinte d'un flot ondulé de collines et de montagnes, se trouve le Parc National de Celaque où trône majestueuse la Cerra de Las Minas à quelque 2885 m. 

Pour nous y rendre, nous empruntons un chemin pierreux espérant que le passage d'un pick-up nous avancera jusqu'à l'entrée. Perdus parmi les bicoques de campagnes, les fermettes et les plantations de café, seuls les chiens, les ânes, les chevaux et quelques travailleurs à vélo croisent notre route. Accompagnés par le chant enthousiaste des nombreux oiseaux, nous profitons de la fraîcheur matinale et des couleurs dorées qui enflamment les cultures et les îlots de végétations rebelles... Comme écrasées de soleil, les échines de tuile des minuscules maisons ploient légèrement sous ses rayons ; et tassés au cœur d'une profusion de bougainvillées et autre débauche d'arbustes lourds de fleurs, les quatre murs blancs sous les toitures ondulées se devinent à peine...

12 heures plus tard, avec la nuit hâtive de ces latitudes, nous sommes de retour à Gracias. Quelque 30 kilomètres parcourus, 800 m de dénivelé dans un sens puis dans l'autre. Un sentier clair couvert d'épines de pins montant petit à petit dans la brume humide d'altitude et les feuillus. Les senteurs étaient de caramel, de pain d'épices, d'artichaut ou plus étonnantes encore. Parfois indéfinissables...

Sans cesse la vue d'une plante, quelque parfum me replongeaient dans la rêverie d'une promenade, ailleurs : les fougères gigantesques de Nouvelle-Zélande, les pins de Dalat au Vietnam, les senteurs de tisane de Sapa, les « jardinières » de plantes, broméliacées ou autres, parasitant les troncs et les branches de la jungle indonésienne ou thaïlandaise... L'ensemble peignant toujours quelque chose d'unique, dosant chaque élément, chaque enchaînement d'ambiance végétale d'une façon nouvelle.

Nous rentrons pile à l'heure d'une double panne d'électricité et d'eau, patientons avec une bière et un verre de rhum qui nous aiderons à affronter un peu plus tard les 10°C de la douche nocturne ! Puis nous partons en quête de quelque repas de Réveillon... Vingt  tortillas et trois avocats seront notre risible menu de fête (prévoyants, c'est la veille, chez Lizbeth, une indienne Lenca très engagée dans la protection de sa communauté que nous l'avions en fait anticipé : le plus délicieux et original de nos repas depuis quelques temps ; recettes traditionnelles à base de produits 100% bio et locaux !). Les épiceries sont maintenant toute fermées, les comedores et les restaurants n'avaient pas l'intention d'ouvrir et ce sont deux inespérées vendeuses de rue qui nous sauvent la mise...

Alors que comme nous, la ville étrangement sage, semblait avoir un peu oublié le jour de l'an, un feu d'artifice et des salves de pétards enthousiastes nous tirent d'un sommeil à poings fermés. Nous replongeons dans nos rêves avant d'avoir complètement réalisé que l'année 2010 avait commencé...

La Esperanza (Honduras) : 2 janvier

Ballet de poussière dans les rues cabossées : un patchwork de pierres rondes usées, de vieux macadam blanchi et de terre battue écaillée... Sur les trottoirs, juchés comme de coutume à un mètre au-dessus du sol, on converge vers le petit marché central, quelques dizaines de cahutes de planches plantées de guingois comme une vieille dentition... Fichus à carreaux colorés sur la tête, robes simples à col chemise, les femmes Lenca font leurs maigres emplettes du côté des fruits et légumes et de l'épicerie. Les hommes en chapeau fouinent côté sellerie, cordages et matos de rancheros... Devant une épicerie d'une rue adjacente, l'un d'eux a garé son cheval qui en l'absence du cow-boy patiente en léchant les bacs à glace... 

Carrément typique et peu touristique, cette petite bourgade vaut que l'on s'y arrête... Rien à y faire de mieux que regarder la vie des rues. Plutôt au ralenti, elle préfère les regards patients. Nous sommes ici au cœur de la région Intibucá, une des plus pauvres du pays. Effectivement, on ne peut pas dire que ça sente l'opulence... Les seuls étrangers que l'on croise sont membres d'ONG ou de missions chrétiennes. Chacun tente à sa façon de venir en aide aux pauvres âmes de La Esperanza. 

Comoyagua (Honduras) : 3 janvier

Nous poursuivons notre route en direction de la capitale, Tegucigalpa. Dernière étape, Comoyagua. Les paysages sont toujours aussi gourmands, mais cette fois, une épaisse brume d'altitude nous vole un peu du plaisir de les contempler. Depuis notre arrivée dans ce pays, le soleil est assez capricieux et se montre un jour sur deux. Avec l'altitude c'est la fraîcheur qui brille par son absence !

Une fine pluie nous accueille à Comoyagua. Cette fois, nous trouvons une chambre rapidement : rudimentaire mais propre, toujours la douche glacée, c'est le standard ! (la veille, nous avons inauguré notre première douche chaude, un coup de chance : entrés dans un hôtel « première classe » pour un renseignement - où trouver une chambre foireuse, pas chère ? -, nous décrochons une chambre à 70 % de discount alors que généralement au Honduras, on ne comprend même pas la démarche du marchandage - on reste dubitatif devant nos piètres compétences en calcul ou en espagnol quand on propose un prix plus bas, ça devient un running gag - !).

Ce dimanche, c'est jour de marché, jour d'animation. Un marché un peu fade. Quant aux placettes, devant les façades poudrées de blanc des églises, nous les trouvons un peu trop calmes à notre goût. Sous ce ciel terne qui s'embourbe lentement dans les paquets de nuages, les rues assoupies se fatiguent encore avec le soir qui avance.

 

Nous voilà depuis quelques jours au Nicaragua... A Le?n, nous retrouvons avec plaisir la chaleur, une agréable chambre, plus d'animation dans les rues et Mmmmm..., des plats sympathiques, de la viande sans énormes bouts de gras, plein de fruits excellents... Les montagnes, c'est toujours un peu plus rude !

En un mot, ça s'annonce plutôt sympa le Nicaragua...

Je vous embrasse. Plein de soleil et de chaleur pour supporter vos frimas hivernaux ! Prenez soin de vous, petite laine et grand grog s'il le faut !

Hasta la proxima !

Flo



Publié à 03:27 , le 9 janvier 2010, Honduras
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Du Guatemala... en veux-tu, en voilà !

COPAN RUINAS (Honduras), le 27/12/09

Hola !

Il paraît que nous avons commencé à croquer l'Amérique Centrale par le meilleur bout ! Effectivement, il y a quelque chance pour que la suite soit moins haute en couleurs. Le Guatemala est un véritable trésor d'authenticité. Une surprenante bulle d'ailleurs, d'autre chose, d'un autre temps. Préservée. Vivante. Vraie.

Pour ne rien gâcher, les paysages sont un pur régal : la jungle luxuriante de la route maya, ses pyramides impressionnantes, les hauts plateaux montagneux, en passant par les rives du lac Atitlán, les volcans actifs ou sagement assoupis, les vieilles pierres coloniales d'Antigua et j'en passe...

Si ce pays est encore boudé des touristes, ce n'est certainement pas car il a peu à offrir. Les troubles sociaux et politiques en font une destination pour certains, trop aventureuse. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il n'y a aucun risque mais en restant serein et prudent, il y a de grandes chances pour que seul les bons souvenirs s'accumulent. Cependant, on ne peut que regretter d'y avoir moins de latitude que dans les pays où la violence et le crime sont anecdotiques. Le gouvernement à fort à faire pour rassurer les touristes qui sont pour ce pays à l'évidence une source potentielle de revenus considérables... Mais il y a tant de choses auxquels les politiques devraient s'atteler : les droits de l'homme bafoués, les indigènes spoliés, l'extrême pauvreté qui en résulte et les discriminations ethniques, les femmes violentées, la corruption... D'ailleurs, à titre d'illustration de cette lutte molle contre le crime organisé (ou pas très organisé d'ailleurs la plupart du temps), je lisais ce matin dans un journal (du 26/12) qu'on se félicitait de la baisse du nombre de crimes à l'arme blanche comme à l'arme à feu dans la journée du 25 décembre : de 30 à 28  pour l'un et de 29 à 28 pour l'autre... Joyeux noël ! Si on retrouve un cadavre dans quelques jours, toutes ces belles conclusions ne tiendront plus... à quelques cheveux près !

Allons, ne parlons pas des choses qui fâchent, j'en connais quelques-un(e)s qui vont s'inquiéter dans les chaumières si je continue dans ce registre... Un seul petit épisode noir dans toutes ces lignes de pur délice, vous verrez...

Flores (Guatemala) : 9 décembre

Arrivée de nuit à Santa Elena, la banlieue de Flores, un brin sordide. Pas très à l'aise dans ces rues sans éclairage sinon celui des rares échoppes encore ouvertes. Quatre heures de trajet. Une route dans un piteux état et un bus à peu près dans le même, nous sommes fatigués. S'en est bien fini du confort des premières semaines... L'aventure reprend. Après presque une heure de marche avec les sacs et la visite de quatre posadas (hôtels bon marché) toutes aussi désolantes les unes que les autres, nous jetons l'éponge dans la cinquième (qui ne doit pas en voir souvent la couleur, d'une éponge !), glauque et plutôt crade donc. Avec en poche les 50 quetzals que nous avons changés à la frontière, nous nous payons deux tacos infects bourrés de mayonnaise (pour faire glisser la friture ?!!) et un galion d'eau (3,78 L exactement !).

Le lendemain, après un rapide tour de Flores au centre mignon couleurs pastel, mais pour le reste guère palpitant, nous prenons un minibus pour El Remate que l'on nous a vivement recommandé...

El Remate (Guatemala) : 10 décembre

- De l'eau et des couleurs...

Halos mauves et orangés sur les eaux du lac Petén Itzá. Les herbes autour, que broutent quelques chevaux faméliques, phosphorescentes. Il y a des jours où les nuages, artistes, gomment la monotonie du ciel bleu pour peindre des ambiances inoubliables ; Ce jour de notre arrivée était de ceux-là ; L'après-midi, chaude et moite de rigueur dans cette plaine a tourné en la plus douce des fins de journée, baignée d'une lueur rare et indéfinissable, divine.

Entre deux baignades, Adenas et son petit frère, les voisins de la casa de Do?a Tonita où nous logeons agréablement, nous emmènent crapahuter dans les montagnes alentour. Dans leurs petits sacs de toile, ils ramassent en chemin quantité de trésors : plantes à mâchouiller, à faire infuser, fruits (coco locos et autres dont le nom m'échappe déjà), courges à l'abandon d'un champ déjà récolté, le squelette d'une tête de vache, du bois exotique laissé par des bûcherons... A chaque trouvaille, ils troquent quelque partie de leur cargaison devenue trop encombrante contre une autre plus intéressante à leurs yeux. Entre lagunes, monts et cultures, autour de ruines mayas inexplorées tapies sous la jungle, la ballade dure cinq heures, car en chemin notre jeune guide a un peu perdu le sien et beaucoup papillonné. Peu importent le soleil rude et la fatigue, l'eau claire du lac les a gommés !

- Tikal, une ruine pour des ruines sans prix !

Lever à l'aube. 5h30, nous attendons dans le noir un minibus. Beaucoup sont plein, d'autres nous font un tarif spécial touriste en rade. Nous partons une heure plus tard, dommage... A l'entrée, mauvaise surprise, le prix de l'entrée a triplé en 3 ans : 150 quetzales par personne (contre 25 pour les locaux) soit une petite quinzaine d'euros, soit 6 nuits de nos petites pensions rudimentaires ! Sglurp ! Politique du touriste vache à lait un peu difficile à avaler d'autant que pour le tarif, le plan du site reste payant, les deux petits musées idem et les traductions en langage gringo pas toujours au rendez-vous !

La jungle s'éveille : cris impressionnants des singes hurleurs, sauts des singes-araignées faisant craquer les branches des hauts ceibas (arbre sacré des Mayas) et sapotilliers (dont les chicleros récoltaient la gomme à mâcher nommée chicle). Des coatis, petits mammifères à la longue queue touffue traversent tranquillement les sentiers, peu farouches avant d'envahir par bande de plusieurs dizaines les arbres alentour. Deux superbes toucans grignotent des baies de branches en branches. Le chant des oiseaux fait vibrer la canopée, une étrange rumeur nous entraîne de temples en temples...

Les vestiges du centre de cette cité maya s'étirent sur plus de 16 km². Nombreux sont ceux encore enserrés dans leur gangue de jungle. D'autres à demi débarrassés de leurs oripeaux végétaux donnent la mesure des travaux de restauration titanesques ; à l'image de la folle entreprise des Mayas en leur temps. Les plus hautes pyramides affichent des proportions étonnantes, élancées sur une base qui semble frêle devant une telle hauteur. Nous ne résistons pas à toutes les escalader, des centaines de marches abruptes qui nous font devenir oiseau, le regard envolé dans un horizon de jungle immaculé sinon ces tétons de pierre qui percent la canopée... le spectacle est saisissant. Après huit heures dans les bras envoûtants de Tikal, nous rentrons, épuisés mais comblés, dans la voiture d'une sympathique famille guatémaltèque en vacances (leur véhicule confondu avec un combi pour touristes, nous avons fait du stop sans le vouloir...)...

Cobán (Guatemala) : 13 décembre

Microbus ou « chicken bus » comme disent les gringos : Quand on dégote une place assise, si ridiculement étroite et inconfortable soit-elle, il faut s'estimer heureux. 3 changements de El Remate, 6h30 à Cobán, 13h00 ; et trois fois gagnants. Contents d'arriver car à cinq sur une rangée normalement conçue pour trois on se sent un peu trop chicken tout de même ! Mais debout, en « L », pendant des heures au-dessus de la tête des autres poulets, c'est bien pire.

Cobán est une ville moyenne, agréable, blottie dans les montagnes et au climat nettement plus frais. Nous nous y promenons quelques heures (perché sur une colline, un joli calvaire tout blanc, en contrebas un grand parc boisé, et au loin un air de marimba...) avant de nous empiffrer de petits sandwichs et de redoutables fritures : tacos, bananes plantain sucrées fourrées au frijoles... A peine au tiers et c'est déjà l'écœurement. Il semblerait que le « sur le pouce » des petits marchés de rue soit nettement moins savoureux qu'au Mexique. Une règle, ce n'est pas parce que c'est petit qu'il faut acheter beaucoup : c'est du lourd !!

- Chasse au quetzal

Près de la réserve naturelle « Biotopo del quetzal » (à 60 km de Cobán) se trouve une pension réputée être le lieu de prédilection des quetzales, oiseau rare et merveilleux que tout voyageur au Guatemala rêve de rencontrer : l'oiseau-sacré du peuple maya (leurs plus longues plumes composaient les extraordinaires coiffes des hauts dignitaires) et l'emblème de toute la nation guatémaltèque aujourd'hui.

Pour mettre toutes les chances de son côté, il faut débourser une nuit d'hôtel un peu cherotte (d'autant que pour le prix, il y a un système pour chauffer l'eau dont on apprend que le courant électrique n'est pas assez puissant pour l'alimenter, c'est toujours un plaisir dans la jungle humide et fraîche de s'en rendre compte à la tombée de la nuit. Froide)

Mais perché dans un arbre, immobile pendant une demi-heure, il est là, posant comme une star impassible sous les cliquetis des déclencheurs des appareils-photos. Des plumes aux reflets dorés, verts et turquoise dont ces deux traines si longues que les Mayas ont vu en lui le fameux Dieu « serpent à plumes » ; une gorge rouge vif au-dessus de laquelle balance une fine tête ébouriffée comme celle d'un jeune poussin. Son envol en huit, cerf-volant aux longs rubans pris dans le vent, est féerique.

Le lendemain matin, nous ne pouvons résister à l'envie de le trouver à nouveau. Après une heure d'attente et d'inspection méticuleuse des branchages, je le vois enfin. Mon cœur enfantin bondit à sa vue. Plus proche encore qu'il ne l'était la veille, nous nous étonnons encore de sa beauté et de son étrangeté. Tranquillement, il grignote et régurgite les fruits de l'arbre, sans ce soucier de nos commentaires. Nous devons partir avant qu'il renouvelle le spectacle de son envol. Son petit caprice de star. Animal ou chimère ? Je me demande si je n'ai pas rêvé...

Antigua (Guatemala) : 15 décembre

Sur la route de la réserve, une navette touristique nous propose un trajet direct jusqu'à Antigua, l'ancienne capitale. Une aubaine, le prix est correct, nous évitons les changements et surtout le passage obligé par l'affreuse Ciudad-Guatemala !

Quand le minibus nous dépose sur la grande place, c'est le bonheur. Nous sommes au cœur d'une ville cernée par les montagnes et trois cônes volcaniques parfait, une ville d'une élégance rare, où chaque rue est un ravissement. Sur les murs d'enceinte, de jolies patines colorées, du fer forgé accroché aux fenêtres, des portes en bois sculpté rivées de tétons décoratifs de bronze. Derrière, des jardins luxuriants que l'on devine dans les cimes les plus hautes... Des cours intérieures, des patios fleuris, des fontaines, des galeries et des arcades dessinent le faste de l'époque colonial... Il y a aussi ces majestueuses et fantomatiques ruines d'église ou de cloître dont les séismes successifs n'ont pas eu tout à fait raison (mais suffisamment pour décider le transfert de la capitale). Un hôtel de luxe, la Casa Santo Domingo, s'est installé au cœur de l'une d'elles, réalisant ainsi un des endroits les plus raffinés qu'il m'ait été donné de voir.

Aujourd'hui, la ville attire de nombreux touristes et joue à 200 % cette carte du raffinement. Bars, restaurants et boutiques rivalisent de charme. L'inconvénient réside dans les tarifs pratiqués qui ne nous laissent souvent que spectateurs... Peu importe, nous trouvons tout ce qui est nécessaire sur l'immense marché, mangeons dans notre petite pension équipée d'une cuisine et digérons en flânant dans les beaux endroits. Nous trouvons à la ville quelques airs de famille avec San Crist?bal, bien que cette dernière soit intensément plus animée et vivante ; ici, il faut gagner les faubourgs ou parcourir le marché si l'on veut se plonger au cœur de la vie guatémaltèque indigène : huipiles colorés et brodés, jupes longues bariolées, les indiennes y sont fleurs au milieu des étals de fruits...

- Chaud aux étiquettes...

A une heure de route d'Antigua, le volcan Pacaya offre après une heure d'ascension dans la poussière et les éboulis basaltiques un spectacle à faire fondre. Un chapelet de touristes s'égraine le long du versant désolé et se presse. Tous sont impatients et s'excitent aux premières bouffées de chaleur échappées du sol noirâtre. Impossible d'échapper à l'excursion de masse organisée depuis Antigua (même en solo, vous devriez suivre la ribambelle !). Il vous en coûte de vous faire rappeler au nom de « toucans » pendant quelques heures (un air de Club Med !) mais garantit aussi une expérience exceptionnelle, à l'allure probablement trop audacieuse en duo, face à un Pacaya en ébullition ! Soit marcher sur une croûte durcie, dessus ou si près de langue de lave qu'on se  surprend à recroqueviller les orteils de peur qu'elles ne viennent nous les lécher. La chaleur est si intense qu'elle m'accompagnera tout au long de la descente en nocturne. Une descente bien délicate quand les piles de la frontale sont en fin de vie. Il s'agit de ne pas trop s'éloigner de ses précieux voisins, plus rigoureux que moi sans doute dans la vérification de leur matos !

Avant de s'engager dans la forêt, les groupes s'arrêtent pour se retourner une dernière fois sur Pacaya. Une longue coulée de lave et des éboulis rougeoyants dévalent la pente, l'une serpentant doucement, les autres sautillant en laissant derrière eux de fines flammèches. Au-dessus, un halo orangé flamboie dans le ciel charbon.

La stupéfaction que provoque un tel spectacle perd un peu de sa force quand des centaines d'autres la parasitent. Mais comment imaginer qu'il n'en soit pas ainsi ? Et dire que peu de touristes « osent » le Guatemala...

Chichicastenango (Guatemala) : 19 décembre

- Bad trip !

De la porte de notre hôtel, nous attrapons au vol un « chicken bus ». Grand format, version technicolor et chrome. A trois passagers par banquette, l'allée centrale est déjà comblée par les demi corps qui dépassent de chaque côté. S'intercalent entre eux malgré tout d'autres, debout. Sardines. On me presse d'aller tout au fond de la boîte. Un groupe d'hommes s'organise pour me laisser une demi-place assise. Je les en remercie naïvement. Je remercie en fait ceux qui quelques minutes plus tard me lacéreront discrètement mon sac à dos (tout neuf !) au cutter, alors que je le serrais pourtant de près dans mes bras ! C'est dire leur dextérité et leur culot (et leur manque de respect pour ton cadeau, Papa !!). Petites affaires  sauvées par un rouleau de PQ qui en bloquait l'accès (jamais rien de précieux dans cette poche extérieure cependant).

Le trajet s'annonçait pourtant plaisant bien que très inconfortable : chouettes paysages et chansons d'amour au sirop local, chassés-croisés acrobatiques des passagers dans l'allée, escalade sur eux et les sièges du vendeur de « tickets » (en fait, il n'y a jamais de ticket au Guatemala), indigènes en belles tenues colorées... Bien de quoi nourrir le regard !

Prenons cet incident comme une invite à ne pas baisser la garde. Un autre couple a été plus malchanceux : premier jour de vacances et déjà plus de portefeuille ! C'est d'ailleurs leur mésaventure qui me fait constater l'état de mon sac. Et Cyril qui en doutait (et refusait d'entrer dans la paranoïa) réalise qu'il a essuyé également une petite fouille de poche en bonne et due forme (bien vu la chaîne...)...Tous les quatre assis à des endroits très différents mais invités à s'y placer par le vendeur de ticsons, très probablement complice. Technique rodée et imparable (ou presque !).

Second bus et seconde embrouille. Le chauffeur annonce Chichicastenango, notre destination. Nous montons sans trop demander de précision, un peu secoués et distraits. Il sait la mésaventure qui vient de nous arriver puisque de ce fait nous insistons pour garder les gros sacs à l'intérieur avec nous (et non sur la galerie où l'accompagnateur, pas forcément toujours très vertueux apparemment peut les visiter à son aise lors des arrêts). Mauvaise surprise : le bus nous laisse à un carrefour à mi-parcours. Le prix nous avait semblé correct... mas pour deux fois plus de kilomètres ! J'essaye fermement de récupérer nos billes mais alors que j'argumente, le chauffeur redémarre (Cyril est descendu). Je n'ai d'autre choix que d'abandonner devant la mauvaise foi de ses réponses et son entêtement à avancer... Et j'enrage en le voyant se marrer une fois larguée sur le trottoir (que n'ai-je pas eu l'idée de lui piquer son chapeau pour le forcer à descendre !). Confirmation par les badauds, on s'est bien fait rouler ! Une navette touristique aurait pour une fois été plus économique, c'est dire !

Arrivée à Chichi un peu morose, sous un ciel de pluie prêt à craquer ! Je porte mon sac à dos balafré et un encombrant sentiment de vulnérabilité. Je me sens blessée, en colère aussi ; triste enduit sur les derniers agacements. Un PC qui donne des signaux clairs de fin de vie. Et puis, merde, cette jolie boucle d'oreille que je perds sur la place d'Antigua en enfilant mon pull !

- Une fête se prépare...

Gris le ciel de Chichi et mon humeur. Pourtant un raz de marée de couleurs va vite chasser les mauvais nuages. Sur la place du marché, on prépare les festivités de Santo Tomás (qui vont particulièrement animer cette ville dont il est le patron, pendant quatre jours).

Un grand mât a été monté. Tout en haut se hissent à l'aide d'une étroite échelle des « voladores » masqués et étrangement costumés. Calés dans un cordage de fortune, ils se lancent dans le vide, voltigent en tournoyant et pendant la lente descente en spirale, amusent le public de leurs acrobaties.

Parmi la foule, les tenues des touristes font pâle figure. Les indiennes rayonnent dans leurs huipiles brodés de fleurs ou de motifs géométriques compliqués. Jupe rayée à la verticale et ourlée de bandeaux brodés multicolores, tocoyan (longue bande de tissu frangée de gros pompons) noué en turban autour de leurs longues nattes noires ou tissu plié en galette au sommet du crâne complètent une tenue haute en couleurs. Les hommes ici, ne sont pas en reste : pantalon noir au-dessus du genou, caraco brodé de fleurs sur même fond noir, turban multicolore à longues fanfreluches, sandales de cuir à bout carré, large et élégante capeline sombre. L'originalité et le raffinement de ces tenues n'ont rien à envier à nos créations haute-couture.

Sur les marches de l'église, une volée rappelant celles qui montent aux temples des pyramides, devant une façade immaculée blanche comme neige, la foule assise dessine comme un jardin multicolore de fleurs sages.

Puis c'est la pagaille. Tous se lèvent et se dispersent : trois autels portatifs gigantesques déboulent en fanfare d'une ruelle pavée en contrebas. Ils vont prendre place sous le parvis avant de passer (tout juste) le portail de l'église. Des explosions assourdissantes de tirs au mortier retentissent. De gros tambours répliquent. Un homme danse sur le parvis en faisant trotter dans sa main un petit cheval de bois et son saint cavalier. Dans l'autre, il fait tourner une roue en feu crachant des pétards en tout sens. Puis c'est la bousculade ; les petits vendeurs de gadgets lumineux, de guirlandes, de barbapapa ou de cierges vont tenter leur chance un peu plus loin près des « comedores » (petites popotes de rue ou des marchés) et de leurs consœurs dont les marchandises diverses sont emballées dans les traditionnels tzuts (ces tissus à rayures multicolores bons à tout faire...). Une sono se met à grésiller de la pop américaine et là, pris entre deux lieux et deux époques, vous cherchez le rapport...

A entrer dans l'église Santo Tomás, le syncrétisme du culte local n'est plus à démontrer. Devant les austères Saints grégoriens nichés sous les guirlandes clignotantes et les décors les plus kitsches, les Indiens prient sous leurs traits les idoles païennes. Alors, pourquoi  ne pas écouter Sade pour fêter Santo Tomás ?

- Beau marché sous une sale pluie

Dimanche. Jour de grand marché. Jour de pluie et de brume à ne pas laisser un chien dehors. Pourtant, les vendeurs ont passé la nuit au froid sous les arcades de la place afin d'être à pied d'œuvre aux premières heures.

Petit dej' sur la terrasse de l'hôtel, sous le parasol. Office de parapluie. En face, les centaines de tombes colorées du cimetière lancent un fou rire dans la grisaille.

Sur la place de l'église, les pavés irréguliers recueillent des flaques d'eau de plus en plus larges. Dans le dédale du marché, c'est l'inondation... Les bâches qui abritent les étals vomissent des torrents d'eau. Guerre des parapluies dans les allées. Portés par des Indiens hauts comme trois sapotes, les baleines à hauteur de nos yeux, les mares et la cohue ne laissent plus vraiment le loisir de flâner distraitement. Pourtant, les belles marchandises nous appellent de leurs chaudes couleurs. Surtout ces immenses hamacs rayés dont nous raffolons.

Sur la place, les voladores sont au rancard ; les danseurs masqués et costumés qui la veille exhibaient fièrement leurs atours multicolores ont abrité une à une les longues plumes de leur coiffe dans des sachets plastique. Ils ont couvert sequins, paillettes, pompons, grelots, fils d'or et d'argent sous des films transparents. Au son d'un marimba, lui aussi prisonnier du plastique et des cuivres un peu faux, ils dansent sous la pluie, imperturbables.

Vers 15 heures, le mauvais temps a eu raison des touristes qui ont déserté la ville, des Saints en ballade dans leur autel que l'on a remis à l'abri dans l'église, des marchands qui remballent, l'air un peu maussade et... de notre motivation, un peu aussi !

Panajachel - lac Atitlán - (Guatemala) : 21 décembre

Nous quittons les hauts plateaux du Quiché et ses pluies froides pour des contrées (d'altitude toujours, mais moins...) à la météo plus clémente : les rives du lac Atitlán, et d'abord Panajachel... Bien loin de l'authenticité de Chichi mais lovée dans un cadre de rêve.

A quelques kilomètres de la ville, une jolie promenade cernée par de hauts versants fleuris et parfumés conduit à Santa Catarina Palop?, un petit village que la danse séductrice du tourisme n'a pas ensorcelé. Les femmes vêtues d'éclatants huipiles bleu-turquoise et coiffées de turban de velours assortis vendent leurs broderies sur quelque étal de fortune dans les ruelles menant au lac. Devant leur porte, d'autres décortiquent en famille les graines de café à l'odeur âcre, un excellent café que l'on ne trouve que dans les tasses européennes ou américaines !

A Panajachel, enfilades de boutiques, processions de vendeuses et marchés artisanaux ont envahi les rues. Chemin de croix jusqu'à la rive du lac. Là, les volcans San Pedro et Tolimán baignent leurs flans sans faire une vague dans l'eau lisse. Le temps passe, l'atmosphère fraîchit à mesure que le soleil descend sur eux. Les dernières lueurs orangées dorent l'auréole de nuage couronnant le plus saint des deux...

San Pedro La Laguna - lac Atitlán - (Guatemala) : 22 décembre

A bord d'une lancha, le cône arasé du San Pedro en point de mire, nous gagnons le charmant village du même nom qui a fleuri à ses pieds fertiles. Sur la petite place, où mènent des ruelles escarpées aux maisons basses et colorées, un petit marché bien animé se tient chaque matin. Paniers, bassines et tzuts rayés enveloppant les marchandises dansent au-dessus des têtes de la foule multicolore. Huipiles rouges richement brodés dominent parmi les adroites porteuses. Pantalons courts bariolés retenus par une ceinture de tissu et petit chapeau clair font l'élégance des hommes.

Les pieds dans l'eau du lac, les femmes derrière des étendoirs de bois décorés de fleurs en plastique, comme dans un petit théâtre lacustre pour le spectateur sur la berge, frottent le linge énergiquement pendant que les mômes font des bateaux avec les bassines. Dans l'eau savonneuse, les poissons feront de belles bulles... Plus loin, de charmantes pensions, nombres de cafés et de restaurants cosy tenus par des gringos bien inspirés frangent la rive parmi les oiseaux et les hautes herbes. Ils dessinent un quartier des plus agréables fait de jolies constructions et de coquets jardins tropicaux.

Nous avons établi domicile un peu plus loin de la rive. Ambiance plus locale et moins chic, chambre spacieuse et confortable, vue sur le lac, coin cuisine (il est bon de changer du traditionnel poulet-frites ou œufs-haricots noirs ; avec les produits du marché, on peut  être un peu plus imaginatif que les cuistots locaux !) et tarif défiant toute concurrence.

Sur la route qui conduit au village voisin de San Juan Palop?, plantations de café, bananiers, papayers, palmiers égayent un paysage des plus exotiques. On devine ces terres volcaniques très fertiles... Pourtant, la pauvreté a trouvé dans es environs un terrain qui l'est tout autant. Avec pour toile de fond l'instabilité générale du pays, il n'est pas rare que les routes de cette région touristique soient le théâtre de braquages à main armée. Aussi, les guides recommandent généralement de se rendre de villages en villages en pick-up. Notre jolie marche à travers les montagnes s'achève donc au premier d'entre eux sur la route, plutôt charmant, sous les conseils d'une prévenante vendeuse de textiles traditionnels.

Arrivés à San Pablo, la misère est effectivement plus évidente : devant les minuscules maisons en adobe (brique crue), de petits commerces de survie sèment les rues : ici quelques fruits sur un étal, là une machine à presser des jus... Les gosses déambulent sales et pieds nus, et un instituteur évoque avec résignation les difficultés matérielles des écoles ; des hommes archi-saouls cuvent sur les trottoirs ou mettent des coups de pied dans les portails...

A San Marcos La Laguna, la vie des habitants perchés dans le village-haut (très haut !) semble plus douce. Les rives du lac, comme à San Pedro ont été squattées par des gringos ésotériques au goût plutôt raffiné : cours de tout ce qu'il y a de plus étrange au programme.

Santiago de Atitlán - lac Atitlán - (Guatemala) : 24 décembre

Nous partons pour Santiago à quelques minutes de bateau. Bien que San Pedro soit des plus agréables, nous espérons trouver dans ce village voisin quelque manifestation plus pittoresque en cette veille de Noël. Déjà, la vue de la jolie campagne qui borde la rive, champs de maïs, plantations de café, jungle échevelée nous fait regretter de ne pouvoir vagabonder à notre aise entre les hauts versants des volcans et l'étonnante petite protubérance du Cerro de Oro, une réplique miniature des deux autres émergée de la berge plane... Comment devant un paysage si paisible imaginer le crime ?

Santiago : une belle et majestueuse église à la façade blanche illumine la grande place déserte. Nous trouvons là, au cœur de la ville, après une bonne heure de recherche dans les rues escarpées, une chambre rudimentaire dont on imagine aisément que l'animation viendra perturber notre nuit. Mais il se trouve qu'ici, les hôtels en plus d'être sans charme sont hors de prix. Cette posada familiale, plus chaleureuse fera l'affaire...

Comme tous les soirs et partout dans ce pays, la ville vers les 19 heures est prise d'un sursaut. Tout s'anime, et un intarissable magma sonore accompagne chaque fois ce réveil ; la place se remplit de gosses agités allumant des pétards à tout-va, les sonos et radios se font écho de toute part. Les hommes, sans se soucier de cette cacophonie ambiante bavardent sur les bancs publics. Culottes courtes blanches, bleues ou mauves rayées de noir, leur allure évoque à la fois le corsaire, le gentleman à l'élégante chemise et le cow-boy au regard du large chapeau qui couronne le tout. Chez les femmes qui commencent à arpenter le marché, c'est le mauve ici qui domine. Le foisonnement de broderies précises sur les cotonnades (ourlant parfois aussi le pantalon des hommes) dessine sur chaque vêtement un véritable imagier des oiseaux ou des fleurs du pays. Quelques femmes portent une surprenante coiffe : 25 mètres d'une bande de tissu multicolore (tocoyan) d'à peine 10 cm de large, enroulée sur elle-même autour de la tête (autant dire qu'on ne s'apprête pas à la dernière minute !).

Aujourd'hui, les étals sont à la fête et l'exotisme des douceurs de Noël se lit ici dans le brillant des pommes, des poires et le rebondi des grains de raisin juteux ! Jolies boîtes de gâteaux secs bas de gamme et chamalows semblent également faire partie des douceurs convoitées... 

Quant à notre table, la recherche d'un restau un peu chic et engageant reste infructueuse. Finalement, un poisson-riz-guacamole-salade au comedor de notre pension, plutôt charmant, nous semble encore le plus sympathique : au cœur de l'animation, un œil dans l'assiette et un autre sur la place...

A quelques rues de là, l'église évangélique, chef-d'œuvre de béton et de baies vitrées est en pleine effervescence : orchestre et chœur sonorisés, micros des solistes en transe poussés au maximum de l'audible, karaoké avec écran gigantesque. Je m'éclate à chanter Gloria et autres niaiseries de bondieuseries en espagnol. Moi, ça me fait mourir de rire cette dinguerie, un autre, un peu plus loin chante et s'émeut jusqu'aux larmes...

Côté catholique, c'est ambiance guitares sèches désaccordées dans la nef austère (une sobriété, voir tristesse décorative de rigueur dans ce pays compensée en cette période de fête par des guirlandes lumineuses autour des Saints de bois et quelques banderoles de dentelles synthétiques sous la voûte). La voix d'un curé ultra soporifique rebondit sur ces murs sans joie qu'égayent du parvis les accents de la fanfare d'une procession. Ces interminables et presque inaudibles diatribes, ponctuées par des salves retentissantes de pétards, appellent miraculeusement de minutes en minutes un nombre toujours plus incroyable de fidèles. Dans l'église bondée, les plus beaux huipiles sont de sortie, on s'agenouille en élégante tenue dans les allées qui se colorent sous les statues des Saints au visage pâle et maladif. Eux aussi ont été vêtus de costumes bariolés que l'on ne leur connaissait pas. Passés quelques chants, nous laissons nos deux places rapidement  convoitées sur le banc...

Alors que la fatigue nous a gagnés, de notre lit, derrière le simple vitrage fendu qui nous sépare de la place, les tirs déchaînés au mortier entraînent nos rêveries en temps de guerre. Difficile de trouver le sommeil en état de siège !

Panajachel - lac Atitlán - (Guatemala) : 25 décembre

Panajachel est le lieu idéal pour une petite promenade en famille en ce jour férié. On retrouve la petite ville bien animée. Sur les bords du lac, les gosses de la capitale et d'ailleurs étrennent leurs tout nouveaux trésors : vélos, poupées, petites voitures, gros camions... et avec leurs parents se goinfrent de grosses glaces et autres plaisirs de belle journée ensoleillée. Nous, nous bouquinons face au lac et aux volcans jusqu'à ce que la fraîcheur habituelle de la fin d'après-midi nous déloge de notre petit coin d'herbe...

Chiquimula (Guatemala) : 26 décembre

Pas moins de quatre bus pour gagner cette ville étape, sur la route du Honduras (un bus bloqué au départ de Panajachel (??) nous contraint à trois correspondances pour gagner d'abord la capitale et de là, après un court trajet en taxi, faire un dernier changement)... Ici, en terre ladina (ladinos est le nom donné aux métis), les rues ont quelque chose de beaucoup plus ordinaire. Nous regrettons un peu cet itinéraire devant le peu d'intérêt que présente la ville. Une nuit à Antigua et un trajet direct en navette touristique jusqu'à Copán Ruinas (au Honduras) nous auraient évité de nombreuses heures de transports fatigants, sans nous coûter plus cher (mieux valait cette fois retourner vers un endroit connu et agréable plutôt que de découvrir beaucoup moins bien !)...

Dernière nuit, étouffante cette fois, au Guatemala (la veille, encore en altitude, nous dormions à grand renfort de couvertures et de sacs de couchage). Dans une chambre un poil glauque. Ses mêmes tons verdâtres déprimants qu'avait notre première piaule à Santa Elena...

Voilà en quinze jours ce que nous a offert ce pays. Pas mal, non ? Vous l'aurez compris, on a beaucoup aimé. Nous n'attendons pas autant de surprise du Honduras. Mais sait-on jamais ? Et puis, on ne peut pas s'en prendre plein la vue sans arrêt...

Nous continuons donc notre route piam-piam de microbus bondés en demi-sièges inconfortables, toujours accompagnés d'une sono tonitruante, une route que l'on devrait tracer sans trop de détours jusqu'au Nicaragua...

De la jungle hondurienne à vos contrées enneigées, nous pensons chaudement à vous. Prenez soin de vous et de vos estomacs. Que les plus gros buveurs de Champ' et bâfreurs d'huîtres gagnent !

Flo



Publié à 01:53 , le 30 décembre 2009, Guatemala
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Du Guatemala, retour sur le Mexique et au passage... Feliz Navidad !

ANTIGUA (Guatemala), le 16/12/09

 Hola !

Depuis quelques jours au Guatemala... La route suit son cours paisible, de belles découvertes en jolies surprises.

Pour commencer cette nouvelle et dernière page à la mode mexicaine, quelques lignes sur cette ultra sympathique ville du Chiapas, San Crist?bal de Las Casas : un coup de foudre total !

Petite embardée à Palenque ensuite avant d'aller se frotter à la jungle et partir à la découverte de ses trésors mayas ; et aux confins de cette nature luxuriante, un des postes-frontière les plus paumés qui soient, à cheval sur un le r ío Usamacinta. A l'autre bout du fil (de l'eau), le Guatemala... dont je vous parle une prochaine fois.

San Crist?bal de Las Casas (Mexique) : 3 décembre

Patio et hamac, terrasse au soleil, coin cuisine et repas « en famille », nous posons nos sacs à la casa de Caro, une sympathique Suisse inséparable de son chien Che qui s'est laissée séduire par San Crist?bal. Il faut dire qu'il y a mille raisons pour cela...

Arpenter le quadrillage des rues cette vieille cité espagnole, c'est comme évoluer sur un grand échiquier coloré où les pièces mélangées seraient entre autres des Mayas Tzotziles, des voyageurs, des expatriés... pièces nonchalantes et tranquilles jusqu'à ce qu'une parade, une procession, une manifestation zapatiste ou l'appel de la fiesta viennent les titiller.

 San Crist?bal, élue LA ville du Mexique et où l'on se verrait bien au nombre des expatriés. A défaut de s'y installer, nous profitons ici d'une halte tranquille de quelques jours.

- San Juan Chamula

A San Juan Chamula, se tient sur la place de l'église un grand marché indigène. Hommes et femmes sont vêtus respectivement de lourdes tuniques noires ou blanches et de jupes noires en poils longs de mouton. Chemisiers colorés complètent la tenue des femmes, chapeaux clairs et ceinturons, celle des hommes. D'autres femmes des communautés tzotziles voisines arborent pour les unes jupes et châles brodés aux tons bleutés de toute beauté et d'amples tuniques blanches à encolure multicolore pour les autres.


A l'intérieur de l'église, point de bancs, mais des épines de pin purificatrices qui jonchent le sol. Devant une ribambelle de saints jésuites adoptés par ces descendants des Mayas, des familles s'installent comme en pique-nique pour la prière et les rites de purification : alignements de bougies au sol que l'on asperge d'eau-de-vie ou de soda, des offrandes au même titre que les fleurs, l'encens ou les cierges mais qui se partagent et que l'on ingurgite à petites lampées (et que l'on rote allègrement pour chasser le mal) jusqu'à ce que les bougies s'éteignent.

Le lendemain, au musée de la médecine traditionnelle maya de San Crist?bal, nous apprenons comment plantes, minéraux, animaux, rites et prières (un nombre précis, certaines couleurs et tailles de bougies pour chaque situation de prière) participent de l'équilibre, de la santé et du bien-être des Tzotziles. Et les scènes étranges qui se déroulaient la veille sous la voûte sobre et sombre de l'église s'éclairent à la lumière de ces nouvelles connaissances.

- Plutôt passer sa vie que sa mort à San Crist?bal !

Foisonnement de constructions abjectes, de la pyramide au château fort miniature en passant par de nombreux essais néo-classiques à colonnades, et une avalanche de petites touches déco dont la surenchère ne semble pas pouvoir épuiser le mauvais goût ; le tout à grand renfort de béton et de parpaings évidemment. Pour les finitions, les mélanges de couleurs les plus horribles que l'on puisse imaginer, peinture ou carrelages de salle de bain. Entre ces petits bijoux architecturaux, des tas de mini chantiers à l'abandon, matériaux laissés sur place ; et des monceaux de déchets de fleurs mortes, de nourriture que les chiens errants se disputent...

Nous sommes au cimetière de San Crist?bal, un endroit affreux à mourir où interpellent  aussi quelques détails insolites et souvent risibles : comme les compteurs électriques sur le mur des caveaux qui tournent pour faire clignoter la Guadalupe bienveillante ou éclairer toute autre prouesse de déco intérieure. Il y a aussi ces seaux, balais et serpillières que l'on aperçoit à travers les petits rideaux à fleurs et qui trônent parmi les vasques et les portraits du défunt pour un petit salon mortuaire toujours bien clean...  

Palenque (Mexique) : 7 décembre

La route de San Crist?bal à Palenque se taille un chemin superbe entre les montagnes couvertes de jungle. A travers quelques nuages gris épars sur le ciel bleu, de longs rais de lumière caressent la canopée et font luire les bananiers... Puits de lumière sur les rides des montagnes, velours sur leurs bouclettes de verdure et de lianes, l'éclairage est de fête. On croit pouvoir lire au loin le détail d'une feuille inconnue tant l'horizon est limpide. Ras de marée végétale, la forêt couvre les vagues de bosses des collines sages aux plus hauts pics derrière, inlassable. A peine s'est-elle écartée des plantations de caféiers qui assurent une partie des richesses de la région. Quelques cahutes de bois et de tôle forment des villages où la population indigène survit entre quatre plants de maïs, un carré de haricots noirs (les fameux frijoles), un autre de patates douces ou de chile (piment) et quelques volailles.

- Palenque au temps des Mayas...

Palenque est une ville calme mais sans charme, qui n'a d'autre atout que la présence de son site archéologique à huit kilomètres de là.

Au cœur de la jungle se camoufle l'ancienne cité maya de Palenque. Sa pierre calcaire escalade en pyramide le flan d'un versant ou fait courir sur un plateau de verdure contre ces imposants soubassements des centaines de marches usées vers le ciel. 150 ans de restauration font revivre un ensemble architectural de toute beauté qu'avaient avalé les collines. Sur les bas reliefs, soldats et notables mayas aux coiffes extraordinaires, glyphes et décor floraux transportent au cœur de cette civilisation fascinante. Par bonheur, l'aménagement intelligent des lieux a su le préserver de la souillure touristique...

Frontera Coroza (Mexique) : 8 décembre

Comme son nom le laisse entendre, nous sommes dans ce village à deux pas, ou plutôt quelques brasses de la frontière guatémaltèque. Le large fleuve Usamacinta, fendant la jungle, sépare les deux pays. Dans ce coin de bout du monde, retiré dans la chaleur moite et la poussière, nous marquons notre dernier stop mexicain. Du Mexique profond et sauvage...

- Yaxchilán ou les secrets de la jungle...

A 40 minutes de lancha (le bateau à moteur local) se trouve enfoui dans la jungle épaisse habitée des cris des singes et des pumas, des chants de ses oiseaux loquaces, le site maya de Yaxchilán. Le matin, nous attendons un groupe de touristes afin de partager avec eux le coût de la traversée. Pour deux, le tarif est prohibitif. Tout bénéfice pour le conducteur, et pour nous, un coût divisé par trois, nous lui laissons une coquette somme qui viendra s'ajouter au prix du bateau déjà payé par le groupe au guichet...

Voilà comment nous avons mené notre barque jusqu'à ces vestiges miraculés... Tenace, la jungle surveille de près ces volées de marches patinées, ces voûtes effondrées, les pierres moussues et leurs angles émoussés par le temps... Sur la grande place, on lève les yeux sur la grande acropole qui couronne la haute colline en face ; à travers la jungle les rayons du soleil se fond un chemin et balaient leur faisceau sur les dizaines de marches qui y conduisent, comme un appel à pénétrer le mystère et la magie de ces lieux.

- Une frontière rudimentaire

Dans l'après-midi, nous décidons de passer la frontière avec tous les aléas que cela comporte en matière de transport à cette heure tardive. Nous tentons le coup. Au poste frontière, nous devons insister pour faire rappeler l'officier (maître du tampon !) en « déplacement urgent » (comprendre qui a autre chose à foutre que d'attendre sur place pour la poignée de personnes susceptible de passer ce minuscule poste-frontière !).

Dans un premier temps, on nous offre simplement de passer notre chemin jusqu'au Guatemala. Le poste est fermé même si tout laisse à penser qu'il est ouvert ! Refus catégorique (avec le sourire, toujours !), on sait ce que ça nous en a coûté en Thaïlande d'arriver sans tampon de sortie du pays voisin. Ce n'est pas que l'on tienne à visiter les geôles guatémaltèques !

Devant notre insistance (en espagnol grand grand débutant pourtant), l'officier soit disant à des kilomètres d'ici rapplique, sort de sa jeep en courant le tampon à la main et le sourire aux lèvres malgré tout. Cinq minutes plus tard, nous sommes sur la lancha qui nous fait gagner le Guatemala, notre passeport en règle.

A Tecnica, hameau sur l'autre rive, on nous attend au virage. Le changeur avec ses airs d'escroc et ses taux à faire pâlir ; ses amis, chauffeurs de taxi improvisés qui, afin de nous vendre leurs services à prix d'or, essayent de décourager l'attente d'un quelconque transport collectif pour Bethel (passage obligé pour les formalités administratives d'entrée). Plus loin sur le chemin, avachis à la terrasse d'un boui-boui où s'égosille une radio grésillante, deux mecs éméchés finissent par nous certifier qu'un bus va arriver dans quelque temps. Le niveau de fiabilité des renseignements collectés nous amène à préférer, pour ces 12 km, l'arrière d'un pick-up. Route défoncée et tourbillons de poussière dans les naseaux, quelques souvenirs à la mode cambodgienne se ravivent ! A Bethel, nous voyons passer le fameux bus... Et cette légère avance nous permet de faire les formalités (en évitant avec brio la petite taxe-pourboire « que l'on paiera à la sortie si on ne la paye pas maintenant » - oui, monsieur, on va faire plutôt comme ça ! -) et de l'attraper sur son retour, direction Flores. Tout s'enchaîne à la perfection !

 

Du Guatemala en veux-tu en voilà, dans un prochain post... Il aura des toucans, des, des coatis (si si, ça existe !), l'extraordinaire et mythique quetzal, les célèbres pyramides mayas de Tikal, des bus pouraves, des tacos plein de gras, des volcans actifs, des lacs, de la jungle, des guatémaltèques sympathèques... dans un message tout en espagnol tant on progresse comme des flèches ! Bref, ne manquez pas le prochain épisode ! Et en attendant...

Bonnes fêtes et bonnes vacances à ceux qui ont le plus de bol, et bonnes fêtes tout court à ceux qui n'auront d'autre choix que de digérer leurs tartines de dinde au foie gras au boulot !

On vous embrasse très très caliente-ment ! Feliz Nativad !

Flo



Publié à 06:43 , le 17 décembre 2009, Guatemala
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Mexico, Me-xi-iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii-cooooooooooooooo !

SAN CRISTOBAL (région du Chiapas, Mexique), le 05/12/09

Et voilà, c'est reparti pour un tour. A nous l'Amérique ! Départ du Mexique et engouffrement dans l'entonnoir central. Puis, la Cordillère des Andes en guide-ligne jusqu'au Chili peut-être... Point de chute encore dans le brouillard. A éclaircir...

20 kg dans les sacs à dos, une hérésie !

4 kg de plus chacun dans les bourrelets des hanches le tour de cuisse pour Madame et la bedaine pour Monsieur (on a cherché à nous engraisser à Cormontreuil et toute résistance aurait été un absolu gâchis ! Ah quand le cordon bleu vous tient...).

Concernant mes petites affaires, je suis «full equiped» : sacs à dos flambant neufs (merci papa, merci maman), chaussures de même (merci à toi JJ, à l'âme aussi généreuse que les pieds !), plein de trucs super utiles, ou nécessairement futiles pour quelques-unes, des choses avec leur petite histoire souvent (un collier, une montre, un petit masque de terre cuite, des douceurs pour le visage et le corps, une tortue en coquille de noix et de pistache, Gooba - mystic traveller forever -... )

Comment je me sens ? Ivre, grisée par l'excitation du moment et dans l'appréhension d'une l'hypothétique gueule de bois... On verra, buvons, embarquons-nous, il sera toujours temps de chercher après l'aspirine ! Surtout, ne pas se poser trop de questions, laisser agir le charme de la simplicité.

Allons voir si cette ville rend aussi fou que le refrain de Tino Rossi...

Mexico-City (Mexique) : 20 novembre

- Arriba !

Jamais je n'aurais pensé qu'un Paris-Mexico survolait... le Groenland. Si. Le manteau blanc sur les fjords, la banquise, les petits flocons d'iceberg qui pointillent l'océan, nous avons eu le bonheur de ce paysage rare et merveilleux. Inattendu aussi.

Puis, nous survolons Mexico-City. Vision surréaliste. La nuit est tombée et la ville scintille comme une forêt d'arbres de Noël, les avenues dessinent des guirlandes qui se meuvent lentement au rythme de la circulation ralentie par des embouteillages qui se perdent au-delà de ce que l'on peut voir. Même imaginer. Alors que l'on a cru 10 fois circonscrire les limites de la ville, elle n'en finit pas d'étaler ce tableau pointilliste, mural nocturne dont l'immensité n'a d'égal que la féerie.

Il est 19 heures, heure locale, le réveil a sonné il y a maintenant 24 heures. Epuisés, mais enlevés par l'excitation de nos premiers pas, on se paye même le crochet par le terminal voisin pour annuler notre billet de continuation vers le Honduras (ni KLM, ni l'immigration mexicaine ne nous ont demandé ce fameux billet de retour ou de continuation, comptant au nombre des formalités d'entrée pas si formelles ! Ô, affres de l'administration, comme il est doux de se perdre dans vos méandres absurdes...)

Arturo nous accueille après quelques inquiétants coups de sonnettes dans le vide. 22 heures, pour lui, la soirée commence. Pour nous, c'est la lutte contre l'effondrement immédiat.

3 heures de sommeil et nous allons croquer Mexico... Le soir même, une fiesta nous attend. C'est l'anniversaire d'Arturo. Pizzas, cervezas, et chiquitas déchaînées au programme. Du concentré d'énergie qui nous gagne pour une bonne soirée jusqu'à 3 heures. Une bonne recette pour chuinter le jetlag finalement...

- Encore un bel exemple de stigmatisation médiatique...

Mexico-City est une pieuvre incroyablement gigantesque et il est certain qu'il vaut mieux éviter soigneusement d'aller se frotter à certaines de ses tentacules.

A Coyoacán,  nous avons goûté un calme inattendu, flânant de chapelles baroques en placettes au charme fou parmi les rues colorées de crépis audacieux ; plus au nord, un centre ville aux édifices coloniaux majestueux. A ces heures, les avenues et le z?calo (la place centrale) sont bondés : la cathédrale, le dimanche accueille par centaines ses fidèles qui s'agenouillent jusque dans les contre-allées. Sur la place, on proteste aussi en masse derrière des bannières de toute sorte. Au lendemain du jour de la révolution, défile une parade militaire qui paralyse tous le quartier et accentue une présence policière déjà quasi-omniprésente.

Les voitures orange seventies du métro nous baladent quatre jours durant de quartier en quartier, de musée en musée : l'excellent musée anthropologique nous brosse l'histoire complexe des civilisations qui ont peuplé le Mexique : une collection de noms en «-tèques » : zapotèques, mixtèques, toltèques, chichimèques, aztèques, sans oublier les mayas et la civilisation classique de Teotihuacán dont nous visiterons les vestiges à  60 km de métro puis de bus au nord de Mexico. Le palais de Bella Artes nous dévoile quelques-uns des poignants  muraux de D. Riviera, une arme au bout du pinceau... P. Friedberg l'y côtoie dans les salles d'expo temporaires. Complètement séduits par le voyage dans son monde onirique et surréaliste, transportés.
 
                                                     
 
Il y a mille raisons de s'attarder à Mexico. La ville regorge de cafés, restaus, marchés à l'ambiance décontractée ou enflammée, la musique c'est au coin des rues, et sur chaque place quand vient le week-end, et les sourires vous suivent bien plus que les regards louches.

Evidemment, L'accueil chaleureux d'Arturo n'est pas étranger à cette arrivée en douceur. Comme deux poissons dans l'eau, nous avons croisé avec plaisir dans cet enivrant océan urbain...

- Les pyramides de Teotihuacán ( 0 - VIIIème s. ap. JC)

Des kilomètres de bétons s'agrippent aux collines de Mexico comme un lichen parasite. Puis la pierre basaltique de Teotihuacán sur un tapis de pelouse bien verte.

Du Soleil, de la Lune ou encore de Quetzalcóatl, le serpent à plumes, trois immenses pyramides aux séries de marches hautes et étroites nous portent plus près des dieux. Au sommet, une vue sur les vestiges de Teotihuacán et le plateau de Mexico, horizon lointain. Les nombreux touristes, la restauration un peu trop affirmée, l'émotion était moindre que ce que je l'avais présumée devant les statuettes et céramiques au grain si lisse du musée anthropologique.

Taxco (Mexique) : 23 novembre

Quelques heures d'un bus ultra confortable (bagages enregistrés, boisson offerte, appuie-têtes courbés sur le côté, tant de confort et d'espace que je peux même m'atteler à un moment d'écriture sur le PC) et nous voilà à Taxco, après un beau voyage dans les hauteurs verdoyantes du plateau de Mexico.

Accrochée à la colline, la ville est un enchevêtrement de ruelles escarpées, d'escaliers, de placettes nichées entre de jolies maisons aux façades blanches encadrées de pourpre ou de bleu Majorelle. Sous les toits de tuiles, fenêtres et balcons font des arabesques de fer forgé. S'y emmêlent des hibiscus et des bougainvillées lourds de fleurs, retombant en cascade sur quelque rangée de cactus raides dans leur pot.

L'église baroque de Santa Prisca, sur le z?calo est éblouissante, un chef d'œuvre de l'exubérance tropicale (le baroque mexicain est appelé le style churrigueresque). Extérieurs et intérieurs rivalisent en la matière : dentelle de pierre maniérée d'un côté des murs, angelots, saints et chérubins à la feuille d'or ornant les retables de l'autre...

Et les coccinelles ont envahi la ville... De chaque coin de rue, les «voitures du peuple» déboulent à toute allure. Il ne leur manque plus que les ailes pour éviter les manœuvres incessantes dans les virages en épingle et les ruelles trop étroites. Que le badaud reste sur ses gardes et qu'il gagne les hauteurs de la ville où les nuées de coccs se dissipent, s'il veut trouver un peu plus d'air pur... 

Se balader dans les ruelles abruptes n'est pas sans effort mais quelle récompense. Le labyrinthe du marché, sur plusieurs niveaux, et qui déborde en cascade dans les escaliers est encore une invitation à se perdre : parmi les étals de fruits et légumes si alléchants (papayes, goyaves, agrumes, pommes, nopal - cactus -, avocats, tomates... ), ceux de bijoux en argent (la spécialité locale), le coin des fondos (ces petits restaus typiques et bons marchés, 100% couleur locale) ; parmi les étals de fleurs et même quelques-uns plus étranges comme celui de cette vendeuse de jumils gigotant dans leur sac plastique, un insecte que l'on cherche dans les bois alentours au mois de novembre et qui se déguste vivant ou finit dans une sauce pour tacos !...

Le matin surtout, alors qu'une douce lumière caresse les murs blancs et réveille doucement la ville, Taxco retient le rêve...

Puebla (Mexique) : 25 novembre

- Padre nuestro...

Baroque flamboyant, tendance au kitsch parfois, et toujours à l'exubérance et à la surenchère décorative, les églises de Puebla (la chapelle du Rosario de l'église Santo Domingo) et des villages (Tonantzintla et Acatepec) aux environs de Cholula sont un véritable festival. La quintessence du stuc et de la feuille d'or. Des angelots aux traits incontestablement locaux (pour mieux séduire les convertis indigènes ?), aux fruits tropicaux, épis de maïs, chérubins mariachis, tout y est,  parmi les figures saintes et la Vierge nichés dans les dorures...

A Cholula trône une autre, moins remarquable sur une gigantesque pyramide sacrifiée sur l'autel du catholicisme, recouverte de terre et de végétation et d'où répliquent de l'horizon brumeux quatre pics volcaniques au cône parfait.

- Pierre et faïence

Patios, cloîtres, fontaines graciles se dérobent derrière de somptueuses portes cochères. En façade, les vives couleurs des talaveras, ses carreaux de faïences typiques de la région émaillent les murs pavés de tommettes ocre rouges. Parmi le damier de Puebla, ville élégante tirée à quatre épingles, la richesse de l'époque coloniale s'étale en un déluge de beauté architecturale.

Lui répond le charme discret du quartier des artistes, imbroglio de murs bas aux couleurs éclatantes et osées, repère de cafés et gargotes à la simplicité engageante. Et toujours dans l'air, un refrain qui trotte comme nous de jour comme de nuit...

Oaxaca (Mexique) : 28 novembre

Des cactus candélabre hérissent les flans arides des montagnes. Milliers de miradors sur les pentes, d'autres, filiformes, inclinent légèrement leur dernier mètre vers le sol comme un hommage à cette terre qui les a faits si grands (jusqu'à 10 m). Il y a aussi ceux-là, arbres denses comme des feuillus ; et quelques versants plantés d'agave qui teinte la terre ocre de reflets bleutés.

La jolie route qui mène à Oaxaca tient sa promesse pittoresque jusqu'à la ville, perchée dans les hauteurs : un damier de maisons basses, une palette de couleurs rieuses éclaboussant chaque mur ; une atmosphère décontractée ; rires, musique et danse sur le z?calo ; dans l'air, un parfum de chocolat et de mole (sauce à base de chocolat et d'épices) ; quelques gouttes de divin mezcal ; un petit hôtel sans prétention où s'épanouit un grenadier explosant de fruits délicieux...

- Vertige zapotèque

La colline de Monte Albán, perce l'immense vallée de Oaxaca. Coiffe de prestige, les vestiges de cette cité zapotèque (IV-VIème s. ap. JC) l'élancent un peu plus près du soleil. Au sommet de la plus haute pyramide, le vertige est grandiose. Le regard flotte : au loin, les montagnes nappées des brumes bleues matinales dentellent l'horizon ; devant, des arbustes fleuris de blanc jouent au pied des murs antiques sculptés de bas-reliefs. Premiers et seuls sur ce lieu magique, il nous appartient pour quelques précieuses minutes. 

- Kusturica à la mexicaine : le mariage de Donaji et Hector

Sur la place de l'église Santo Domingo, une fanfare assoupie sur les bancs attend la sortie d'un mariage. Contre les murs de cantera (cette pierre locale aux accents de bronze oxydé) du bel édifice dominicain, patientent deux géants de papier mâché et de tissu à l'effigie du couple. Ils attirent une petite troupe de gosses de rue qui, entre deux jeux, trottine en quête de quelques pesos. 

 
 

Sous le regard de centaines de chérubins stuc et or, de toute la bible peinte en médaillon et d'une assemblée attendrie, le jeune couple se dit «si» pour le meilleur et pour le pire...

Aspirés avant la fin de la cérémonie par quelque rue alentour, la fanfare nous rappelle. Sur la place, les badauds, vendeurs ambulants et la petit troupe de mioches regardent le spectacle : les bonshommes de papiers mâchés qui commencent à tournoyer animés par deux danseurs dessous, une gigantesque boule de tissu blanc marquée au nom des tourtereaux qu'un autre fait tourner sans relâche au bout d'une pique. Puis le cortège descend et embrase la rue sur son passage. Les vendeurs sortent de leur boutique et les flics se dandinent au rythme cadencé des cuivres ; Les enfants applaudissent et s'excitent, des couples esquissent quelques pas de danse à deux. Raz-de-marée sonore, le cortège entraîne tout le monde sur son passage. Et ce débordement de joie simple m'émeut aux larmes alors que je gigote avec la foule, peut-être car ces jolis moments collectifs et spontanés sont chez nous si rares. 

 - Marché de Tlacolula

Tous les dimanches, le gigantesque marché de Tlacolula envahit cette petite ville aux couleurs indigènes. Une foule de femmes aux robes fleuries d'imprimés vifs et chamarrés donne le ton. Sur les froufrous de leurs tabliers brodés retombent leurs lourdes nattes noires enrubannées de soie. Dans le dédale des étals se vend et s'achète un millier de choses : de la vannerie traditionnelle haute en couleurs aux babioles de plastique made in China, en passant par d'énormes dindons vivants, des bouquets énormes de fleurs enrobés de papier journal, des chapulinas (sauterelles grillées), d'entières boules de fromage, et ce miel qui déambule dans des brouettes...

Les hommes, eux, chapeaux vissés sur le crâne traînent leurs bottes du côté des couteliers, maroquiniers, tresseurs de corde (attrape-taureaux) sans omettre l'arrêt au stand : dégustation de liqueurs et de mezcal...

Puerto Angel : 30 novembre

Bus seconde classe... moins classe. Nous réalisons le pourquoi du confort exceptionnel des précédents. Retour à notre catégorie standard. Enfin, on a vu largement pire... La route est superbe. Lacets, lacets encore au cœur de montagnes rougies par une végétation en mal d'eau. Une garrigue aux couleurs presque automnales. Parfois un versant éclatant de vert. Bananiers en pagaille.

Puerto Angel est un village de pêcheur au rythme alangui. Chaque matin, le poisson se vend à même les bateaux à moteur qui reviennent de la mer vers 9 heures. D'énormes poissons. A chaque arrivée, c'est la ruée, le seul moment où le rythme semble s'accélérer sur la plage... Les clients dans la précipitation en tomberaient dans la coque.

Le soir, les hommes remontent au bout d'une simple ligne qu'ils tiennent à la main de bien plus petits trophées. Une quantité incroyable. Je déteste qu'ils laissent agoniser au soleil tous ces petits poissons. La vue de cette danse macabre, faite de frétillements désespérés, me fait frémir.

En face de la jetée, la colline du village brille comme un cuivre bien lustré sous les derniers rayons vespéraux. Tout en haut, écho de provocant à la bande de pêcheurs machos en bas, deux chiquitas se répandent en poses sensuelles et innocentes (sensuelles d'innocence ?) sur le toit de la chapelle. Autour de la large croix blanche qui brille comme un astre superbe, elles minaudent tour à tour devant l'objectif.

- Zipolite, Mazunte, Estacahuite...

.... trois plages charmantes aux alentours de Puerto Angel, en cette saison, qui se languissent. Aucun touriste. Les gargotes de bord de sable sont désertes ou fermées. Quelques chiens traînent au coin des palissades, abandonnant quelque déjection au passage. On trouve l'ombre sous les toits de palme à rénover pour la saison prochaine, entre les piles de chaises en plastique et les décorations martyrisées par le vent. Et son souffle fait craquer bananiers et cocotiers, répondant comme un écho aux vibrations fantomatiques.

Une destination idéale pour reprendre la route en douceur... Bien que très peu de mexicains parlent l'anglais, la langue est loin d'être une barrière pour voyager facilement dans ce pays. A l'image de l'espagnol dont les sonorités ne nous sont pas tout à fait inconnues, les repères sont ici bien plus évidents qu'en Asie ou en Inde...

Et en quelques semaines, nous commençons à aligner fièrement nos premières phrases en espagnol. Signe que l'on progresse : les réponses dithyrambiques (spécialité locale dirait-on) lancées à toute vitesse. Alors que l'on vous croit à la hauteur, vous restez comme deux ronds de tortilla !

En un mot, nous voilà amoureux de ces contrées : ambiance festive, petits plats sympathiques (à condition d'aimer le goût de la farine de maïs), paysages superbes de la sierra à la côte pacifique, métissage ethnique et culturel des plus riches (notamment dans la région du Chiapas d'où je vous poste ces premières impressions)...

Comme vous, nous baignons pleinement dans l'ambiance pré-noëlesque : guirlandes lumineuses, carillons en plastique chinois qui enchaînent, irritants, les petites mélodies qui vont avec, pétards en pleine nuit... Sans parler des innombrables et hideuses crèches qui s'installent un peu partout... Tout cela sous le soleil, ça change un peu l'ambiance mais n'en est pas moins un peu maboul. Dans un autre style que chez nous. Enfin voilà, on est avec vous : que s'ouvre la divine chasse aux cadeaux. Bonne course, bonnes courses !

On vous embrasse chaleureusement, hasta luego !

Flo



Publié à 08:02 , le 5 décembre 2009, Mexique
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Om suite : Home...

REIMS, le 01/10/09

Parfois, il arrive que l'on se demande pourquoi on est parti. Et quand on joue franc jeu avec soi-même, on finit toujours par trouver quelques raisons obscures dans les placards. Ce sont celles que l'on tait pour que nous accompagne un portrait flatteur et plein d'énergie au cours de nos pérégrinations. Finalement, je crois que j'ai appris à fouiller sans crainte dans les placards...

Les mauvaises raisons de partir sont aussi les meilleures pour continuer... Rien de parfait. Jamais. La vie quoi... la vie. Les questions se précisent autour du monde et les réponses sont à choix de plus en plus multiple. Evasives. Comme nous elles voyagent et prennent le temps. Comme si voyager c'était comprendre l'inutilité de saisir ce qui nous anime. Et juste s'animer. Essayer de vivre tout simplement, le plus simplement. Se soucier plus des questions que des réponses. Les premières sont le respect du voyageur envers le voyage. Les secondes... sont secondaires. « Etre un bon voyageur, c'est voyager pour de bonnes raisons » se désespérait Will, notre ami américain qui se désespérait au sujet des siennes. Je lui répondrais finalement qu'il faut voyager pour les bonnes questions. Bonnes ou mauvaises, les raisons sont l'élan, rien de plus...

En attendant le prochain élan, nous avons pris sans rien dire notre billet pour Paris, le 13 septembre. Sans rien dire, pour vivre simplement les choses. Ne faire attendre personne et m'aider ainsi à ne rien attendre moi-même, ne pas me laisser submerger par l'émotion, celle trop encombrante qui résulte de trop d'anticipation...

Voyager est un mode de vie. Ce n'est pas difficile de voyager, c'est la vie tout court qui est parfois difficile. On dit que voyager c'est quelque chose de nouveau chaque jour et que c'est en cela que c'est extraordinaire. Mais chaque jour qui passe pourrait faire que la nouveauté est attendue. Ce qui est difficile c'est de vivre avec l'innocent émerveillement de l'enfant bien heureux, s'émerveiller des moindres choses, et jouir de se plaisir suprême sans relâche. A Bamako, Delhi, Saïgon ou Reims, ça ne fait aucune différence fondamentalement. Voyager permet de retrouver ses yeux d'enfant, et la sagesse serait de ne plus jamais les perdre...

Nous espérons poser un regard neuf ou plutôt, retrouvé, sur nos contrées...

Si l'exercice s'avérait trop difficile, nous bosserons d'arrache-pied pendant la session de rattrapage : Fin octobre, nous nous envolons pour l'Amérique du Sud... jusqu'à l'été prochain.

 

Je lève donc le secret qui brûle les lèvres de certains... Nous sommes de retour en terre champenoise, c'est officiel ! 

J'ai bien profité pendant 15 jours de mon costume de fantôme... Vos réactions de surprise quand la porte s'ouvrait sur nos bobines sont inoubliables. Elles étaient vous, 100 % vous. Rien de moins que ce qu'il nous fallait...

A tout de suite.

Flo



Publié à 04:46 , le 1 octobre 2009, France
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Du Cachemire à Delhi...

DELHI (Inde), le 14/09/09

Namaste !

Pour l'Inde, on nourrit toujours des sentiments extrêmes : elle fascine ou elle repousse, enchante ou écœure, impressionne ou fait sourire, apaise ou irrite, retient ou fait fuir... Quoiqu'il en soit, ce pays pousse à assumer des sentiments clairs, apprend au voyageur à mieux se connaître sans doute...

Apprendre à connaître ses limites dans un pays qui n'en connaît guère, c'est plutôt déroutant. Ce qui apparaît d'abord comme une contradiction pousse à la réflexion. Dans un pays surpeuplé, on est toujours seul, et c'est peut-être tout simplement cela que permet l'Inde : le savoir, le comprendre, l'assumer et s'en servir... Cet extrait est venu appuyer mon sentiment que ce pays nous amenait sans doute à nous confronter davantage à notre être et donnait à son cheminement une importance plus grande que n'importe quels dogme, pensée ou philosophie. Comme si l'effort d'essayer de bien vivre, cette quête, était l'essentiel...

« Si même une doctrine est intrinsèquement d'ordre inférieur, le zèle déployé par le disciple pour sa conquête a une valeur propre et peut agir à la façon d'une gymnastique salutaire, accroissant l'énergie et la perspicacité spirituelle de celui qui s'y exerce. » (l'Inde où j'ai vécu, A.D. Néel)

Allez, encore une plongée dans ce pays fascinant...

Srinagar (Jammu et Cachemire, Inde) : 24 août

Nous quittons le Ladakh. Une dernière bouffée d'oxygène pur et raréfié entre par les fenêtres ouvertes du bus qui nous conduit en terre cachemirie... Au réveil, après une nuit frigorifique à lutter contre les courants d'air glacial (une porte que l'on s'entête à laisser ouverte à chaque - et très fréquents - arrêt), les vastes étendues rocailleuses de monts lunaires ont disparu. Les premières lueurs de l'aube caressent la barbe de verdure naissante des versants cachemiris, coulant les montagnes dans de chauds reflets de bronze... Sur les routes, des bergers en pheran (tunique grise traditionnelle) conduisent leurs innombrables chèvres ou moutons. Au passage du bus, les premiers s'immobilisent, bâton à terre, en laissant courir devant les seconds. Leurs yeux verts nous fixent quelques instants, le temps que dure cet événement-bus qui traverse une campagne presque désertique : seuls les campements militaires, quelques tentes de bergers, une pincée de hameaux aux maisons de bois gribouillent les flans immaculés d'herbe rase alentours...

Au terme de 20 heures de bus et de paysages grandioses, nous arrivons à Srinagar. Ici, le harcèlement touristique ne connaît pas de limites. Des dizaines de rabatteurs se massent autour de nous avant que nous n'ayons pu récupérer nos bagages sur la galerie. Et que la fête commence... Difficile de rester courtois quand l'on ne sent plus une once de respect à votre égard. Tout est bon pour « vendre » une chambre dans un house-boat, ses longues et charmantes barges du temps du Raj que les anglais habitaient sur le lac Dal. Un classique du tourisme à Srinagar mais dont la rage des rabatteurs (qui ont envahi le bus 40 km avant la ville et pour 40 km de harcèlement » !!!) et les innombrables mises en garde des guides touristiques comme des voyageurs nous ont finalement écartés... Difficile de croire à la tranquillité alors qu'on vous conseille de rédiger des clauses écrites sur ce que comprend le prix de l'hébergement (nourriture, transport quotidien en sikhara - bateau - , eau chaude...). Bref, l'entourloupe peut se jouer à tous les niveaux et nombreuses sont les possibilités de passer un séjour assez désagréable. Nous optons pour une chambre d'hôtel pour la première nuit, trop fatigués pour être vigilants et patients... mais les jours suivants, le quotidien de cette ville nous fera renoncer à plus d'investigation du côté du lac...

Au cœur de la vieille ville, de gracieuses flèches vert-islam s'élancent vers le ciel trouant un horizon d'habitations traditionnelles à l'état de décrépitude très avancé. Au seuil de ces étonnantes mosquées sans minaret, ou par une fenêtre (l'entrée m'étant le plus souvent refusée en tant que femme), j'admire le cou tendu et tordu l'originalité de leurs peintures multicolores sur reliefs de papier mâché... Entre les ruelles et les canaux couverts d'algues qui couvrent, providentielles, des monceaux de déchets, le vieux quartier exhibe une beauté amochée. En ce début de ramadan, l'activité restreinte des ruelles ajoute au charme de cette élégance décatie.

Les promesses de la nourriture cachemirie, réputée délicieuse, restent dans l'ombre jusqu'au coucher du soleil... Le jour comme la nuit, l'appel du muezzin et les longues heures de prières au haut-parleur rythment notre quotidien. Les nuits sont difficiles, arrêtées en plein vol onirique des 4h30 du matin. Pourquoi ces haut-(très haut)-parleurs d'ailleurs ? Certains pratiquants même se le demande...

Dans les allées des magnifiques jardins moghols, fleurs et bassins s'organisent avec raffinement entre d'élégants pavillons de pierre. Nous y trouvons une délicieuse quiétude. A l'ombre généreuse des hauts chinars, nous regardons les promeneurs, les hommes qui se prosternent à l'appel lointain du muezzin, les gamins qui plongent dans les bassins et narguent, nus, les petites filles des alentours... Pour quelques temps, nous sommes à l'abri des rabatteurs qui grouillent le long de la berge du lac. Puis, il faut aller se frotter à cette désagréable faune...

A l'ombre d'une large et confortable barque, lovés dans les coussins de ce fameux sikhara que l'on nous vante depuis des jours, nous goûtons une heure de promenade à l'abri des rayons aveuglants du soleil qui décline. Une douce lueur vespérale caresse d'or le dédale des canaux. Toute une cité lacustre vit en secret de la rive, dans un étrange labyrinthe de bicoques de bois, de pontons, d'herbes et de jardins, de va-et-vient d'oiseaux, de barques recyclées en boutiques ambulantes. L'âge d'or du tourisme au Cachemire est loin ; et les commerçants se lancent désespérément à l'abordage des quelques sikharas qui sillonnent les canaux. Les plus hardis vont jusqu'à tirer les rideaux qui nous protègent tant d'eux que du soleil rasant ; les commerçants-sur-pilotis devant leur marchandise pâlie par le soleil hèlent les touristes-flottants sans trop de conviction. Des centaines de house-boats immobiles sont vides et des milliers de sikharas vivent tout le jour amarrés à la berge du lac. Quand le Cachemire retrouvera ses touristes, ces derniers retrouveront certainement un peu de paix. Cette ville a de si jolies choses à offrir...

Jammu (Inde, jammu et Cachemire) : 28 août

De longues heures, la route serpente à travers les montagnes pointillées de chèvres à poils longs et de moutons. Entre les odorantes forêts de cèdres, les tapis d'herbe fraîche dessous et d'immondes constructions qui injurient le tout sans scrupules, elle se contorsionne pour se frayer un passage... un passage difficile : 9 heures de jeep (grève de bus : changement de standing !) pour 200 km. Sans doute faut-il s'écarter des versants encadrant la route pour saisir la beauté immaculée et sauvage que l'on attribue à ces contrées, s'écarter des versants éclaboussés par le béton, gâchés.

Ni Srinagar, ni Jammu ne me donnent la sensation d'avoir découvert LE Cachemire. Le vrai Cachemire vit en secret dans les montagnes, loin des militaires en embuscade le long des routes. Le vrai Cachemire vit loin de l'atmosphère pesante des grandes villes étouffant le plaisir du voyageur et jusqu'à sa curiosité. Il vit entre les glaciers et les pâturages, à des kilomètres de l'univers minuscule des rabatteurs abrutis par l'abandon des touristes (suite aux violences indo-pakistanaises en 2006). Le vrai Cachemire se soucie peu des touristes. Mais quand eux trouvent le Cachemire, on les accueille avec la surprise et le plaisir de quelqu'un qu'on attend pas. Nous devrions toujours aller là où on ne nous attend pas...

Jammu est une ville sans grand intérêt, dense et bruyante, suffoquée par une chaleur de plomb. Dans le bus qui nous conduit vers la fraîcheur des montagnes de Darhamsala, nous retrouvons avec plaisir Will, un américain pas fier de l'être... Quelques semaines auparavant, il dégoulinait avec nous sous une même chaleur immonde dans les rues d'Agra. Comme nous, il fuit Jammu.

Dharamsala - McLeod Ganj - (Inde, Himachal Pradesh) : 30 août

Un plaisant village-vacances pour travellers, babas-cool, bénévoles et adeptes de la méditation... Sans la présence émouvante de la communauté tibétaine réfugiée, McLeod Ganj (lieu de résidence de sa Sainteté le XIV Dalai Lama) ne serait guère que cela... Tout y est simple et relaxant si ce n'est la pluie qui s'abandonne sans relâche sur ce petit village perché dans les montagnes. Les commerçants ont compris qu'il fallait se la jouer zen avec les touristes et les laissent se balader en toute quiétude. Les rues regorgent de restaus et de bars sympathiques. On apprend ici des tas de choses qui vont de la médecine traditionnelle tibétaine à la fabrication de bijoux en passant par le yoga ou la cuisine. Bref, beaucoup viennent confortablement se coller ici pour quelques mois et on peut le comprendre. La nature autour est superbe, bien que noyée sous les nuages de pluie, elle ne nous ait offert d'elle-même qu'une vision intermittente et floue. Brumeuse.

Loin d'être l'Inde pittoresque de Varanasi, McLeod est un village dans les nuages qu'animent de chaleureux tibétains et des touristes qui ont à cœur d'approcher leur culture ultra-menacée (et de la défendre). Celle du touriste grignote peu à peu l'authenticité du lieu, mais les tibétains étant de fameux commerçants, la cohabitation fonctionne plutôt à merveille !

Il fait bon vivre à McLeod. Ici, c'est souvent un projet qui vous porte, car il ne faut pas (plus) attendre cela du quotidien un peu terni, ou trop fardé, de ce village de touristes réfugiés.

Amritsar (Inde, Penjab) : 6 septembre

Gare routière d'Amritsar : un nuage de poussière enveloppe les trépidations de la ville dans un voile opaque... La lumière du soir fait scintiller orangées les particules en suspension. Mon regard saute de turbans en turbans : j'étudie la complexité de leur nouage compliqué et si esthétique, ne cesse de considérer la classe indéniable qu'ils confèrent à ces grands hommes sikhs. Les jeunes garçons ne portent qu'un chignon enveloppé serré sur l'avant de la tête, et cette coiffe leur donne quant à eux une vague allure de schtroumpf au bonnet coloré. A l'entrée du temple de la ville, les hommes arborent en bandoulière le poignard traditionnel (petit et courbe). Les plus âgés ont souvent les plus hauts turbans (question de mode), une simple tunique claire, et leur longue barbe devenue blanche ajoute de la douceur à leur fière allure.

Le temple d'or est un endroit emprunt d'une profonde sérénité. Les sikhs accueillent les étrangers avec une générosité et une ouverture d'esprit telle, que l'on erre autour du temple dans la plus grande quiétude. Au coeur d'un bassin sacré dans lequel miroitent ses vacillants reflets, le sanctuaire couvert d'or s'ouvre comme un lotus dans la fraîcheur matinale. Des allées encadrent le bassin de marbre blanc. Les murs des somptueux bâtiments qui en dessinent le contour extérieur sont incrustés de haut-parleurs Bose (enfin un endroit où l'on est sensible à la qualité du son) : chant, tabla et harmonium joués en permanence dans le sanctuaire accompagnent nos méditations.

Parmi des milliers de pèlerins, nous sommes les seuls touristes occidentaux. Le sanctuaire nous est ouvert, le réfectoire où l'on sert un repas gratuit également. Assises en lignes sur le sol, des milliers de personnes se voient servies à grand revers de louches et en quelques minutes à peine, un repas qui arrive par seaux entiers. Dans les cuisines, une incroyable machine débite des milliers de chapatis qui viennent compléter les paniers garnis par ceux qui les façonnent à la main. Sur d'immenses plaques, les pains dansent en se retournant au bout des piques, on fait bouillir le chai (thé) dans de hauts chaudrons de cuivre. L'organisation, des vestiaires (on se déchausse dans le temple) aux cuisines, en passant par le réfectoire, et les cuisines est admirable, d'une efficacité rare dans ses contrées.

- "French Cancan" à la frontière...

A quelques kilomètres d'Amritsar, le poste frontière entre l'Inde et le Pakistan offre chaque soir un spectacle militaire pathétique : le cérémonial de clôture de la frontière. Il consiste en des gradins bondés du côté indien et vides de l'autre en cette période de Ramadan ; les uns, des milliers, qui hurlent leur ferveur patriotique et les autres qui répondent sur le même ton avec un volume assez ridicule pour exciter davantage les premiers. Puis après que le chauffeur de salle a fait son travail en entonnant des slogans à répéter en hurlant, quelques femmes de l'assemblée courent en relai un drapeau gigantesque à la main... Plus le drapeau est haut et le pas rapide, plus elles sont applaudies. L'une d'entre elles se prend les sandales dans son sari, elle s'affale sur le drapeau. Une catastrophe, un grand moment de solitude, un drame personnel. Car seuls les touristes assistent à un spectacle au second degré ; les indiens, eux, vivent un moment émotionnel intense et inoubliable.

Vient enfin le défilé des militaires au pas de l'oie. Tour à tour, ils poussent un grand cri, amplifié par le micro que le chauffeur de salle leur fourre presque dans le gosier. Le cri dure une minute environ, jusqu'à ce que le militaire à bout de souffle s'élance alors dans une marche accélérée entrecoupée de levers de jambe grotesques en direction de la frontière, en symétrie de son homologue pakistanais. On fait les gros yeux, on gonfle le torse, on crie en se faisant face à face... Plusieurs binômes défilent ainsi avant que les drapeaux soient baissés lentement à la stricte même vitesse (l'un ne doit surtout pas être plus bas que l'autre), pliés et mis en sécurité alors que les portes se ferment jusqu'au lendemain.

Un joli spectacle à la frontière.... entre majorettes et French Cancan où le ridicule n'a d'égal que l'absurdité de la chose. Notre manque d'enthousiasme semble stupéfait les indiens de la jeep-taxi. DVD en main, ils ont, eux, assisté à un spectacle de la plus haute importance nationale ravivant leur ferveur patriotique primaire. Cette nuit, ils rêveront des graciles militaires, à leurs yeux si viriles et si beaux... Comme c'est méchant de briser les rêves, on ne leur parlera pas des majorettes...

Delhi (Inde) : 8 septembre

Delhi cette fois essuie les pluies de mousson. La chaleur sous la pluie battante est devenue supportable. Sous un parapluie déglingué, nous partons à l'assaut des rues trépidantes de la Capitale, de notre "Bombay Palace" de Pahar Ganj (en Inde, tout est "palace", "deluxe", "super-deluxe", "100 % pure quality" et plus c'est miteux, plus on déborde de modestie...) aux bazars de Old Delhi et des environs.

Temples et mosquées quadrillent le paysage, imprègnent le décor de bien différents caractères : il y a les gueules béantes des fauves colorés, porches délirants qui ouvrent leurs crocs sur les temples modernes hindous (à faire pâlir un fan de Disneyland) ; plus loin, plus sérieux, le gré rouge noirci de pluie de la Grande Mosquée, plus grave encore, sa cour des miracles qui essaime les marches autour ; il y a aussi cette musique envoûtante qui déborde d'un temple sikh aux moquettes moelleuses ; de nouveau un temple bariolé, un autre encore et un Hanuman psychédélique (Dieu à la tête de singe) de deux mètres de haut qui veille...

Marcher dans les rues de Delhi, c'est aussi jongler entre les ruisseaux qui cherchent les égouts, les mares d'eau noire charriant les ordures ; c'est éviter la douche des auvents qui ruissèlent en trombes de toute part, les éclaboussures des rickshaws inondés qui foncent tête baissée dans la cohue ; c'est piétiner au rythme de la foule colorée qui slalome, désinvolte, parmi les vaches sacrées en grève (et indélogeables) devant les vitrines, s'embourber dans ce magma bi- et quadrupèdes qui dégouline entre le flot anarchique de la circulation ; c'est s'arrêter à chaque mètre pour esquiver une cargaison qui déborde, le guidon ou la roue d'un vélo, le passant qui ouvre son parapluie sans prêter attention, le badaud hésitant qui barre votre passage ; c'est avoir mal au ventre devant ces centaines de sans-logis en guenilles qui quémandent devant les dhabas (restaurants) après le coucher de soleil. Assis sur la chaussée détrempée, ils attendent sagement sous la pluie deux chapatis et une ration de dhal en ces soirées de ramadan empruntes de charité usée et pathétique... c'est aussi s'étonner de tout, de ce décor fourmillant et sans repos, des gargotes improbables qui ponctuent les milliers d'échoppes de ces quartiers populaires, des stands débordants d'une inimaginable quantité et diversité de marchandises... S'étonner de tout car, c'est à peine croyable tout ce qui peut se passer dans une rue de Delhi en cinq minutes, tout ce que l'on y voit, ce vertige de couleurs en mouvement perpétuel ; tout ce que l'on y sent de mélanges olfactifs déroutants : urine-huile de vidange dans les rues du bazar mécanique, cardamome-ordures au coeur du marché aux épices, friture-fruits exotiques entre les dhabas et les étals des vendeurs ambulants, patchouli-égout dans les quartiers des parfumeurs... Tantôt la bonne odeur, la senteur d'orient domine, tantôt le dégout gagne les sens, voilà une belle image de l'impermanence indienne...

Quoi qu'il en soit, pour savourer comme pour s'écoeurer et ce, sans péril, il convient de trouver impérativement un dérisoire demi-mètre carré de refuge. Marcher et rêvasser, marcher et observer, marcher et s'offusquer ne sont nullement compatibles. Marcher dans les rues de Delhi nécessite une parfaite concentration, presque une stratégie... L'agitation qui bat les ersatz de trottoirs dépasse l'entendement. Prendre un métro est une expérience aussi oppressante et inoubliable, qu'une ruée adolescente au premier rang déchaîné d'un concert de rock bondé au Zénith... Quoique le sonore reste ici mon seul enfer... Rien qui ne puisse satisfaire mon ouïe martyrisée, aucun refuge... A la fin de la journée, la fatigue et la lassitude ont vaincu mais pour le reste du temps, quel foisonnement, quelle plongée, quelle ivresse ! Comme les rues de France vont nous paraître sages...

Nous vous embrassons. Prenez soin de vous, à bientôt.

Flo



Publié à 02:06 , le 15 septembre 2009, Inde
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De la plaine du Gange aux hauteurs ladakhies...

SRINAGAR (Inde, Cachemire, Jammu et Cachemire) 

 Julay (comme dirait "flickr", vous savez dire bonjour en ladhaki !) 

De la plaine du Gange aux hauteurs ladakhies, le chemin est long, plein de surprises... Mille et un visages de l'Inde sourient au voyageur : l'Inde indianisante, l'Inde surfant le Tibet ; l'Inde des villes, l'Inde des campagnes ; l'Inde des trains de plaine, l'Inde des bus de montagne ; l'Inde des vaches sacrées, l'Inde des monastères bouddhiques, l'Inde des minarets ; l'Inde des saris, l'Inde des bonnets de laine, l'Inde des peaux cuivrées et imberbes; l'Inde des moustaches broussailleuses ; l'Inde des ventilos, l'Inde des couvertures en poils de yack ; l'Inde ceci, l'Inde cela, l'inde dingue... changeante, étonnante, déstabilisante, unique et multiple.

Et pour en parler, quelques pages que je sais trop longues...  Foisonnement de mots excités par la stimulation incessante des sens, la richesse des tableaux contemplés, le merveilleux quotidien ; des mots auxquels je m'accroche pour mieux me souvenir, par peur d'oublier comme on oublie même les plus beaux rêves ; des mots pour partager, dont je rage qu'ils n'aient pas la tâche facile... Amputés de leurs photos complices, ils m'ont souvent manqués, je les ai souvent maudits, indomptables... Ils m'ont donné envie de me taire... Et puis quoi, je suis une grande bavarde et j'ai continué, plutôt deux fois qu'une même... Point de zèle. Juste le reflet de mon inaptitude à la concision. Un lâché verbal dans tout sa « splendeur » (si seulement !). Pour me venger d'eux. Je parle, je parle en espérant que vous nous suiviez... En route ! Quelle route.  Que le soleil et la chaleur estivale vous invitent à entrer dans la danse et fouler en pensées ce pays fascinant...

Gorakhpur (Inde, Uttar Pradesh) : 19 juillet

Gorakhpur est le genre de ville où une seule pensée vient à l'esprit quand on débarque : fuir ! Fuir une circulation anarchique et infernale, fuir ces coins de rues qui font office de décharge publique, les murs rougis des bâtiments (jusqu'au hall de gare) de pissotières et de crachoir à bétel, les cubes sales de béton en guise d'hôtel et les klaxons pour berceuse... Pour cela, il faut passer l'épreuve de la gare ferroviaire, enjamber les passagers qui attendent par centaines leur train couchés dans la crasse du hall, valser avec les guichets, tendre une oreille patiente aux paroles indéchiffrables d'un guichetier peu aidant (ou peu aidé ?) retranché derrière une vitre qui anéanti définitivement tout espoir, au vu de la cacophonie ambiante, de le comprendre aisément. Après avoir couru aux quatre points cardinaux suite aux précieux conseils des badauds, vous vous retrouvez devant un panneau minuscule planté dans un endroit improbable... Il est rédigé en hindi, évidemment et comme vous n'êtes pas Champollion, il s'agit de dénicher à ce moment-là une bonne âme plus ou moins anglophone (ou plutôt plusieurs, histoire de recouper les informations) qui voudra bien vous aiguiller dans cette usine à gaz. Ensuite, il faut grimper dans un wagon correspondant à la catégorie que vous avez achetée (et elles sont très loin de se limiter à 1ère et 2nde classe !!). Comme vous n'êtes pas vraiment certains que vous avez acheté ce que vous pensiez acheter, ce n'est pas si simple ! Et après avoir trouvé une place libre... vous pouvez enfin souffler, répondre gentiment au dixième "Where are you from ?" (ou "Where do you live your country ?" selon le niveau linguistique...) que vous posent les passagers qui défilent, ouvrir un bouquin tout en oubliant progressivement leur regard curieux scotché sur vous pour les prochaines six heures...

Voilà comment on en finit par squizzer son petit déjeuner et fureter à chaque arrêt pour chercher en vain de quoi grignoter alors que le train ne s'arrête que quelques secondes (aucun marchand ambulant sauf pour le thé !?). Et pendant ce temps, alors que vous pensez que tout se passe comme sur des rails, un enfants de salaud monte sur la couchette supérieure, ouvre tranquillement votre sac (pendant qu'un autre vous tire le portrait sur son mobile ou vous plonge dans un dialogue de sourd assez prenant) et vous tire votre appareil photo... Au moment où Cyril songe justement qu'il serait bon d'aller le cadenasser - bien qu'il l'ait sous les yeux - car le train commence à se remplir... Voilà comment on finit un trajet vers une ville dont on attend un séjour merveilleux, dépités, écoeurés, abattus, en colère, culpabilisés et honteux alors que la compagnie du mauvais oeil aurait été plus facile à supporter... Un billet de train à 1500 euros tout de même, les dernières photos envolées avec la carte mémoire, et la suite du voyage en deuil de clichés ! Avoir relâché notre vigilance dans ce train si tristement réputé (au commissariat, nous sommes trois à faire une déclaration de vol), est tout bonnement invraisemblable... Cette minable petite frappe au pantalon de velours beige qui tirera une poignée de roupies de son larcin sonne le glas de 18 mois vigilants sans galère... Et la résonance risque de faire mal bien longtemps...

Varanasi  - Benares - (Inde, Uttar Pradesh) : 20 juillet

A l'aube, quand le Gange se nimbe de doux reflets dorés, une heure de canotage paisible dévoile le quotidien matinal de cet extraordinaire chapelet de ghâts dominé de la rive par quelques palais majestueusement décrépits. Le long des berges, les batteurs s'activent pieds nus dans l'eau à la lessive sous les marches colorées des draps mis à sécher ; plus hauts, des centaines de personnes se plongent avec ferveur dans les eaux sacrées. Le bain rituel au milieu des ordures ne semble déranger que le regard aussi surpris qu'émerveillé des touristes. Partout, des pèlerins en orange affluant chaque jour de tout le pays colorent les berges animées du battage des vendeurs ambulants, des astrologues, des loueurs de barques et des badauds... Ils portent un bâton décoré de guirlandes et de fanfreluches religieuses en plastique où deux jarres suspendues emporteront un peu de ce précipité sacré à base de streptocoques fécaux (aux taux tels que seuls les dieux sont en effet capables de le purifier !). Un spirituel brouhaha plane au-dessus des visages tranquilles des yogis en méditation, des sâdhus fardés de cendre, des brahmanes officiant à l'ombre des parasols. Dans cette cohue tranquille se frayent les omniprésentes vaches sacrées, les chèvres et les cabots galeux comme tant d'autres venus trouver ici le coeur spirituel de Varanasi ; ces ghâts qui à chaque seconde réservent une image superbe ou étonnante, où les visages expriment un concentré de ferveur, de rêve et d'émerveillement...

La nuit tombée, on célèbre le fleuve, avec la Ganga Arti. De jeunes brahmanes dansent sur fond de bande sonore grésillante en faisant tournoyer lentement candélabres, plumeaux et autres objets de culte entre deux jets de pétales de rose... Devenue un peu folklorique, la cérémonie prend davantage les traits d'un spectacle convenu, trop routinier pour que les protagonistes y investissent encore pleinement quelque émotion... 

En suivant les ghâts vers le Nord, les myriades de petites bougies votives qui constellent les eaux du fleuve semblent annoncer les immenses flammes des bûchers de crémation. Les corps des défunts attendent dans leur brancard de bambou en équilibre sur les marches ou sur quelque muret délabré. On pèse le bois à l'aide de gigantesques balances, on prépare le bûcher sur les cendres encore chaudes du précédent, on l'élève, puis le brahmane et la famille procèdent aux rituels avant que les flammes viennent libérer l'âme du défunt. La famille part ensuite... peut-être pour s'épargner la vision du corps léché par les flammes, ou piqué au bout d'une perche de bambou pour être replacé au coeur du bûcher... peut-être car cela n'a plus vraiment d'importance. Autour, les vaches broutent les fanfreluches des brancards, se mettent à courir quand inconscientes, elles viennent se coller d'un peu trop prêt à l'attrayante paille qui chapeaute les bûchers... Les chiens reniflent les cadavres en salivant, les familles boivent le thé sur les marches. A Varanasi, le feu des bûchers ne s'éteint jamais (250 crémations par jour), on se damnerait pour y mourir... Les murs pissant d'urine sur le ghât voisin, les monceaux d'immondices qui n'ont même plus la place de couler au pied des bûchers, l'activité frénétique qui ôte le temps aux délicatesses cérémoniales, la famille assise dans la bouse des marches... soit le simple quotidien des indiens, qui ne semble pas plus déranger leur vie que leur mort...

Le jour, quand le soleil écrase les ghâts de lumière, nous goûtons la fraîcheur des ruelles étroites de la vieille ville, entrelacs dans lequel il n'y guère d'autre choix (et de toute évidence le meilleur...) que de se perdre...  

 
Les gosses y courent pieds nus bousculant les vaches qui barrent leur passage ; les motards en Enfield s'excitent quand les charrettes en font autant ; devant les terrasses grillagées des restaurants, les singes observent curieux les touristes en cage qui profitent, à l'abri de leurs instincts chapardeurs, d'une vue délicieuse sur le Gange. Bordées de minuscules échoppes dont certaines pas plus grandes qu'un placard, ces ruelles sombres, bien que constellées de bouses et de déchets enchaînent les scènes d'un quotidien qui surprend et ravit tant les sens que l'esprit... 

 
 Quand sans le savoir, vous arrivez à Varanasi la veille de l'éclipse solaire totale la plus longue de tout le 21ème siècle, l'extraordinaire coïncidence (qui inonde la ville de japonais et de coréens) de se trouver à un moment exceptionnel dans un lieu aussi exceptionnel est complètement fascinante. Après la beauté du petit jour, un crépuscule vibrant de quelques minutes plonge les ghâts dans les cris d'excitation puis un silence de souffles retenus, quelques minutes d'une lueur indescriptible que les croyances les plus diverses ont teintées tantôt d'angoisse tantôt d'espoir... alors que la beauté nue de la logique astrale en chavirait d'autre... 
 

A la fois le moment le plus difficile pour faire le deuil de son appareil photo et l'endroit le plus magique pour l'oublier...

Khajuraho (Inde, Madhya Pradesh) : 27 juillet

Gare de Varanasi. Le charme de la vieille ville n'est déjà plus qu'un souvenir harassé sous les coups de son infernal ceinturon urbain... Trajet au coude à coude en auto-rickshaw, les mains protégeant les oreilles avant l'épreuve du slalom pour traverser la dernière avenue et rejoindre la gare peuplée de bonshommes orange qui s'en retournent purifiés au bercail. Attente. Coupure d'électricité. Black out sur les quais bondés. Puis mêlée autour des wagons. Dans la poche de Cyril, une main arrêtée...

Nuit blanche sous le regard inlassable de douze paires d'yeux ronds (soit 4 pèlerins par couchette), en prime les douze paires de panards noirs de crasse qui vont avec et traînent à l'occasion sur la couchette de Cyril. Je pense à ces yeux blancs qui apparaissent sur le fond noir des BD pour signifier la présence... Derrière mon masque de nuit serré d'un foulard, je les sens me privent d'une quiétude suffisante pour m'endormir... Puis à 3 heures, déferlement de la seconde vague : une famille tout ce qu'il y a de plus indienne à qui il semble difficile de s'installer sans réveiller tout le wagon... Pas même une heure de sommeil au compteur et le lendemain, il faut enchaîner une matinée de bus puis un bout de chemin en jeep pour gagner Khajuraho.

L'oeuvre du règne des Chandela, 22 temples semés du X au XIème siècle (encore aux prises avec la jungle au XIXème siècle), résiste superbement aux assauts du temps et couronne cette petite bourgade perdue en pleine campagne. Un lieu insolite pour réaliser le rêve de grandeur d'une dynastie et qui ouvre déjà les portes d'une architecture toute aussi empreinte de mystère... Le plus envoûtant plane autour des sensuelles nymphes célestes sarasundari et couples mithuna (adeptes du Kama Sutra), leur jeu érotique et leurs attitudes lascives parmi animaux mythiques, soldats au combat et scènes de vie quotidienne... Ensemble, elles brodent des dentelle de grés aux murs des temples, à leurs forêts de sikhara, ces dômes sculptés qui élancent les massives structures pavillonnaires plus près des Dieux.

Khajuraho jouit d'une quiétude campagnarde qui se déguste en Inde avec le plus grand délice, le plaisir avide des instants rares... L'ombrage des incessantes sollicitations mercantiles, avec les touristes, disparaît au fil des ruelles étroites de la vieille ville à l'écart des temples. Les pastels bleu et vert de leurs maisons rases l'habillent d'une atmosphère marocaine. Sur les murs de la kasbah se seraient invitées les divinités peintes du panthéon hindouiste....

Agra (Inde, Uttar Pradesh) : 29 juillet

A Agra, capitale touristique indienne, la concentration inégalée en emmerdeurs de tout poil est à la hauteur de sa fabuleuse manne touristique héritée de l'empire Moghol. A quelques centaines de mètres du précieux Taj Mahal, dans le quartier touristique "sac à dos" de Gang Taj, pas un mètre sans que l'on vous agrippe : un rickshaw, un changeur, un guide, un épicier, un restaurateur, un vendeur de Taj Mahal miniature en faux marbre ou que sais-je encore... Une ville qui ne nous aurait pas arrêtée plus de deux jours si Cyril n'avait pas eu à se reposer d'une forte fièvre... 

Aussi, à petits pas, nous ouvrons le bal des sites touristiques avec les émouvants mausolées de Mizra Ghiyas Beg (ou « Baby Taj » ou Taj des fauchés : au tarif sept fois inférieur à celui, prohibitif, de son célèbre grand frère) et celui de l'écrivain Afzal Khan. Le lendemain, Fathpur Sikri nous ouvre les portes de ses imposants palais et pavillons de grés rouge : coupoles, colonnes indiennes, tuiles persanes bleues, murs ciselés de fines sculptures ornent l'impressionnant chef d'oeuvre de l'humaniste Akbar... Au terme d'un voyage en bus assez épique (après 500 mètres, le bus fait demi-tour et revient à la gare où nous attendons une heure et demie le suivant ; ce, dans la cacophonie hallucinante d'une sono à vous décoller les tympans) les charmes de l'empire Moghol n'ont pas eu raison de la fatigue intense de Cyril qui ne rêve pour tout palais que de son lit.

Troisième jour : repos complet. Camp retranché dans la chambre d'hôtel. Jour suivant, je m'offre le Taj en solitaire et dans la foulée le fort d'Agra.... Cyril qui a déjà visité les lieux il y a quelques années leur préfère une fois encore de nécessaires heures de repos...

Pendant que Mumtaz Mahal passe sa vie dans son mausolée à la blancheur de neige éternelle, étincelant de millions de pierres semi-précieuses incrustées dans le marbre blanc, d'autres passent leur vie dans des taudis semés d'ordures multicolores. Voilà l'Inde, fidèle à ses extrémismes les plus criants. Un pays où la merveille n'est jamais qu'à deux pas des pires tableaux... Il suffit de prendre le train, quelques heures plus tard, d'observer les quais bondés. Vos yeux se détournent d'un homme titubant parmi des milliers de mouches accrochées à son pantalon souillé de sa merde ; vos yeux se froncent en regardant cette mère qui pousse sa gamine apeurée et en larmes à aller quémander quelques roupies aux touristes ; ils se font ronds devant la file (indienne) des culs le long des voies qui défèquent sans se détourner ; des yeux qui vous laissent souvent sans voix, devant des vies à quai, où jusqu'à la substantifique moelle du qualitatif humain semble se faire parfois la malle... 

Delhi (Inde, Haryana) : 2 août

Quelques jours de repos forcé à Agra pour affronter les turpitudes de la Capitale... Il fallait bien cela. D'abord, un court trajet en train, les joies de la bousculade dans les wagons dans une allée de 50 cm de large piétinée dans les deux sens... Quand les réservations ne sont pas possibles, faire sa place relève du parcours du combattant. Un groupe d'indiens bien sympathiques nous invite par chance à partager leur compartiment, nous évitant ainsi trois heures debout dans l'allée central...

Arrivée à Delhi. Sans surprise, la ville est une fourmilière gigantesque, surpolluée, poussiéreuse, arrosée par une chaleur torride qui rend la moindre activité assez pénible. La cohue y est telle que je manque de me faire piétiner par une vache fonceuse apeurée par l'excitation klaxophonique des deux roues. Pour éviter ses cornes, pas d'autre choix que de chambouler un stand d'ustensiles en inox que le marchand, probablement habitué, réorganise avec le sourire. Les pickpockets sont les seuls à se réjouir d'une telle foule qui offre les conditions optimales pour une fouille imperceptible. J'en arrête un dans mes poches vides, l'empoigne et l'engueule quelques secondes avant qu'il ne disparaisse dans la bousculade. Alors que Cyril est toujours fiévreux, et moi aux prises avec une tripaille en alerte rouge, nos seules activités consistent à organiser les jours à venir et consulter le médecin local. Une expérience : une échoppe ouverte sur la rue, des patients jusque sur le trottoir pour cinq minutes de palpation en direct devant l'assemblée des malades ! On repart avec quelques pilules dans un sachet en papier, des jaunes et des oranges, des petites et des plus grosses,  voilà tout ce que l'on peut en dire...

Manali - Vashisht - (Inde, Himachal Pradesh), 2050 m : 5 août

A quelques kilomètres de Manali, les vieilles pierres du paisible village de Vashisht nous accueillent au coeur des montagnes. On y troque le ventilo contre les couvertures, le gazage au dioxyde de carbone contre le plein d'un air frais au parfum de chanvre (sympathique envahisseur des collines avoisinantes) à peine troublé par l'odeur puissante du bétail qui arpente inlassablement les ruelles abruptes. L'agitation frénétique a fait place nette aux ballades tranquilles ponctuées de sympathiques moments de détente au gré des rencontres entre voyageurs et vacanciers... Avec bonheur, nous renouons avec l'Inde des montagnes : après le Sikkim, nous approchons son versant occidental avec les hauts sommets ladakhis en ligne de mire...

Keylong (Inde, Himachal Pradesh), 3350 m : 8 août

Le coeur du Ladakh, Leh, se conquiert en deux jours. La route qui y conduit est aussi éprouvante qu'extraordinaire, une des plus extraordinaires au monde dit-on... presque un voyage lunaire... Les cents premiers kilomètres mènent au village étape de Keylong au terme d'un voyage de douze heures. 

A 10 heures, nous partons de Manali après avoir laisser filer le premier bus et faute d'avoir pu, dans l'assaut des trente premières secondes y dégoter deux places assises. In extremis, on fera siège à part dans le suivant, un à l'avant l'autre à l'arrière avant que l'engin se lance cahin-caha à l'assaut des montagnes et du col de Rothang à quelque 4000 mètres d'altitude... Eventrée par les intempéries, le passage des torrents, celui incessant des camions-citernes et des "Tata" affrétés pour l'armée (ces insolites cabines argentées sur fond de couleurs vives et bariolées), la route est une suite de secousses mal amorties par un confort façon locale somme toute assez rustique ; de minuscules banquettes en skaï pourvues de non moins minuscules appuis-têtes au format indien, les épaules occidentales à peine soulagées avec en prime et pour les mêmes raisons de standard, les genoux encastrés dans le dossier en dur criblé de boulons du suivant ; Le charme de l'aventure locale et... la porte ouverte à toutes les contorsions imaginables pour s'en accommoder au mieux. Voilà ce qu'il en coûte de bouder les bus touristiques mais c'est sans regret en matière d'authenticité !

Etroit, le long lacet n'autorise que rarement le passage en sens inverse et nous contraint à de longues heures d'attente (cinq environ, le trajet étant donné pour sept heures maximum) en circulation alternée... Au fil des mètres gagnés sur les sommets, les pins s'effacent du paysage, laissant place à d'infinis tapis d'herbe rase. Puis des hauteurs minérales habillées de gris, le regard plonge dans un vertige ahurissant sur les vallées de plus en plus lointaines. Le long des torrents, de maigres hameaux essaiment le fond des vallées. Quelques échoppes et autres dhabas bordent la route, simples murets de pierres plates couverts d'une bâche de plastique où se ravitaillent les voyageurs engourdis... La nuit tombe avant que nous ayons gagné Keylong.

Une journée d'acclimatation nous permet de dompter lentement l'air des altitudes. Le souffle court, nous ne pouvons résister à l'appel des sentiers fleuris qui s'échappent au-dessus du village et conduisent aux innombrables gompas (monastères de style tibétain) qui pointillent les versant des montagnes. Du premier, nous apercevons celui de Khardong sur le versant opposé à la Bagha. Quelques heures de marche et sous nos yeux étincellent ses peintures vives au vermillon dominant : dragons, lotus, Bouddhas et dharma éclatent sur un ciel roi décoré des neiges des lointains sommets.

Leh (Inde, Ladakh, Jammu et Cachemire), 3505 m : 10 août

Quelle route ! Voilà ce que nous ne cessons de nous exclamer. Deux mots, juste deux mots... y en a t-il de nécessaires, de suffisants ? 400 km, 17 heures d'un paysage fascinant où cavalent des torrents d'eau pâle à travers les vallées d'altitude. Chèvres et chevaux paissent à leurs abords et s'égarent parfois plus haut sur cette steppe lunaire qui descend des sommets. Accrochées dessous l'azur des guirlandes de pics argentés étincellent de neige. Caressant les pentes, une fine rocaille mêlée de terre et de sable colore chaque ondulation de subtiles nuances ocres. L'érosion buttant sur une roche rebelle a modelé d'étonnants pinacles : Frangeant le canyon qui domine la rivière ou barrant les pentes au-dessus, ils s'élancent vers le bleu pur du ciel, étranges cathédrales prêchant dans le désert...

De campements en postes de contrôle militaires, d'épingles à cheveux en embardées poussiéreuses sur les bas-côtés, ce ruban de gravier cahoteux nous déroule vers toujours plus d'inaccessible... Col de Taglang La, 5328 mètres : si haut perchés dans les plateaux d'altitude que l'on ne se souvient plus d'en bas, voguant sur un océan de montagnes aux pointes d'écume éternelles. Seule notre respiration capricieuse, le mal des montagnes nous rappelle une position que contredit toute lecture visuelle.

C'est un voyage extra-terrestre qui conduit au coeur de la vallée de l'Indus. Leh, une ville dont rien ne laisse deviner la présence ; l'humain insoupçonné aux confins d'un univers infini de pierraille et de poussière. Quelques kilomètres avant la ville, juchés sur des crêtes hérissées, quelques stupas blanchis à la chaux annoncent une des villes les plus inaccessibles au monde. Un joyau dans son écrin minéral, protégé des siècles durant de toutes les barbaries... Aujourd'hui, elle ne se donne qu'au voyageur patient et le récompense plus intensément qu'il n'aurait pu seulement l'imaginer. La voie des airs sied le vacancier plus pressé et offre ce "joyau dans le lotus" au plus grand nombre. Que reste-t-il alors de cette longue conquête ? La beauté de la traversée a la pureté d'une oeuvre d'art et l'émotion qu'elle suscite est indicible. Si le tourisme de masse devait avoir raison de Leh, il resterait le chemin...

Lovée dans un oasis de verdure, Leh s'étale comme une flaque de terre et de chaux coulée de la roche fauve des montagnes. Le long des vagues de crêtes en surplomb, éclaboussées de soleil,  essaiment des myriades de stupas barbouillés de chaux. Leur blancheur éclatante fait écho aux quelques nuages épars décorant l'azur. Aux quatre vents, gompas et guirlandes de drapeaux votifs bleu-blanc-jaune-rouge-vert caracolent au-dessus de la vallée. Berceau du bouddhisme tantrique, Leh compte aussi quelques mosquées qui dominent le village bas. Dans les hauteurs, l'ancien palais royal veille, sévère, sur la ville. Ces allures de Potala annoncent toutes les similitudes des cultures ladhakie et tibétaine. Une même religion les unit. Et à voir ces femmes vêtues de leur épaisses robes de laine, ces vieilles au visage sillonné de profondes rides, tané comme le cuir, coiffées de bonnets d'où fuient de longues tresses grises reliées dans le dos ; à les voir, elles ou leurs maris aux tuniques ceinturées et décorées de longs chapelets, tourner les moulins géants au coin des rues ou ces autres portatifs qui valsent au rythme des mantras psalmodiés, on pourrait facilement imaginer que la frontière qui sépare le Ladhak du Tibet, à une centaine de kilomètres à peine, n'a aucune raison d'être...

- DeThiksey à Shey...

Au monastère de Thiksey, les touristes affluent. Ils surgissent en bande, appareil photos en bandoulière au détour des ruelles étroites qui serpentent entre les appartements des moines. L'heure de la pûjâ démange le doigt du photographe et ce n'est que raison... Deux rangées de lamas et de jeunes novices en coquelicot se font face et communiquent par sutras interposées, psalmodiées dans un déluge de tambours, de trompes et de cymbales. Les novices courent remplir les tasses de leurs maîtres de thé au beurre pendant les interludes et quand ceux-ci ne les regardent plus, sortent de leurs drapés vermillon de petites voitures pour les faire rouler parmi instruments et livres de prières. Un gosse reste un gosse...

Sur les toits en terrasse, face à l'immensité des montagnes, deux moines font résonner de longues trompes tibétaines très loin dans la vallée. Suspendus au rythme de leurs appels rauques, le regard aspiré par le patchwork des champs minuscules en contrebas, chaviré par l'éclat rouge de ces deux tuniques sur fond bleu d'azur, les touristes s'effacent sous nos yeux ensorcelés. Seul subsiste l'instant de grâce...

Une marche à travers la campagne nous conduit à Shey, une campagne fraîche aux odeurs fleuries, pleine de petits veaux et d'ânons au pelage encore tout pelucheux. C'est si joli qu'on se croirait dans un dessin animé tout lisse... Et on se surprend à caresser un ânon pendant une demi-heure ! C'est beau la nature... si beau. Polluée et malmenée, mais sans doute plus belle aujourd'hui qu'elle ne le sera demain. Alors, à ceux qui disent que c'était mieux avant... disons qu'avant a toujours été un aujourd'hui... et profitons.

Vallée de la Nubra (Inde, Ladakh, Jammu et Cachemire) : 15 août

- Diskit, 3144m

Nous abandonnons Leh à sa vallée, devenant minuscule à mesure que se déroule à travers le vertigineux désert de pierrailles qui l'entoure, le serpentin d'asphalte puis de gravier, puis de poussière... Après des heures sinueuses de bus essoufflé, nous passons le col désolé de Khardung La, 5602 m, le plus haut col carrossable du monde. Le toit du monde motorisé avec vue imprenable sur la chaîne himalayenne... Seules quelques traces discrètes de glace et de neige persistent après un été relativement chaud pour la région. Puis nous amorçons lentement la descente...

Au-dessus du petit village de Diskit, trône un monastère autour duquel s'agrippent à la roche les maisonnettes farinées de chaux des moines. Un trait de noir autour des fenêtres, un peu de rouge pour souligner balcons de bois et terrasses et l'ensemble vibre majestueux, sans ostentation, en équilibre sur sa crête de roche hérissée... Sur une des terrasses, à la porte du gompa, nous plongeons absorbés dans les peintures ocres qui enserrent la verdure de la vallée. Chaque nuage qui passe dessine un nouveau tableau, chaque minute fait naître de nouveaux reflets, souligne une ride, décore une saillie rocheuse ; rien ne bouge sinon ce long drapeau à prières devant qui claque dans le vent  ; au loin, un moine psalmodie les sutras à la sa fenêtre ; un autre modèle du bout des doigts de petites offrandes de pâte et de beurre pour la puja du lendemain. Un troisième regard perdu dans la beauté de la vallée...

- Hunder

Carrés de champs minuscules, camaïeu de vert que séparent des murets de pierres tortillards, peupliers, saules... nous caressons jusqu'au village suivant le fond fertile de la vallée qu'irriguent les méandres de la Shyok. Hunder se cache derrière une insolite étendue de dunes grisonnantes où paissent quelque vingtaine de chameaux de Bactriane (descendants de la route de la soie) parmi ânes, vaches et zhos (mi vache-mi yack). Un village où fermes et petits cours d'eau agités quadrillent un incroyable labyrinthe de sentes ombragées. Sous les abricotiers orange de petits fruits, il fait bon s'arrêter quelques instants en boulottant quelques fruits...

Puis nous escaladons les hauteurs du village : gompas en ruines abandonnés de toute vie monastique, divinités claquemurées dans les montagnes. Ruines encore : un fort, un refuge de pèlerins... Quelques grosses gouttes de pluie glaciale et pathétiques se mettent à tomber dans l'atmosphère chaude et ensoleillée. Elles pleurent les pierres qui retournent discrètement à la montagne. Comme est touchante cette beauté fragile sur ce flan de roc...

De retour au village, nous attendons un bus qui ne viendra pas. Solution stop amusante à l'arrière d'un bâché Tata de militaires amusés.

- Sumur, 3096 m

Comme dans chaque village ladhaki, des moulins à prières géants émaillent le long des rues ; ils teintent en même temps qu'un villageois plein de ferveur les entraînent en en faisant le tour... En chemin vers le gompa du village, un vieux moine nous emboîte le pas et nous y accompagne. Ses pas lents, ses détours compliqués entre les forêts de murs manis * et de stupas rythment la montée et les pauses à l'ombre des abricotiers. L'air exhale un parfum de lavande sauvage et de crottin d'âne...

Fin d'après-midi lecture dans le jardin fleuri de notre "homestay" à la ferme, à l'ombre d'une immense toile de parachute (un classique de récupération militaire de la région)... Pour la nuit, un confort sommaire mais le jour, une véritable bouffée d'authenticité couleur campagne : de l'orge, de beaux légumes, et des fruitiers dans le jardin, une vache dans l'étable... Et chaque matin, la fabrication du beurre, du fromage, de la farine, du pain, de la pâte à momo et à thangtuk (raviolis et nouilles). Jour après jour, on engrange le maximum de réserves pour le rude hiver à venir (jusqu'à - 30 degrés certaines années !)...

* Les murs manis sont d'épais et longs murs sur lesquels sont déposées des pierres gravées de mantras et de messages dévots. Comme les stupas, ils se contournent par la gauche.

- Palamik, 3183 m... (dernier village autorisé aux étrangers avant zone ultra-militarisée)

Après le transport de troupes, nous parasitons cette fois la cantine militaire. Quelques kilomètres après Panamik, le village qui devait voir fleurir les épiceries et même une petite gargote est un village fantôme. Il n'y a personne dans les rues et tous les stores sont désespérément tirés. Seule présence : un camp de militaires qui s'affairent aux préparatifs d'un concert de rock local ! Il faut voir le matos... Dans un premier temps, ils se contentent de nous dire ce que nous avons déjà constaté : tout est fermé. Pourquoi ? Personne n'en a aucune idée.... Après la réclamation sans grande conviction de notre permis laissé à la chambre, puis un quart d'heure de papotages curieux et amicaux, on nous propose, vu notre embarras (et notre demande à peine dissimulée) un verre de lait chaud (j'en ai horreur mais il m'est difficile de refuser) et une plâtrée de riz avec légumes (un riz des armées, de la plus mauvaise qualité imaginable)... Et rab s'il vous plait ! Deux heures d'attente tout de même avant la ration, le temps pour le cuisto d'éplucher pendant que les autres bavassent dehors... L'organisation militaire indienne ne dénote pas de l'organisation administrative en général. Une joyeuse inefficacité mais là, on ne peut que dire merci !

Puis le ventre plein, nous partons à l'assaut du gompa Ensa, un des plus reculés de la région. Des heures de marche à travers la montagne. Au-dessus des remous blanchâtres de la Nubra chargée de poussière de roche, un festival de lumières déguise les monts d'apparences insolites... évoquant une dune de sable, une meringue caramélisée, un tissu de velours, un visage ridé, l'emballage froissé et dore d'un chocolat. Plein d'autres choses....

Le chemin est épuisant et nous le perdons en pensant suivre une route plus longue mais moins abrupte. Que nénies ! L'itinéraire bis sera émaillé d'escalade dans les plaques de roche coupante, de marche à flan de montagne dans les éboulis, de descente surfée... Le gompa se dessine au loin mais semble intouchable, une forteresse naturelle faisant rempart ; une montagne superbe qui ne se laisse dompter qu'au prix de patients efforts...

En haut, victorieux mais en retard, peu de temps pour jouir du spectacle magnifique qui s'offre sur la vallée. Le jour descend lentement et il ne nous reste pas moins de 8 km à parcourir dont quelques-uns qui s'annoncent sympathiques en descente... Effectivement, nous arrivons alors que la nuit est tombée, à la faveur d'un léger clair de lune, une heure où seuls les ânes figés au milieu de la route s'étonnent de nous croiser !

Likir (Inde, Ladakh, Jammu et Cachemire) : 19 août

Trois bus hebdomadaires relient la vallée de la Nubra à Leh. Ce mercredi, changement de programme inopiné : aucun bus au départ de Panamik. Personne ne sait vous expliquer pourquoi, évidemment... Il nous faut gagner la jonction, 50 km plus loin pour espérer attraper l'éventuel bus en provenance de Diskit... Encore une fois, alors que le trafic est plus que limité et à 99 % militaire, nous jouons la carte du transport de troupes. Malgré le froid qui s'engouffre par la bâche ouverte et les rebonds incessants sur les bancs d'acier, nous espérons bien que les gentils bidas nous conduisent finalement jusqu'à Leh. Impossible, pas réglementaire... Dommage.

A la jonction, nous attendons l'improbable bus... Une jeep privée s'est arrêtée à la gargote du carrefour. Deux places sont libres. Négociées au prix d'un ticket de bus depuis Panamik, c'est une véritable aubaine alors que nous nous préparions à subir debout les prochains 100 km de lacets (4-5 heures). Les bus sont en effet petits et mieux vaut les prendre à leur départ pour voyager assis, surtout quand la moitié de la vallée est en route pour Leh afin d'assister aux quatre journées d'enseignement du Dalai Lama !

Le trajet se déroule au rythme tout doux d'un pick-up très fatigué refoulant le gasoil à plein nez... Passés au col de Khardung La, après toussotements et calages intempestifs, on respire enfin mieux en descente, l'altitude et les gaz ne faisant pas vraiment bon ménage...

En fin d'après-midi, nous partons pour Likir avec l'idée d'un mini-trek dans les environs. Nous passons la soirée avec deux italiens, tous les quatre installés en tailleur derrière les tables basses colorées de la salle à manger de notre homestay à la ferme... Le lendemain, nous profitons ensemble de l'atmosphère du vieux monastère du village (XIème siècle) avant de suivre chacun notre route, l'occasion d'échanger nos maigres connaissances sur l'anatomie d'un gompa et plus, de notre ressenti face à l'un des plus aboutis en matière d'architecture. 

En route pour le monastère de Rizong. Prochaine étape : Yangthang. Un après-midi de marche encadrée par des montagnes acérées, plaques verticales aiguisées soulevées au milieu d'une vallée sablonneuse où s'égrainent d'insolites roches aux doux contours arrondis. Le vent souffle, soulevant une poussière jaune qui voile le paysage par endroit et rafraîchit l'atmosphère. Puis abritée, la marche continue sous un soleil généreux, dans les replis compliqués de cette vallée plus intimiste. Chaque centaine de mètres dévoile un nouveau décor, toujours riche de surprises et d'émerveillement.

Yangthang (Inde, Ladakh, Jammu et Cachemire) : 20 août

A Yangthang, nous arrivons dans un village fantôme alors que toutes les familles sont aux champs. Nous trouvons Padma, une jeune ladhakie de 13 ans qui nous propose de nous héberger dans la ferme familiale. Deux autres touristes australiens y logent depuis la veille. Une espagnole et son guide nous rejoignent en soirée. Autour du poêle central (dont la famille n'est pas peu fière), décorée d'un patchwork coloré de métal repoussé, de hautes étagères murales débordent de pots, plats et vaisselle en cuivre et en aluminium ; deux rangs de tables basses et de tapis se font face. Et plus loin, citernes, baquets d'eau, et petit gaz pour cuire les chapatis illustrent le quotidien rudimentaire de cette belle cuisine ladhakie traditionnelle. Pour le repas du soir, nous ne sommes pas moins d'une vingtaine à partager le repas de riz, de dhal et de légumes arrosé de thé et de bière d'orge que nous sert copieusement le grand-père. D'une main, il fait tourner son gros moulin à prières, interrompt la litanie "om mani padme hum" pour nous servir et nous apprendre dès qu'il en a l'occasion quelques mots de ladhaki... Au fil des heures, égayé par les tours de moulins et les verres de bières, un sourire indéfectible planté sous son bonnet de laine, il anime la soirée alors que les femmes, souvent en retrait, popotent et font la vaisselle tout en s'amusant aussi de ses interventions.

Après une nuit fraîche sur un matelas paillasse ultra-hard, une rapide toilette à l'eau froide du torrent... nous partons pour le monastère de Rizong, jonglant de part et d'autre du lit de la rivière.

Puis nous nous enfonçons au creux d'une vallée étroite. Comme par magie, apparaît alors au détour d'un virage tapissant le flan uniformément ocre de la montagne, le blanc étincelant du monastère et de ses dizaines de petits carrés d'habitations monastiques. Visite du Dalai Lama oblige, les lieux sont désertés et nous ne verrons rien des salles de prières.

Marche, bus, crevaison, stop, retour en jeep pour Leh... fin d'une très très belle marche.

Leh (Inde, Ladakh, Jammu et Cachemire) : 21 août

Nous retrouvons à Leh l'adorable famille musulmane de "Juned", une petite pension sans prétention dont la gentillesse désintéressée et la multitude de petites attentions des propriétaires  font une perle rare !

A découverte exceptionnelle, événement exceptionnel : nous concluons l'aventure Ladakh, envoûtante terre bouddhiste par quelques heures en présence du Dalai Lama. Chaque jour, une assemblée de 15000 personnes au bas-mot assiste à quelques heures de conférence au coeur des montagnes sublimes de Choglamsar, à une dizaine de kilomètres de Leh... Trafic paralysé, bus bondés, Leh devenue fantôme, tout est bousculé pour quelques jours...

Dehors, protégés du soleil par une myriade de parapluies dessinant les pixels d'un tableau  psychédélique, on vient écouter d'une oreille attentive le sage en exil ; charger positivement son karma par le simple fait d'être en sa présence.... A petit pas, sous le parasol bouddhique à breloques, le dos légèrement courbé, la main qui barre le visage en guise de salut, le sourire indéfectible, son regard mystérieux derrière des verres foncés, il arrive... les mains se joignent, on se prosterne. L'émotion est palpable et nous gagne. Bien logés, à quelques mètres spirituels (un espace pour touristes jouxte sur les côtés de l'estrade celui réservé aux moines), on reçoit un enseignement 100 % love & compassion dans un anglais grésillant de haut-parleur... Un thé au beurre servit à la foule (!!) par d'élégantes ladhakies en tenue traditionnelle, bicorne haut de forme et fendu porté sur l'arrière de leur tête, vient distraire la concentration... Certainement la boisson la plus infecte qu'il nous ait été donné de goûter dans notre vie ! Un liquide archi-gras au goût rance qui vous tapisse le palais pendant des heures et dont un litre d'eau ne vient à bout ni de la désagréable sensation ni du goût écoeurant laissé en bouche ! Pour aider à lutter contre le froid, d'accord... mais de là à en faire un rince-bouche pour conférencier, cela peut sembler surprenant une fois que l'on a fait l'expérience du breuvage. Disons que le conférencier doit être tibétain pour apprécier...

 

Nous savons bien que les vacances touchent à leur fin pour la plupart d'entre vous. Et puis parce que la saison touristique ladhakie est courte (juillet-août : à moins d'être adepte de la pelle à neige, des robinetteries gelée, du thé au beurre de yack ou ce genre de choses...), nous avons testé pour vous et vous recommandons vivement cette destination pour l'été prochain. Un vrai coup de coeur. Vous faites comme vous voulez, mais nous, on reviendra... quand on sera en vacances !

Dans un autre style et sur une fenêtre un peu plus large, pour les plannings moins souples ou les malins qui fuient le mauvais temps français : Varanasi, l'Inde à déguster et méditer devant les eaux dorées du Gange ; l'Inde que l'on a tous à l'esprit et qui nous les fait perdre, l'Inde sorcière...

En attendant de vous, de vos nouvelles, de vos escapades, de vos projets, de vos patati patata... qui nous baume du tigre toujours le coeur... portez vous bien, chers parents, amis et compagnons de route...

De Srinagar, Capitale d'été du Cachemire, nous découvrons aujourd'hui une Inde différente encore, une Inde afghanisante. La région semble pacifier  malgré l'omniprésence militaire sur les routes et dans les villes. Pas d'inquiétude... L'arrivée a été rude, le harcèlement des rabatteurs étant au-delà de tout ce que l'on peut imaginer... La fatigue de 20 heures de bus n'aide guère à supporter leur acharnement. Nos 50 kg de bagages non plus (un petit détour par les services de la poste façon camp retranché va s'imposer !). Sacs à dos enfin posés, nous devrions profiter d'un peu plus de paix les jours à venir, du moins, on l'espère. Inch Allah !

Flo 



Publié à 03:27 , le 25 août 2009, Inde
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Vibrations népalaises...

VARANASI - BENARES - (Inde, Uttar Pradesh), le 24/07/09

 Namaste toujours !
 
Notre escapade népalaise s'annonçait à l'heure de la mousson comme un petit tour de reconnaissance... A côté de ce que réserve ce pays, les désagréments climatiques sont bien peu de choses et le petit tour s'est transformé en un mois trop court... Le Népal vibre sur des fréquences toutes aussi déroutantes les unes que les autres. La quiétude des campagnes fait écho à l'effervescence de Katmandu, la pureté des hauts sommets domine des villes asphyxiées par la pollution, et ce petit pays au tempérament apparemment tranquille sombre régulièrement dans quelque manifestation anarchique faute de trouver en matière de politique la fameuse "voie du milieu" prêchée par le Bouddha... Alors, on aime, on kiffe... mais on rage aussi de courts instants quand la magie se met à opérer en noir. Sans doute émane-t-il cependant de ces contradictions la couleur si intense de ce pays... 

A bon entendeur... je partage volontiers de cette énergie remuante et vivifiante... Puisse-t-elle vous animer au cours de ces lignes... et vous inviter à vivre un de ces jours l'aventure de ce pays extraordinaire.  

Katmandu (Népal) : 21 juin 

La sagesse populaire conseille de ménager sa monture pour qui veut voyager loin. Certes. Et ceux qui oublient de prendre soin du cavalier qui les accompagne continuent leur long chemin le coeur lourd... Ainsi de Siliguri jusqu'à Katmandu et pendant quelques jours, nous avons fait cavalier seul. Route de nuit pour l'un, route de jour pour l'autre, 30 longues heures pour les deux, voyage difficile et éprouvant qui a rendu cette envolée radicale assez pathétique, mais sans doute salvatrice puisque se retrouver à mon hôtel de Freak Street fut un bonheur à la hauteur de la tristesse ressentie à s'abandonner volontairement. Une route chagrine : pour lui la pluie, le bus qui prend l'eau, une longue déviation par des routes non bitumées de campagne suite au barrage de l'axe principal par un citoyen lambda mécontent (ces incessantes "bandas" paralysent régulièrement le pays), les dangereux lacets de montagne en nocturne à l'approche de la capitale, l'arrivée dans un Thamel (quartier touristique) désert devenu à cette heure tardive sordide et inquiétant. Pour elle, un trajet sans interruption de A à B, sans répit, épuisant, une crevaison nocturne (et un long arrêt sans signalisation et sans parking sur une route folle), un siège éventré au dossier désespérément raidi pour une nuit blanche ou presque, un dos décomposé ; pour les deux le ventre malade ballotté sur une route défoncée... indigestion de regrets, mais qui ont au moins permis de réfléchir sur l'essentiel et de nous retrouver quelques jours plus tard sur ce même essentiel... 

Même en portant plus de 20 kg sur le dos sur plusieurs kilomètres, arriver au seuil de ses dernières forces sur Durbar Square au coeur de Kathmandu relève du magique...(des grèves coupent la circulation des minibus en ville et m'arrêtent à 2 km de la mythique Freak Street où j'ai l'intention de me poser, le taxis sont hors de prix, alors je m'entête à marcher, peut-être un peu pour me faire mal ou oublier que j'ai mal...). 

Dans ce coeur urbain aux accents médiévaux s'élèvent temples, pagodes, statues, stûpas, sikharas (sanctuaires en forme de pain de sucre) ; vieilles pierres et vieilles briques, merveilles de bois sculpté, moucharabiehs aux fenêtres finement ciselées, balcons en dentelles, étais des charpentes à la statuaire délirante ; l'ensemble animé par la dévotion inlassable des fidèles hindous - rythmée par la pûjâ, cette offrande aux Dieux : riz, piécettes, pétales, encens, poudre rouge... dont une infime partie vient se coller aux fronts des dévots - et un quotidien en ébullition. Malheureuses merveilles architecturales sous le joug démoniaque d'une pollution asphyxiante (l'une des villes les plus polluée au monde) et d'un vacarme de moteurs et de klaxons abrutissant... Infernale partition sonore sur laquelle jouent ou s'agacent marchands ambulants, gosses frondeurs, porteurs (parfois un canapé ou une armoire arrimés à un seul front), (rares) touristes ahuris, sâdhus reconvertis en mannequins pour un de leurs clichés hauts en couleurs sinon en authenticité, taxis, rickshaws, deux roues, ménagères, badauds, mendiants, pigeons et vaches sacrés, chèvres offertes en sacrifice, chiens errants... Inénarrable cacophonie qu'accompagnent dans l'air les odeurs mêlées d'encens, de fientes, de gaz d'échappement et de fritures... On ne trouve de refuge que perché sur les étages des temples d'où l'on peut contempler comme les babas-cool en leur temps, ces siècles d'histoire grandiose rattrapés par un présent anarchique de béton et de moteurs...  

Quelques jours à Katmandu suffisent pour réaliser le quotidien difficile des népalais : l'eau courante est un luxe (même à l'hôtel, les citernes sont parfois vides), les coupures d'électricité quotidiennes (le gouvernement pour 2009 visait un objectif de moins de 14 heures de coupure par jour - un comble pour un pays qui exporte son électricité en Inde, contrats abusifs des installateurs de barrages hydroélectriques indiens obligent ! - ), l'hygiène est épouvantable, les ordures en tas côtoient les chaityas et stûpas bouddhiques dans les cours intérieures, jonchent les caniveaux, des rues éventrées attendent toujours d'être bitumées, l'air est irrespirable... Et ce sont les conditions de vie des nantis, ceux qui ont un toit, qui ne vont pas chercher l'eau à la fontaine publique, qui ne s'éclairent pas à la bougie, qui ne tendent pas la main pour manger...  

Une ville à la fois magnifique et désolante, où l'on ne sait plus bien si ce sont les vieilles pierres qui lui confèrent ces traits médiévaux ou le quotidien de ses habitants... 

- Swayambunath : merdes et dorures 

Pour se rendre au stûpa de Swayambunath, à quelques kilomètres de Katmandu, il faut passer la rivière Vishnumati. Sur le pont, les larmes me montent aux yeux quand ils s'arrêtent sur cette eau noire et visqueuse semées de déchets qui font comme normalement les jolis galets dans les torrents de montagnes. Sur les rives vivent les intouchables. Au loin, on en aperçoit certains devant leurs baraquement de tôle et de plastique, les pieds dans cette eau pestilentielle pour quelque besoin que je ne préfère pas imaginer... 

Et sur le cube doré qui surmonte le dôme du plus ancien stûpa de la vallée, premier sanctuaire bouddhique au monde, les yeux bleus du Bouddha qui voit tout, qui sait tout contemplent aux quatre point cardinaux. Sous eux, déjà, les crachats, les fientes des pigeons et les merdes des nombreux chiens errants annonciateurs s'amoncellent au pied des rangées de moulins en prières, parmi l'or des neuf niches du stûpa qui resplendit sur fond de ciel gris. A côté, un petit temple hindou dédié à la déesse Sitala... de la petite vérole. Il semble n'y avoir que nous pour nous désoler de cette crasse qui éclabousse le sanctuaire du Dieu et ses dorures.... Et qui pour se soucier du sort des intouchables sur les rives de la Vishnumati ?

Patan (Népal) : 26 juin

... ou Lalitpur, la "cité de la beauté". Son Durbar est absolument enchanteur : temples et pagodes y rivalisent de détails architecturaux élégants sur lesquels le temps a laissé de nobles rides. La circulation y est interdite et le lieu (entretenu avec la - relativement généreuse - contribution des touristes étrangers) retrouve un peu de la sérénité qui l'a sans doute inspiré au fil des siècles. Assis dans les étages dédiés à Vishnu, Shiva ou quelque autre divinité du panthéon hindouiste, le regard se perd dans une foule plus tranquille émaillant la place pavée de briques et les marches des temples que son passage quotidien a patinées. Des gosses jouent à cache-cache autour des véhicules de pierre des Dieux : Garuda, mi-homme mi-oiseau, lions ou taureau nandi ; un énorme macaque escalade une façade et se hisse par la fenêtre du cinquième étage sous les cris excités d'autres gamins tentant de prévenir le propriétaire des lieux, qui sortira à la fenêtre quelques minutes plus tard juste après ledit singe filé dare-dare sous la menace de son poing ; des femmes et leurs filles en contrebas de la place et en file indienne attendent patiemment que se remplissent leurs seaux au filet mince de la fontaine publique ; et devant le merveilleux palais royal, converti depuis 1997 en musée, des vieillards en costume traditionnel chiquent du tabac en bavardant... et ce jusqu'au jour tombant, à l'heure où la brique réfléchit sur les visages une douce lueur abricot.

Les trois étages du musée nous entraînent dans les sphères complexes de l'hindouisme et du bouddhisme de manière extraordinairement didactique. Les collections (bronzes :  techniques de la cire perdue et du métal repoussé) et leur mise en valeur sont à la hauteur du passé royal des lieux et reflètent la tradition artisanale exceptionnelle de Patan (un partenariat avec l'Autriche a permis des moyens à la mesure de cette rigueur muséographique). Nous y passons une journée de pluie presque entière tant il y a à apprendre et car il semble que ce soit le seul lieu du Népal (voir Inde comprise) où l'on aie quelque chance de le pouvoir...

Bhaktapur (Népal) : 28 juin

Pour gagner Bhaktapur, on emprunte la fameuse et unique route marchande qui rallie la Chine via le Tibet. Une route éventrée, de boue et d'ornières, des embouteillages interminables dans une frénésie de klaxons, une cohue poussiéreuse, deux voies qui se transforment en cinq anarchiques... Rien de ce vertigo des routes le long d'une banlieue cafardeuse ne laisse présager la merveille de sérénité qui nous attend à quelques kilomètres de là... Jusqu'aux portes de Bhaktapur, alors que nous descendons de la galerie d'un second bus bondé, nous doutons encore qu'elle puisse nous y attendre...

Et pourtant... Nous pénétrons dans une "cité-bulle" dont les ruelles à la circulation interdite ou très limitée préservent une intimité d'un autre âge... Comme sous les petites paillettes synthétiques de ces boules plastiques souvenir que l'on retourne et qui saupoudrent lentement quelque paysage ou monument inoubliable, de fines pluies perlent en averse sur les ruelles de briques et les places tranquilles lovant avec nous dans un décor médiéval anachronique, potiers et autres artisans affairés, marchands et dévots, gosses canailles sous les regards curieux des ménagères à leur fenêtre de bois sculpté... 

Nous nous offrons le luxe d'une chambre avec balcon, au calme absolu ou presque d'un vaste dédale de cours intérieures (si ce n'est les hordes de chiens hurlant à la mort la nuit venue, un classique du pays...). Vue sur les dômes et les pagodes des temples mais suffisamment loin de leurs sons de cloche aux aurores... Un repos délicieux...

- De Changu Narayan à Sankhu...

Aux alentours de Bakhtapur, une petite route à travers monts et rizières nous conduit au village perché de Changu Narayan, éteint de toute activité touristique en ce début de mousson. La pluie est presque notre seule compagne dans ce petit village où les vendeurs de souvenirs nous accostent tout à peine. Après quelques temps passés dans la cour du temple principal, l'observation captivée de ses mille détails architecturaux dont certains transportent aussi loin que le VIème siècle, nous poursuivons notre route boueuse à travers les rizières. L'activité y est à son comble avec les premières pluies de mousson. Les hommes s'échinent à retourner la terre inondée à l'aide de si courtes bêches qu'elles les obligent à travailler pliés à l'équerre. Les femmes, fleurs de saris rouges qui sèment les terrasses repiquent quant à elles les jeunes pousses... Pour gagner Sankhu, le sentier se perd dans des marécages qui nous contraignent à poursuivre comme eux les pieds nus avant de les rincer dans la rivière qui se passe, faute de pont, à gué... 

Le village de Sankhu regorge de perles architecturales dont beaucoup s'engagent inexorablement dans la voie du délabrement avancé. La pluie nous pousse dans une gargote sombre et sordide dont ses rues regorgent tout autant. On nous y sert un thé correct et deux pâtisseries infectes que l'on ingurgite du bout du bec, toutes jambes recroquevillées pour cause de dessous de table comblé de bidons et d'un bric-à-brac inimaginable. Puis nous repartons par les rizières sous le ciel habituellement plus clair des fins d'après-midi jusqu'à Changu Narayan où un bus nous reconduit à Bhaktatpur à la vive allure de 15km/heure...

-  Nagarkot et un rendez-vous manqué...

Une journée ensoleillée et une route de crête splendide... Le regard se perd dans la  vaste plaine de Katmandu où Les cheminées des briqueteries et la multitude de maisons aux mêmes teintes terra cota essaiment le vert tendre des rizières fraîchement semées...

A Nagarkot, nous attendons l'Everest. Le rendez-vous miraculeux se produit parfois en fin de journée quand nuages et brumes ont décidé de sourire aux plus chanceux... Un face à face plein d'espoir avec un toit du monde qui restera le secret des Dieux...

Retour épique dans un bus délabré sur une route de montagne qui ne l'est non moins, sièges trempés et dossiers retords en angle aigu avec la banquette. Mais une heure assise ! Un luxe quand il y en a seulement 25, 30 passagers surnuméraires debout dans l'allée, le nez sous l'aisselle du voisin, cramponnés tout pliés car la hauteur de "plafond" est tout sauf haute ; autant de bidasses qui s'agglutinent comme sortis du maquis sur la galerie. De leurs voies ô combien mélodieuses, ils entonnent des refrains délicats au rythme des cahots. Et la tôle qui ondule et gémit sous le poids de leurs fesses bat la mesure !

Katmandu (Népal) : 3 juillet

- Pashupatinath puis Bodhnath, que d'émotions...

Esquive d'une énième entrée payante spéciale touriste bienfaiteur... Un classique des villes et villages de la vallée... Resquille pour cette fois. Arrivée par la rivière et les ghâts. Le coeur de la ville est une myriade de temples et de templions dédiés à Shiva. Le samedi, jour néfaste craint des hindous superstitieux, la ferveur des dévots est à son comble. De la rive opposée aux ghâts, on aperçoit dans la cour du temple d'or un Hanuman dansant au milieu de la foule, des vaches sacrées venant renifler les pieds d'un Sâdhu en "poirier" (méditation ?) pendant plus d'une heure, le va-et-vient des fidèles dans leurs plus beaux habits et apportant leurs offrandes au milieu des macaques chapardeurs.   

En contrebas, un bûcher de crémation a été préparé. La famille du défunt, étonnement peu nombreuse s'anime autour du corps sans vie, procède aux actes rituels, verse dans sa bouche l'eau de la Bagmati sacrée (elle se jette dans les eaux du Gange), le couvre de colliers d'oeillets du même orange vif que son linceul. Puis on le déplace sur le bûcher dans un brancard de bambous noués avec du tissu blanc que l'on brûlera avec lui. Alors que le brahmane officie autour du bûcher enflammé, un autre homme est conduit sur son lit à roulettes d'hôpital à quelques mètres de là. Les brancardiers poussent derrière lui une lourde bouteille d'oxygène qui le rattache à la vie. La rivière sacrée est le terme du voyage ; l'infirmière débranche la bouteille et lui administre une piqûre, probablement un sédatif. Il meurt, ils est mort, les femmes explosent en larmes et en cris. Loin, nous entendons pourtant leur douleur dont les pleurs m'inondent, empathique. Le corps est alors transporté sur une dalle de pierre inclinée en pente vers la rivière, on l'asperge de ses eaux, le visage du défunt reste découvert quelques temps puis est ensuite caché. La crémation du vieillard aura lieu de l'autre côté du pont, là où les ghâts des plus pauvres sont couverts de toits de tôles à quelques mètres d'un parking hideux de deux roues, loin du temple où danses et chants adoucissent l'atmosphère... Je repense au livre de A. D. Néel "L'Inde où j'ai vécu", son expérience des ghats de Bénarès, cette superstition des hindous qu'elle évoque et qui consiste à croire que mourir "au Gange" ouvre les voies du Paradis. Elle la décrit comme dangereuse dans la mesure où certains vieillards sont ainsi "aidés" contre le gré à mourir avant l'heure, étouffés par la boue du Gange enfoncée dans leur gorge... Qu'en était-il de ce vieillard ? Cette coutume a-t-elle disparu - comme l'auteur l'imaginait à l'époque - ou s'est-elle "humanisée" ? Je pose au matin un regard que j'essaie distancié sans être détaché, ma culture du culte discret de la mort retranchée derrière le grand parapluie noir d'enterrement qui nous abrite ce jour d'un soleil généreux. Avec cette scène d'euthanasie en direct, le conflit socio-moral devient trop embrouillé pour que je parvienne à me faire une idée juste de la situation. Le traitement de l'information passe difficilement le cap du choc et l'émotion n'est sans doute guère plus juste que l'idée à ce moment-là. Le soir, nous revenons sur les lieux (j'ai dû penser "lieux du crime" malgré moi...) après un tour méditatif autour du fameux stûpa de Bodhnath...   

Bodhnath, la blancheur de son stûpa gigantesque, les yeux bleus du Bouddha sur fond d'or... Un moment de paix bouddhique sous le ciel azur, clair... Des moines et des laïques, essentiellement des tibétains, moulin à prières en main tournent inlassablement (par la gauche) autour du stûpa. Les rangées de moulins tout autour tournent avec eux et claquent doucement comme des cartes à jouer glissées dans les rayons d'un vélo de gosse. Les prières s'envolent... Les mines sont concentrées, les lèvres perdues dans les mantras sacrés. A les regarder, la tête finit par me tourner, un doux vertige cathartique qu'accompagne la valse des saris colorés des népalaises et des tabliers rayés des tibétaines.

De retour sur la rive de la Bagmati, les bûchers brûlent toujours, plus nombreux qu'au matin. Une fumée jaunâtre a envahi les toits de la ville et une odeur de mort plane autour des rives. Cette odeur qui m'était inconnue, je sais que je ne la sentirai jamais autre part qu'ici ou en Inde. Je sais aussi que je ne pourrai l'oublier, étrange et étrangère, terrifiante évidence pourtant de la chair qui disparaît en fumée. Le souvenir indicible des sens...

- Kirtipur

L'oeuvre des artisans newars, ces sculpteurs aux doigts de fée qui ont fait la magie architecturale de la vallée, a été engloutie par la tôle et le béton. Un triste exemple de rénovation à la manière locale, avec les moyens locaux, sans la main forte et scrupuleuse de l'UNESO. Il est trop tard pour Kirtipur...

Pokhara (Népal) : 9 juillet

Hôtels et restaurants fleurissent le rivage du lac Fewa de béton aux couleurs fanées. On vit ici en mal d'authenticité au rythme du tourisme, encéphalogramme plat en ce mois de juin... Mais les Dieux vicelards du tourisme sont avec nous... Pour quelques roupies, notre usuelle piaule se fait suite douillette avec vue sur les Annapurnas: Un premier réveil à l'aube nous fait rester dans nos plus belles rêveries. Droit devant : le Macchupucchre, sommet diamant encadré de ses comparses étincelants  éclaboussent le ciel bleu de leurs reflets d'étoiles...

La mousson s'affirme de jour en jour, surprenant jusqu'aux vaches qui se réfugient comme nous dans les entrée des magasins quand le temps n'est pas à laisser un chien dehors (alors une vache sacrée !...). Le léche-vitrines bovin ayant tendance à laisser quelques traces de contentement sur le carrelage, elles ne sont cependant pas longtemps à profiter d'un break au sec ! Le sacré a ses limites...

Entre deux pluies diluviennes, nous nous offrons une petite virée en barque au creux des monts verdoyants, le poncho et le parapluie comme meilleurs amis, des escapades dans la campagnes à pied ou à deux roues...

Parfois, elles se compliquent, quand la jauge indique que le réservoir est à moitié plein mais qu'il se révèle vide après deux kilomètres ou quand une "banda" coupe la route de Katmandu (sans qu'il y ait d'itinéraire bis !) que l'on compte justement emprunter. ça se passe souvent après un accident de la route ou tout autre raison de mécontentement et c'est complètement ahurissant : la famille qui revendique entrave la route, de préférence un axe très emprunté, jusqu'à ce qu'elle obtienne la compensation financière escomptée. La police veille. Les embouteillages sont inimaginables et le blocus peut durer plusieurs jours. Les passagers des bus finissent alors inévitablement leur voyage à pied croulant sous leurs bagages quelque soit leur nombre et leur poids, le nombre de kilomètres à parcourir, le temps qu'il fait ou leur condition physique ! L'exode revisité déploie sous le soleil un cortège fatigué et résigné. En tant que touristes, la famille nous a autorisé le passage. Et pendant des kilomètres, nous avons écarquillé nos yeux ahuris devant cette anarchie que les népalais prennent pour une manifestation démocratique ! Pas étonnant que certains en viennent à regretter la fermeté du régime d'antan !  

Parfois, nos virées s'annoncent galère à l'heure grise et pluvieuse du départ mais nous réservent finalement les meilleures surprises. Dans cette catégorie, la plus mémorable reste cette journée de marche rythmée par un crescendo encourageant de la grisaille vers toujours plus de ciel bleu qui nous conduit au village de Sarangkot. De nombreux hameaux émaillent cette route de crête aux contours de dentelle. De minuscules habitations, aux murs de briques lissés de terre blanche et ocre rouge jusqu'à en arrondir le moindre angle, essaiment ce camaïeu vert de campagne repue de pluie. Sous les patios, les femmes entretiennent le foyer de leur cuisine intégrée modelée dans la boue et les plus âgés se reposent à l'ombre des alcôves terreuses. Les gosses se massent à toute allure dès notre arrivée. Chacune de leur phrase commencent par "Give me...", preuve (assez désolante) que nous sommes loin d'être les premiers a avoir apprécié la route et ce qui nous attend au bout...  Après une courte nuit agacée par les moustiques et pour seule protection une épaisse couverture moisie et poussiéreuse bien trop chaude pour la saison... nous découvrons à l'aube les Annapurnas sous un ciel nettoyé de tous ces nuages. Un miracle de nos bonnes étoiles aux dires de nos hôtes. Un à uns, corrigeant la perception de nos sens trompeurs, les sommets s'allument d'une douce lumière dorée, avant que toute la vallée de Pokhara s'illuminent et que les premiers nuages montent doucement. Une heure d'un tableau inoubliable ; puis les nageoires des géants disparaissent peu à peu dans une mer de brume cotonneuse sonnant le moment du départ pour 800 m de descente sportive vers Pokhara... 

Tansen (Népal) : 16 juillet

Hors des sentiers touristiques, Tansen nous charme par son calme et son authenticité. Ici, les gosses hurlent de rire en vous disant bonjour et ne vous réclame que du "Namaste" sur tous les tons ! Après une nuit dans un hôtel assez déplorable (l'offre peu reluisante étant la contrepartie de ce faible développement touristique), nous finissons par trouver la perle rare : Une chambre chez l'habitant, un professeur oeuvrant justement pour le développement touristique des environs au sein d'une association fournissant plans et cartes de trek ; un havre de paix perché sur la terrasse d'un quatrième étage avec en prime une vue splendide sur la ville et la vallée.  

Un dédale de ruelles étroites et sinueuses dessine un plan urbain des plus tarabiscotés. Le plaisir appartient à celui qui sait s'y perdre et prendre le temps de goûter son quotidien : observer le cordonnier qui façonne une chaussure en 10 minutes (sur la semelle de laquelle on lira évidemment avec amusement «Italy »...) ; la vendeuse de bracelets qui en décore les avant-bras de sa cliente d'une quinzaine ajustés à la taille de son poignet, comprimant et contorsionnant sa main en tous sens pour les lui passer ; l'imprimeur devant ses machines anachroniques ; le boucher envahi par les mouches ; les vendeurs de samosas et autres fritures éclaboussés de graisse et respectant des règles d'hygiène plutôt en-dessous du niveau de la mer (comme les crachats récurrents  - aux deux sens du terme car toujours précédés de longs et profonds raclements de gorge !! - à 50 cm des gamelles à titre d'exemple...)...  

L'exploration d'une vallée plus lointaine, son charme saisissant concluent notre séjour dans ce pays envoûtant... Après 1000 m de dénivelé, les méandres de la rivière Kali Gandaki traversent encore quelques hameaux de ces étonnantes maisonnettes lissées de terre, comme modelées par des mains d'enfants... Le long du sentier glissant, de gros singes peuplent manguiers et ficus  frimant avec eux en tête de la canopée. Après 8 km et les genoux en marmelade, apparaît aux confins de la vallée, ce merveilleux palais que les népalais surnomme le "Taj Mahal". Rani Ghat est un trésor accessible aux seuls marcheurs, érigé lui aussi en mémoire d'une femme adorée... La végétation envahit progressivement les lieux, la peinture s'écaille et se poudre de mousse ; la belle histoire prend de l'âge sans que le charme enchanteur de ce qu'elle a inspiré ne souffre lui d'aucune ride...

 

Le lendemain, en route pour l'Inde dans le bus le plus crados de tout le Népal, avec appuie-tête noircis de crasse et glaçage effet "barbour" 100 % graisse de cheveux. Immonde, au point de préférer se passer définitivement de notre dossier... Au poste frontière de Sinauli, quatre officiers de l'immigration en plein boom attendent sous une cahute, un abri de tôle faisant office de bureau. Ils boivent le thé au milieu des tas d'ordures qui jonchent d'ailleurs l'essentiel de la ville. Les rickshaws s'évertuent à s'arrêter sur nos pieds qui trouvent déjà difficilement leur chemin parmi tant de merde et de circulation. Le tout sous les encouragements suraigus des klaxons, évidemment. Pas d'erreur, nous sommes bien revenus en Inde ! Gorakhpur, prochaine étape avant Varanasi  s'annonce malheureusement assez proche de cette atmosphère... Il faudra attendre la ville sainte pour goûter au meilleur de l'Inde... Cela demande parfois un peu de patience !

En espérant que vous profitez d'un été ensoleillé et pour les plus veinards, des vacances qui l'accompagnent... Prenez soin de vous, évadez-vous !

Ciao, on vous embrasse.

Flo



Publié à 10:35 , le 24 juillet 2009, Népal
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Welcome to incredible India !

KATMANDU (Népal), le 25/06/09

Namaste,

("Que l'ensemble de vos qualités soient bénies et protégées des Dieux !" ou pour la faire à l'occidentale ... "Bonjour !"... moins spirituel !)

On m'avait prévenu...l'Inde, c'est une autre planète. Effectivement ! Il ne faut pas 5 minutes pour réaliser que tout le quotidien de ce pays va être une suite d'étonnement, d'interrogation, d'émerveillement et parfois d'effroi. Un pays qui met les sens en ébullition jusqu'à l'épuisement parfois... De la beauté à l'abject, il n'y a souvent qu'un tout petit pas et déambuler dans les rues indiennes n'est jamais anodin...

Bien que je sache que ces quelques lignes ne vous donneront qu'un tableau mille fois plus terne que la réalité indienne, je m'essaye à l'exercice de vous décrire l'indescriptible, de vous donner à ressentir ce qui ne se prend en pleine figure que quand la figure est prise dedans ! Non, décidément, l'Inde ne se vit pas par procuration... Je ne saurais que vous recommander le voyage... s'il vous plait d'être bousculé !

Kolkata - Calcutta - (Bengale, Inde) : 4 juin

Ma première impression est celle d'une figurante française paumée dans un film dont on m'aurait vaguement brossé le scénario en hindi... Autour, tout vibre, s'agite, s'affole bruyamment alors que je fais timidement mes premiers pas dans ce tableau surréaliste, pas vraiment au clair sur le rôle que je vais devoir prendre... un rôle aux côtés des chauffeurs de taxi hurlant du klaxon dans des avenues si fourmillantes que l'on réussit à en oublier le sens conventionnel de la circulation, parmi les bus bondés qui se frayent un passage de façon terrifiante entre les rickshaws à bras, les deux roues et les piétons qui font eux des pieds et des roues pour avancer dans la cohue, tous enveloppés d'une pollution irrespirable et sous le joug d'une chaleur démentielle (frôlant les 50 degrés en journée) ; aux côtés des gosses des rues accros à la colle, des estropiés sur leur planche à roulettes bricolée, des vieillards et des mourants sans- abri ; aux côtés de ces milliers de corps qui dorment sur le trottoir, dans le caniveau, sous les ponts, dans les tas d'ordures et une crasse ambiante telle qu'il est difficile de se la représenter tant que l'on n'a pas traîner ses propres chaussures dedans ; aux côtés des cireurs de godasses justement, des barbiers-coiffeurs, des marchands de fruits, des vendeurs d'excellents kati-rolls (snack à l'indienne), des marchands de ci et de ça, des gardiens de métro endormis sous la chaleur accablante, des femmes élégantes en saris brodés, des hommes moustachus et mal fagotés de couleurs tristes au regard irrémédiablement rivé sur votre pomme d'occidentale ; aux côtés de cette incroyable force de vie criant avec la misère hurlante. Alors... quel rôle pour l'humble voyageur tiraillé entre la compassion sans borne, généreuse et le cuisant malaise né de son rapide sentiment d'inutilité ? Dans un premier temps, je me préconise le blindage contre une pitié que je ne saurais bien vite plus à qui distribuer tant il y a de prétendants... Etre juste humain, être là ou être las, ne pas se laisser absorber par toute cette misère qui vous tend les bras, tendre les siens aussi aux jolies choses, nombreuses, aux scènes qui font espérer qu'un jour ça ira mieux ; ne pas tricher, se donner bonne conscience en allant emmerder les frangines de Mère Teresa qui croulent sous les encombrants touristes enclin à sauver le monde pendant trois petits jours et puis s'en vont... et se débrouiller avec cette conscience toujours sur la corde raide quand la grandeur de Kolkata s'efface souvent devant sa décadence... 

Premiers pas dans l'"Incredible India", un pays où chaque fait du quotidien est une expérience souvent déconcertante, où l'on s'extasie aussi vite devant la beauté que l'on se désole face à une décrépitude inimaginable, où les saris impeccables éclaboussent les trottoirs dégueulant d'ordures de leurs vives couleurs, où le flux de la vie dans les odeurs de jasmin et d'urine est si impétueux qu'il vous emporte irrémédiablement avec lui... et c'est tant mieux.

Darjeeling (Bengale occidental, Inde) : 8 juin

Gare de Sealdah, Kolkata : une cohue inimaginable. Après la bousculade devant les listes d'attente affichées sur le quai, les passagers de la troisième classe s'engouffrent sauvagement dans les wagons, le train à peine arrêté. Ils chevauchent les corps endormis des mendiants et espèrent trouver ainsi, en jouant des coudes, une place assise pour la nuit sur les bancs de bois très convoités.

En seconde, les six couchettes (numérotées) de chaque box sont en skaï crasseux et des ventilos asthmatiques brassent l'air venu des fenêtres ouvertes sur une nuit brûlante. De longs et incessants (??) coups de klaxon bercent une nuit hachée menu.

Vers 8 heures, un bus (dont l'allée central compte plus de passagers que les sièges) nous conduit vers Darjeeling : 3 heures de grimpette à travers un paysage camouflé par une épaisse brume, dont on aperçoit seulement les premières centaines de mètres alors que les suivants plongent dans un gouffre blanc et fumant.

Juchée sur une crête à 2100 mètres d'altitude, cette station climatique - chaussettes, polaire et écharpe de rigueur en soirée - aux contreforts semés de théiers tisse sur la montagne un vaste dédale d'escaliers, de ruelles et de rues tout juste plus larges (mais pas assez !) pour autoriser une circulation infernale de jeeps* dans les deux sens (!!), de ces rues qu'il faut s'empresser de fuir pour trouver un peu de sérénité à l'abri des malades du klaxon et de la pollution que génèrent ces engins.

 

Dans ce labyrinthe déambulent beaucoup de touristes indiens fuyant la chaleur de Kolkata, des porteurs rompus au visage impassible, des hordes d'enfants aux joues cuivrées en uniforme british sur le chemin de l'école, des visages aux yeux bridés venus des contrées népalaises et tibétaines...

On y cherche longtemps quelque monastère perdu au creux des ruelles ; plus tard, un centre de réfugiés tibétains. Des vieillards y sont claquemurés dans des ateliers qui deviendront sordides quand le froid viendra. Leurs visages nous offrent des sourires radieux dont on sait pourtant toutes les souffrances qu'ils dissimulent (sans concession, une exposition dans une salle poussiéreuse, des photos abîmées et jaunies jouxtent les ateliers d'artisanat - tissage, sculpture sur bois, tricot... - qui assurent leur subsistance en plus de l'aide internationale). Des fenêtres béantes des ateliers entrent de pleines nappes de brume humide. Dans la cour, on n'aperçoit bientôt plus les gosses qui continuent à jouer un football aveugle. Nous remontons à tâtons le chemin sinueux que nous avons cherché 100 fois pour venir... Rude... Fatiguée depuis le matin, je regagne la chambre sans manger abattue en fait par une fièvre de yack (dix jours de répit depuis la précédente...). Le lendemain, je garde le lit, nauséeuse et enrhumée pendant que Cyril part arpenter les hauteurs sur la route des monastères... (Heureusement, nous avons une chambre plutôt confortable et propre ce qui semble être un luxe dans ce pays** - un bémol toutefois pour les canalisations HS et les baquets d'eau chaude comme froide sur demande -)

* Dans chaque jeep collective s'entassent 10 ou 14 passagers... Quand on songe au fait qu'un grand nombre d'indiens aura sans doute un jour sa voiture personnelle, c'est tout bonnement effrayant d'imaginer alors quel sera le quotidien de ces villes (et c'est sans parler des répercussions au niveau planétaire) !

** A titre d'illustration : on sait que les toilettes publiques, c'est rarement la grande classe, mais celles de Darjeeling remportent la palme des plus infâmes... Un léger décalage avec la carte chic que joue cette ville indienne. Une rigole ouverte séparée par d'étroites dalles de béton verticales, sans porte, une rigole dans laquelle chacun dépose ce qu'il a à déposer et à la vue (et au nez !!) de tous (assez inconfortable pour une femme qui ne porte pas le sari pour se cacher un peu !)... So charming ! Et la visite - en apnée - est payante ! En même temps, ça vaut le détour...

Namchi, 1524 m (Sikkim, Inde) : 12 juin

En route pour le Sikkim... Et quelle route ! 26 km et 1600 m de dénivelé pour gagner Jorethang en deux heures. La jeep roule prudemment au pas sur un étroit lacet au bitume arraché par plaques entières par les intempéries. De petits groupes de cantonniers jalonnent ces kilomètres bordés de plantations de théiers, des buissons arasés formant comme autant de dessins d'écailles sur les flans de pentes gommés très vite par une ouate épaisse. Des femmes assises sur des tas de cailloux et qui cassent ces gros cailloux pour en faire de tout petits, au marteau, le pouce et l'index capuchonnés d'un morceau de tuyau en caoutchouc, des hommes qui fondent le bitume dans des fûts métalliques, pour autant de pansements qui semblent assez dérisoires au vu de l'ampleur des dégâts.

A Jorethang, une seconde jeep nous conduit à Namchi. Les transports s'enchaînent facilement, les gares routières du Sikkim sont un vrai bonheur : tarifs réglementés, pas de rabatteurs, conducteurs courtois, places numérotées et attribuées dans l'ordre de l'arrivée, aucun cri, aucune bousculade...

Le Sikkim, petite région en tenaille entre le Népal, le Tibet et le Bouthan est pour les bouddhistes le dernier Shangri-la ("paradis") de la région himalayenne. Au niveau du tourisme, on mise tout sur le vert. La région se veut la Suisse de l'Inde : moins polluée, plus propre, plus paisible... et effectivement, sans détrôner tout de même nos amis helvètes, il faut reconnaître qu'il y a une nette différence sur ces plans avec la région indienne voisine (le Sikkim n'est indien que depuis 1975, espérons qu'il tienne le cap !). Cela m'encourage  à faire gentiment remarquer à un passager de la jeep qu'il serait bon qu'il arrête de jeter ses papiers de bonbon par la vitre (il sourit, il est d'accord... pas contrariant !). Le message écolo passe mais il faudra un peu de temps tout de même...

A quelques kilomètres de Namchi, un peu de stop et une bonne marche nous conduisent à la statue géante du Padmasambhava ("second Bouddha" du VIIIème siècle qui aurait introduit le tantrisme au Tibet). Ses yeux exorbités à 45 mètres au-dessus de nous apparaissent et disparaissent au grés des nuages. Si l'on s'abstient de considérer les échafaudages de bambous qui enserrent tout son corps, ce regard peint qui joue avec la brume a quelque chose de vraiment saisissant, comme animé. Autour, du haut de cette colline, la vue ne donne toujours rien : blanche...

Pelling, 2105 m (Sikkim, Inde) : 13 juin

Une ville plutôt laide, forêt de cubes de béton peints des duos de couleurs les plus osés, ribambelle d'hôtels pour touristes, indiens de Kolkata surtout. Des fers à béton au sommet de chaque toit affichent l'intention du propriétaire de construire dès que possible un étage de plus qui bouchera la vue du concurrent derrière qui remontra un étage à son tour etc... Et cette canopée de béton, ces laides terrasses pour contempler une vue, parait-il, extraordinaire sur les hauts sommets de l'Himalaya et particulièrement le Mont Khangchendzonga (troisième toit du monde) que nous traquons depuis Darjeeling, en vain.

Une marche de 4 km dans les hauteurs nous conduit au gompa Sangachoeling, monastère de style tibétain des plus anciens du Sikkim (XVIIIème s.). De jeunes moines y jouent dans la cour sous le crachin, ils sont en vacances. Fin d'après-midi sombre, panne d'électricité, les fresques intérieures colorées se perdent dans le noir. La halte est paisible alors qu'un silence cotonneux de temps de neige (il pleut) enveloppe le gompa et les rires furtifs des petits vacanciers. En redescendant, très bas pourtant dans la vallée tout au fond, nous entendons la vie des villageois, leur bétail, aucun moteur. Etranges, ces bruits semblent venir de nulle part alors que couverte de son voile blanc, la vallée vit en secret...

Une nouvelle journée commence... le soleil perce timidement. Le petit dej' ce matin-là est un festival. Nous y passons plus d'une heure avant de nous mettre en route pour une marche dans les environs, jusqu'au gompa perché de Pemayangtse, avant de rallier le village de Geysing où c'est jour de marché. Un petit dej' festival, disais-je... A l'hôtel, dix minutes se passent avant que quelqu'un vienne prendre la commande, quinze autres avant de nous dire que pour le "tibetan bread", c'est "finish". Ah ok, bon eh bien "puri bhaji" (galettes frites et curry de légumes) pour Monsieur et toujours "butter toasts" pour Madame... Pas de toasts non plus. Bon, on va aller voir ailleurs désolés, mais les épices au petit matin, je n'y tiens pas après ma barbouille des derniers jours... Va pour un boui-boui à l'indienne, un vrai, pas un qui se donne des airs de pro pour touristes occidentaux et qui n'a pas un serveur foutu de te dire dès le départ que pour le petit dej'... il n'y a pas de pain ! Salle déserte, juste des mouches, peinture archi-écaillée, cadre assez craspouille, pas grave, passons, on a faim ! "Everything's available : toasts, pancakes, no problem ?", "No problem sir !" (et il déroule sa main d'un geste lent et emprunté au-dessus d'un menu long comme le bras). Et dix minutes plus tard "toasts finish, sorry...". Bon, allons-y pour une pancake citron alors... Je la mange un quart d'heure plus tard... nature. « Ben, is there any lemon into ?". "No, sorry, lemon finish, Sir... " (oui, les filles c'est souvent "Sir" aussi). Bon ok, mais je me permets de corriger l'addition si ça ne vous fait rien... "lemon pancake" sans lemon, ça doit bien correspondre à "plain pancake" dans le menu ! Un petit dej épique, indian style ! Marrant, mais il ne faut pas être affamé !

- Trek Yuksom -Tashiding

Yuksom, charmant village historique aux maisonnettes de pierre, de bois et de torchis, serties de jardins fleuris est posé comme un confetti sur un large versant de montagne campagnarde. Vert, bleu d'eau, les torchis peints du village sont ceinturés de minuscules parcelles de maïs en terrasses arrachées à des pentes extrêmement abruptes...

Sur l'étroit sentier qui nous conduit de Yuksom à Tashiding, 20 km plus loin, les rencontres sont nombreuses et teintées de cette même simplicité qui anime la vie des villageois : le gardien solitaire du désert gompa Dubdi (le plus ancien du Sikkim), superbe au bout d'une allée de glaïeuls vermillon, une fière paysanne prompte à la présentation de son petit monde animal, le couple Chetri qui au milieu de la poignée de maisons de Tsong a ouvert  un "Homestay" et nous sert un thé dont l'épais nuage de lait est tout droit tiré du pis de la Brunette, un directeur d'école et des écoliers, une équipe de couvreurs affairée à la réparation des tôles d'un bâtiment annexe du monastère Hongri, de jeunes moines curieux de nous, des bambins les mains jointes au-dessus des yeux qui nous arrosent de "namaste", à demi cachés dans le sari de leur mère amusée... Nous demandons 100 fois notre chemin, il grimpe et redescend en flèche de monastères en monastères, tous annoncés par des guirlandes de drapeaux à prières multicolores palpitant sous le vent léger, des monastères  accrochés aux plus hautes collines, perdus dans les replis d'une montagne boisée et humide. Le chemin, sinueux et glissant, est vampirisé par les sangsues, seule ombre démoniaque sur ce sentier époustouflant de beauté et emplit de paix...

 

Gangtok, 1400 - 1700 m (Sikkim, Inde) : 17 juin

Il ne nous faut pas moins d'une journée pour rallier Gangtok de Tashiding, pourtant à 30 km à vol d'oiseau.... Les liaisons sont rares, découpées de bourg en bourg et la route en lacets, dévalée par des torrents d'eau venus des sommets, emportant avec eux la terre au-dessus comme le bitume, allonge encore le temps nécessaire. La journée passe donc entre les gares routières de Geyzing, Pelling (un aller-retour à l'hôtel pour récupérer les sacs à dos laissés-là le temps du trek), Gangtok et de longues heures à quatre sur d'étroites banquettes-arrière fatiguées. Arrivés à la "Capitale" (du Sikkim), nous trouvons un hôtel assez convenable pour nous reposer de cette route épuisante et déguster le meilleur thali* de la ville...

Ces quelques jours passés à Gangtok ne nous permettront pas plus qu'ailleurs d'apprécier quelque vue sur les hauts sommets. Une journée ensoleillée brille cependant sur le gompa Rumtek, aux environs de la ville. Dans la cour, de nombreux moines coquelicot étudient en tailleur à l'ombre des galeries des dortoirs qui ceinturent le bâtiment principal. Leur défilé, manuscrit de prières sous le bras croise celui de nombreux touristes indiens (et une bonne dizaine de photos souvenir plutôt ridicules, mon bras autour d'une amie indienne parfaitement inconnue ou plantée parmi la p'tite famille, le monastère en arrière-plan, secondaire...).

 

Le lendemain, plus matinaux, nous assistons à la prière au gompa Enchey... Les plus jeunes moines, des gosses, après 30 minutes concentrées commencent à se chatouiller, se pincer, se tirer la langue, regarder en douce leur sms, entre deux notes de clarinette ou de conque, sous les regards indulgents des plus vieux lamas. Puis des rues escarpées nous mènent à l'Institut Namgyal de Tibétologie, dont nous attendons un peu trop sans doute qu'il nous éclaire sur ce monde un peu "obscur" de divinités multicolores à 35 bras et 28 têtes. Car c'était sans compter sur la didactique indienne...

* Spécialité du Sud de l'Inde servie à volonté dans un plat compartimenté : riz, roti (pain), crudités, raita (yaourt anti-feu !), curry de légumes, dhal (purée de lentilles et/ou autre légume sec), pickles. Succulus !

 

Depuis quelques jours, nous sommes à Katmandu, au Népal. C'est assez incroyable de se trouver dans une ville aussi mythique et même si les hippies nostalgiques ont l'air de regretter l'époque bénie des 70's, le développement anarchique de la ville (pas faux) et l'ébullition touristique, on y trouve encore une atmosphère fascinante...  Mysticisme et dévotion sur fond d'architecture médiévale et de pleine pagaille urbaine.... Un monde à part... mais pour un prochain message.

Voilà l'été pour vous, les vacances bientôt pour certains... Alors si vous êtes en manque d'idée sur votre destination... j'espère vous en avoir donné quelques-unes !

Je joins les mains au-dessus des yeux pour vous dire namaste (ça veut aussi dire au revoir et à bientôt... C'est comme les légumes en Inde, servi à toutes les sauces...) !

A la française, nous vous embrassons...

Flo

PS : Et... ce n'est pas parce qu'il serait difficile de s'ennuyer dans ces contrées que je n'ai pas chaque jour quelque pensée pour vous : amusée ou émue, gaie ou nostalgique, fugitive ou tenace... au gré de cette atmosphère tumultueuse et contrastée !



Publié à 11:04 , le 25 juin 2009, Inde
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Transition australindienne

BANGKOK, le 02/06/09

G'day, Selamat Pagi, Sawat di kha... bonjour à tous,

Darwin, Australie : 26 avril, un dimanche, 9 heures du matin, devant l'Asti Motel... Rolando se tire en pétaradant gaiement. Au volant, un couple de jeunes allemands, heureux propriétaires de l'engin depuis quelques minutes. Sur le trottoir : nous, sous nos énormes sacs à dos et sacs divers, sous les palmiers frissonnants d'une ruelle où six mois auparavant, nous laissions alors Roland S. à sa nouvelle vie de piéton tout nu. Stefan, sa copine... et notre tour aujourd'hui... Impression de quitter une seconde fois la maison, un second rideau, un second départ, une légère perte d'équilibre...

Nous profitons encore d'une semaine à Darwin, le van vendu presque trop vite, soulagés cependant d'appartenir à la chanceuse et mince catégorie de voyageurs dont le deal de l'engin a permis de financer un peu de la route... Quelques jours chez Alison, entre un match de foot de son fils Ichap quelques verres en bord de mer et de bonnes soirées enrichies de sa délicieuse cuisine ; puis le week-end chez Stéphanie et Régis, week-end sucré de crêpes et de mousse au chocolat de notre cru tant du plaisir de passer ces quelques jours en leur compagnie et celle de la désormais très bavarde petite Anaïs.

Presque heureusement pour moi, quelques ennuis à l'aéroport nous (pré)occupent suffisamment pour ne pas prolonger des "aux revoirs" difficiles : à eux, à l'Australie et six mois d'un road trip sans essoufflement... Il nous faut donc en moins d'une heure nous procurer par internet deux tickets de transport quelconque confirmant notre (pourtant très ferme) intention de quitter Singapour. A défaut : embarquement refusé ! 50 minutes plus tard, notre sésame en ligne (deux tickets de bus pour Kuala Lumpur, Malaisie), nous quittons Darwin. Le faux départ n'aura pas lieu... Oserais-je dire : dommage ?

Singapour : 4 mai

Un accueil aussi froid que le carrelage de l'aéroport sur lequel nous attendons, allongés, le matin et notre bus... Visages hermétiques et crispés dans le hall, réponses agacées, renseignements comptés... quel "drôle" de pays ! Je me surprends à surveiller le moindre de mes gestes, la moindre de mes attitude comme si un rien était inconvenant, voir prohibé...

Kuala Lumpur (Malaisie) : 5 mai

5 heures d'autoroute ; 5 heures de massage distillé par les vibrations intelligentes de sièges larges et fabuleux : une simple pression sur un des boutons de l'accoudoir et c'est parti pour 15 minutes de réconfort musculaire...

Arrivée à la Guest House. Du bas des escaliers, je reconnais le rire inimitable d'Arno qui a rejoint "le village" quelques heures auparavant. Mon p'tit coeur d'artichaut se met à cogner et kidnappe les mots que je voudrais en accord avec l'émotion. Tant pis pour l'expression... Ça me fait vraiment plaisir de l'entendre ce rire, et de retrouver mon "brother-in-law" (ou presque... ) après plus d'un an...

Dans l'attente de nos visas pour la Thaïlande (on n'obtient désormais plus que 15 malheureux petits jours à la frontière... Ah ! la valse des formalités !), nous sillonnons les avenues bondées, le défilé d'imprimés aux couleurs criardes rappelant les rideaux les plus laids ou les plus kitschs - c'est selon -, et qui parcourt les trottoirs éventrés, se frôle sous un voile de pollution retenant tant la chaleur écrasante et humide que l'odeur lourde des égouts de la capitale. Si bien que nos journées passent mieux sous le ventilo de nos minuscules chambres aux murs vert caca-d'oie qu'attristent des années d'exposition à la crasse extérieure via une fenêtre sans vitre (ce qui par ailleurs est l'idéal quand vient l'heure du moustique). Lecture et léthargie pour l'essentiel, entre un chinois le midi et un indien le soir... Et je parle évidement alors restaurant !

Quelques tentatives "touristiques", mais rien de vraiment marquant lors de ce second passage à Kuala... Juste une reprise de contact avec le sol asiatique, en douceur ; la douceur des malais, ce que cette ville offre sans doute de plus appréciable...

Pulau Perhentiane (Malaisie) : 12 mai

Au lendemain d'une traversée ouest-est dans un bus de nuit frigorifique, un speed boat nous emporte à toute allure sur Perhentiane, encore tous trois abasourdis par une nuit sans plus de quelques heures de sommeil. Montagnes russes et fracassantes sur une mer pourtant des plus plates, avec à la barre des gamins d'une petite vingtaine d'années faisant rimer "taxi" et "rallye". A l'avant du bateau qui rebondit comme sur du bois, la demi-heure est douloureuse et le paysage s'apprécie entre deux "coups de poing" dans l'estomac. Dans une atmosphère ardoise voilée, les îles, les îlots soulèvent péniblement de l'océan, sans l'aide des contrastes, leur silhouette bleuâtre.

Sur l'île, bungalows et repas moyens se payent un peu cher et le calme est trop rare : valse des bateaux à moteur dans la baie, symphonie pour tronçonneuse et marteau de 9h à 18h à quelques mètres du hamac. Le superbe sable blanc fleurit par endroit de moins paradisiaques déchets de plastique et d'aluminium (canettes de soda, car la bière même en contrée touristique est rarissime). L'ambiance est aux soirées gentilles, sans alcool. Après un dîner non arrosé, on se retrouve assis dans le sable autour d'une table, autour d'une piste de sable et de danse tout à fait inanimée.

Alors que se raniment les souvenirs de bullages thaïlandais d'une qualité irréprochable sur des îles plus coquettes, plus soignées, plus festives, plus sauvages, plus gourmandes... nous pronostiquons rapidement une légère déception...

Heureusement, il y a l'océan, les poissons colorés, une armée de quatorze napoléons gigantesques et des tortues qui tournent lentement plus loin, là où il n'est plus triste de les voir sillonner un champs de bataille corallien uniformément teinté de gris et de mort pâle. Il faut aller nager au-delà de ce que les hommes ont ravagé, là où jungle, roche, sable blanc et eau saphir forment une intimité sereine, préservée et tranquille... pour l'heure.

Kota Bharu (Malaisie) : 15 mai

Promenade dans le quartier chinois, après-midi cuisant. Peintes de chinoiseries, les lamelles des stores tendus devant les échoppes, aux couleurs éclatantes ou pâlies par une crasse poussiéreuse strient, publicitaires avec une goutte de mystère, les rues du quartier.

 

« Derrière les liens serrés des stores aux lamelles salies

Les galeries fermées au soleil fiévreux

Un chinois assis, son tchae »

Bangkok (Thaïlande) : 21 mai

J'aime revenir à Bangkok. Pourtant, elle est le genre de ville poulpe qui vous mène du bout de ses tentacules si vous ne prenez pas garde. Sur la vibrante Khao San Road, on est toujours au spectacle, l'obligé d'un "show" dont on se surprend à gober les images déroutantes, amusantes, vulgaires ou parfois tristes à pleurer sans avoir le temps de les analyser tant elles bougent, se bousculent les unes les autres, se mélangent pour laisser dans l'air cette ambiance indéfinissable où le ton est donné par une jungle urbaine mue essentiellement par le besoin ou le simple désir d'être vue : tatouages qui mangent le visage, piercings trouant les nuques et l'intérieur des oreilles, turbans de dreadlocks larges comme le pouce, acrobates chaussés de ressorts futuristes, minijupes plus courtes que larges, provocations de défoncés, défonce dans la provocation ; entre deux taxis, une mère et son gosse endormis à côté du gobelet de piécettes renversé. Ils dorment et ne cherchent plus votre regard, eux... le chauffeur de taxi, si. Toujours. De tuk-tuk, idem. S'il le croise ne serait-ce qu'une demi-seconde, il viendra vous rouler sur la tong pour vendre sa course au "Ping-pong show" de Patpong (spectacle dont il vous mimera avec élégance le contenu par de gracieux jeux de bouches imitant les performances vaginales de très professionnelles thaïlandaises)... Il y a les regards des hommes qui cherchent des femmes, des femmes qui cherchent des hommes, des vendeurs qui cherchent des clients, des clients qui cherchent des vendeurs, des curieux qui cherchent le spectacle de la rue, de la rue qui trouve toujours ici son public... et en joue, s'en amuse tantôt bon enfant, tantôt flirtant avec l'obscène...

Une ville pieuvre qui vous berce de plaisirs simples et congèle délicieusement le temps qui passe. Voilà comment les jours défilent sans que nous ne nous fâchions d'attendre... dans l'attente d'arrêter d'attendre.... Un luxe de voyageur que nous nous "offrons" depuis presque un mois, fait d'imprévus, d'aléas mais aussi d'une organisation molle, peut-être démotivée, peut-être fatiguée... Attendre à Kuala nos visas pour la Thaïlande où nous ne passerons finalement pas suffisamment de temps pour en avoir besoin, attendre la fin d'une sale fièvre qui cloue Arno au lit une semaine dès notre arrivée sur les îles Perenthiane, attendre nos visas pour l'Inde à Bangkok (pourtant meilleurs marché à Kuala Lumpur), attendre une journée avant de filer à l'Ambassade indienne de Bangkok et récupérer nos visas un jour trop tard pour le vol ciblé, attendre pour acheter notre billet de voir si l'on peut espérer quand même les récupérer un jour plus tôt, sans succès; et voir le prix des prochains vols décoller, attendre mon rétablissement suite à une sinusite carabinée, attendre pour partir se vivifier sur Chiang Mai qu'il ne nous reste plus que 4 jours avant le vol finalement booké pour le 4 juin (vol du 31 complet, vol du 2 trop loin pour l'attendre sur Bangkok, trop tôt pour partir sur Chiang Mai...), attendre jusqu'à ce que l'on se bouffe le nez en essayant de trouver à cause duquel de nous deux on peut bien attendre comme ça, puis trouver à deux le réconfort de la plus feng shui des salles d'attente qui soit ; celle dans laquelle des miroirs sans complaisance renvoient une image de nous si déformée qu'elle finit par faire sourire ; décider que l'on est franchement meilleur dans l'action et mettre fin à cette dynamique sans dynamique... Couper d'un bon coup de hache la tentacule et partir quelques jours pour Chang Mai, à une nuit de bus au Nord de la Thaïlande...

Chiang Mai (Thaïlande) : 30 mai

Petit déjeuner sur le marché central de Chiang Mai, à deux pas de notre charmante Guest House toute de teck habillée. Dans les soïs (ruelles) étroits déambulent entre deux bouchées d'un délicieux riz gluant à la banane (cuit à la vapeur dans une feuille de bananier) et deux gorgées fades de Nescafé les ménagères matinales, à pied, seules souvent, parfois en amazone à l'arrière d'un scooter et cramponnant alors leur panier à provisions... Il y a aussi les groupes des nombreux cours de cuisine, organisés pour les touristes et qui font leurs emplettes avant de se mettre derrière les woks... Derrière les étals, on râpe la noix de coco, on achève les poissons d'un coup de pique précis, on verse habillement des louches dans de petits sachets en plastique individuels à emporter (soupe, curry, lait de soja...), on décortique les gousses d'ail pour mieux présenter...

Autour, plus loin, les douves de l'ancienne ville ceinturent des habitations aujourd'hui dévolues presque exclusivement au tourisme (Guest Houses, restos, agences de trekking, salons de massage...). Ornées de fontaines et bordées d'arbres, elles protègent un centre encore paisible des avenues extérieures souffrant d'une circulation grandissante... Dans le dédale de ces rues se camouflent encore des perles architecturales, constructions de bois sur pilotis que remettent à l'ordre du jour expatriés et riches thaïlandais que le bon goût a heureusement détourné de l'envie d'une imposante construction de béton et de carrelages aux couleurs criardes...

Avec un scooter, nous louons le plaisir de promenades intuitives... Des centaines de kilomètres aux prises avec les caprices de nuages qui craquent et s'arrêtent de pleurer aussi rapidement qu'ils ont commencer, comme des gamins qui ont oublié pourquoi ils étaient en colère... ; des kilomètres à travers la plaine de Chiang Mai où l'on salue la propagande du couple royal tous les 50 mètres, au creux des montagnes alentour, dents blanches de calcaire enlacées d'une jungle luisante de pluie, guirlandes de pics acérés dont les pointes se détachent en flottant parfois, abandonnées de leur base, dans une marée de brume épaisse et grave... Notre route croise de nombreux temples ; celui de Wat Doi Suthep, emprunt d'une sérénité mélancolique alors que peintures rouge vermillon et dorures déchirent le fond de ciel charbon ; puis les éléphants du centre d'entraînement de Chiang Dao à l'heure du bain dans la rivière suivi d'une démonstration de leurs habileté à tirer, déplacer, ranger les troncs débardés dans la forêt (à l'aide de chaînes, de puissants coups de pied, ou en jouant de la trompe...) ; un village Lisu perché à 10 km d'une route de montagne en lacets montée en première par notre 100 cc un peu fatigué... A la tombée du jour, nous approchons par les pâturages d'un groupe d'éléphants aperçus de la route et assistons une fois encore à leur brossage énergique dans le lit de la rivière en contrebas. Les mahouts valsent en équilibre sur les pachydermes qui s'ébrouent dans l'eau, font des tonneaux, s'aspergent et les aspergent allégrement. Ici, aucun touriste. Juste des dizaines d'éléphants en liberté dans les pâturages ou montés par leur mahout, dans leur vie quotidienne... 

L'un d'eux m'offre une expérience étonnante. Son éléphant m'enveloppe de sa trompe duveteuse et me soulève comme un brin de paille. Je ne me suis jamais sentie aussi légère !

Un éléphanteau s'est entiché de Cyril et s'obstine à le suivre en s'imposant sans cesse, énorme dans son champ de vision alors que son objectif tente de capturer les derniers rayons de soleil capricieux sur ces scènes émouvantes de baignade...

Voilà trois jours organisés sans le concours des quelque 100 agences de trekking qui essaiment la ville, à l'éthique parfois douteuse (montreurs de femmes-girafes parquées, réfugiées ici contre l'oppression du gouvernement birman et à la merci en Thaïlande d'un tourisme peu scrupuleux), la plupart sérieux mais dont les propositions manquent un peu de surprise, d'authenticité et de saveur à notre goût...

 

Le joli mois de mai était un peu loin de l'état d'Eveil qui l'accompagne habituellement, point de renaissance printanière pour nous, mais plutôt une grosse hibernation... le cycle de nos saisons a dû subir un sérieux décalage... La vie est comme ça, cyclique... et ailleurs, rien n'est différent... même si vu de l'extérieur, ce constat peut paraître un peu luxueux.

Nous devions certainement avoir besoin de ce temps non maîtrisé, posé comme une épreuve de voyageur. Le temps n'est perdu que si l'on a encore l'illusion qu'avancer, agir, faire... est toujours en gagner. Mais l'esprit ne raisonne pas si facilement l'émotion et il n'en reste pas moins un étrange tiraillement entre ces sages conclusions et d'indomptables agacements impatients. Il faut en effet reconnaître qu'avec la mousson qui court derrière en Inde et les brumes qui se lèvent sur le Népal, le moment n'était pas forcément des plus judicieux. Mais choisit-on ces moments-là ?

Depuis ce petit saut sur Chang Mai, je sens grandir le désir de me remettre en route... de regarder devant. Et de ce mois de mai, j'emporte avant tout le souvenir de chouettes retrouvailles avec Arno, à qui j'envoie d'ailleurs une pensée toute spéciale : je le devine en train de repasser minutieusement le costume dégotté ensemble sur Bangkok pour le mariage de son meilleur ami, demain. Les filles, attention les yeux !

De retour à Bangkok, c'est l'heure des derniers échauffements avant le débarquement sur la planète India ! ça aura mis un peu de temps depuis l'Australie mais ça y est, on décolle... Adieu la transition molle...

A cette heure donc, mes plus effervescentes pensées...

Flo



Publié à 06:42 , le 3 juin 2009, Malaisie
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Quelques lignes sur notre périple australien...(par Monique et Jean-Claude)

     
- de SYDNEY à ULURU avec Florence et Cyril (5200 kms)
- et de ULURU à SYDNEY pour notre retour (2800 kms)

Quelques milliers de kilomètres parcourus, des conditions météorologiques très variables d'un jour sur l'autre, des paysages grandioses : mer, montagne, désert et de magnifiques parcs nationaux, que demander de plus ! Florence et Cyril nous ont organisé de superbes randonnées sans doute pas autant qu'ils l'auraient souhaité compte tenu de notre planning !
Nous laissons le soin à Florence qui sait si bien le faire de décrire les paysages, la faune et la flore. Quant à nous, nous sommes conquis par ce pays fait de grands espaces et du sentiment de liberté que l'on ressent à le parcourir  !
Quant au camping car et les conditions de voyage aventureuses (pour nous), nous avons trouvé formidable le fait d'être dans cette nature sauvage du matin au soir et de découvrir l'Australie dans ces conditions.
 

Un grand merci à Florence et Cyril de nous avoir permis de réaliser ce voyage et de nous avoir "supportés" durant ces quatre semaines avec leur grande gentillesse respective !
De formidables souvenirs aussi et des moments familiaux et chaleureux passés ensemble autour d'une bouteille de vin australien !
Vive l'Australie et les australiens !

Monique et Jean-claude


Publié à 04:56 , le 24 avril 2009, Australie
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Come back et derniers sauts à Kangarooland...

DARWIN (Australie, Northern Territory), le 21/04/09

Des nouvelles des 4 fantastiques ! Puis du club des 2...

Australie, acte II. Une semaine en duo d'abord, puis le début de nos aventures version quatuor... Des débuts mouvementés avec la dure loi de la mécanique qui teste d'entrée de jeu le sang froid de la Team... Puis l'équipée sauvage se lance pour un road trip dans le mythique Outback central...  Des mouches jusqu'à en avaler, des jours de fournaise et des nuits glaciales, de la poussière jusque dans les draps, mais l'immensité... Et Dieu que c'était beau !

L'aventure touche maintenant à sa fin, deux des équipiers sont déjà rentrés au bercail et les deux autres en stand by à Darwin City, à la croisée des chemins, un peu paumés, titillés par une existentielle question : "où vais-je ?". Un peu en manque de fil conducteur, le cul entre les continents...

L'Australie, quant à moi, me manque déjà... Les mois ont passé sans que j'ai continué à les compter ; le temps est devenu élastique et l'espace vertigineux... J'aime cette terre qui force l'humilité, je m'y sens à ma modeste place... A l'heure du départ ou presque (dans quelques semaines tout au plus) c'est déjà l'heure nostalgique...

Je vous embarque le temps de quelques lignes... Mais avant.... je voulais quand même vous dire... Ça ne s'adresse pas à tout le monde mais peut-être à plus que je ne le pense, alors dans le doute... Voilà, il m'est devenu plus difficile d'écrire ce carnet de voyage. Je m'aperçois qu'il manque pour certains d'entre vous (les coeurs les plus proches...) un élément essentiel au fil de ces pages et sans vouloir paraître prétentieuse : moi-même (puisque Cyril se dit à sa manière avec les photos... ). J'aurais souhaité que ces écrits n'apparaissent pas comme un carnet de voyage, mais celui, plus particulier, que je vous adresse, celui dans lequel je tente parfois, même à demi-mot, de me dire. Je réalise comme il est difficile à distance d'être dans l'émotion, puisque l'émotion est par nature quelque chose de l'instant. J'avoue que je ne sais trop que faire de cette grosse valise qui en est pleine et que je trimbale chaque jour avec moi. J'ai tâché de la déguiser en sensations, en images, en un tas de choses et vous envoyer le paquet dans tout ce fatras de lignes. En espérant que ceux qui m'y cherchent m'y trouvent... Mais réaliser que je n'écris finalement pour eux que de longues cartes postales avec au dos, un message trop lointain... Ce que je voulais ne pas faire, ce que je pensais ne pas faire, ce que je craignais de faire... Et constater que plus les sentiments sont jolis et délicats entre les personnes, plus celles-ci ont de chances de se louper, de se blesser, de passer l'une à côté de l'autre... Et croyez-moi, la distance, de toute cette Humanité compliquée ne me rend pas plus distante...

Alors voilà, je vous laisse à ces pages, avec beaucoup d'Australie et un tout petit peu de moi, autant que j'ai pu, un peu planquée, un peu éparpillée, plus discrète que je ne le pensais...

Melbourne (Victoria) : 25 février

Darling Square, notre "chez nous" : l'herbe y a jauni, les arbres fané après ce mois de février caniculaire. Les vacances sont terminées et la ville vibre d'un regain d'agitation qui ne nous invite guère à rester... Après une nuit "blanc cassé" à l'aéroport d'Auckland, l'envie de fuir le bruit, les galères de circulation, de parking. Dans quelques semaines, nous reviendrons avec plus d'énergie. Allons battre la campagne en attendant. Let's go to Sydney...

On the road, to Sydney (Victoria /NSW), 1300 km : 26 février

Direction la côte Sud et le "Prom", un des parcs nationaux les plus prisés du Victoria. A mi-chemin, un australien, comme à leur sympathique habitude, vient nous brancher pendant le pique-nique. Il nous apprend, outre qu'il est né à Amsterdam, a émigré en Australie en 1952 et trouve ce pays formidable, que le Promotory est sous les flammes, ravagé comme plusieurs centaines de kilomètres de côte plus à l'est par cette vague d'incendie qui paralyse le Victoria depuis des semaines...

Changement de cap pour une traversée nord-est au coeur des Dividing Ranges, immense chaîne montagneuse qui gagne les portes de Sydney. Dans les brumes de chaleur, les rangées de monts bleutées superposent leurs nuances. Elles succèdent à des kilomètres de collines d'herbe sèche depuis Melbourne, d'arbres rabougris et roussis, de bush calciné, des kilomètres d'une campagne en mal d'eau où vaches et moutons cherchent désespérément sous terre, abrutis, une pitance inexistante. Hérissées comme autant de cheveux poivres, rebelles dans une chevelure foncée, les branches nues et argentées des gommiers des neiges coiffent ces pentes alpines. D'autres incendies, en 2006 ont eu raison de leur feuillage. Une fraîche odeur d'eucalyptus flotte à la tombée du jour dans l'air humide des  vallées suspendues, une odeur de vie...

La campagne australienne est soumise à rude épreuve. D'aucun y verrait planer d'avantage une ombre funeste d'après catastrophe ; je saisis avec émotion les signes de sa résistance... Et je commence à réaliser en quoi ce pays me communique tant d'énergie.

Il y a aussi cette faune tout autour, qui ne se terre pas, qui ne se tait pas, que l'on sent vibrer toujours même si on ne la voit pas, en ville comme à la campagne : les gueulements rauques des nuées de cacatoès dans les champs ou les squares d'Albury, les planés-piqués des kookaburras au-dessus des rivières, les files indiennes de pélicans dans la baie du Gippsland, les gallahs amoureux sur les bancs publics de l'aéroport de Melbourne...

En rejoignant la Hume Freeway, nous lançons enfin Rolando à plus de 30 km/heure. Le long la route, ponts de bois et bâtisses du XIXème nous transportent au temps de la Ruée vers l'or, alors que les galeries bordant les rues de Gundagai puis de Goulburn transpirent encore, le rush en moins, cette atmosphère de villages de pionniers.

Une nouvelle fois, nous traversons les Dividing Ranges, Rolando à bout de souffle, pour gagner la côte Est au sud de Sydney. Nous avançons au coeur d'une forêt pluviale explosant de fougères et de palmiers luisants d'eau, avalée par une brume épaisse. Au-delà, la Kangaroo Valley est radicalement verte elle aussi. Une Normandie en plus vaste où eucalyptus au tronc rosé sous leurs épluchures d'écorce feraient le bocage. Au creux des collines généreuses, de belles fermes au design novateur. A l'entrée des chemins qui vont s'y perdre, des pots à lait pour boîtes aux lettres sèment la route qui tournicote jusqu'au littoral, à l'embouchure de la Shoalhaven River.

De là, une route superbe longe la mer de Tasmanie jusqu'à Sydney. A 7 miles Beach, sous une pluie aux gouttes fines comme des têtes d'épingle, des pêcheurs de vers font pendre devant eux un vieux bas de leur femme, un pied rempli de déchets de poisson, pour les attirer puis les cueillir. L'un d'eux nous retient pour une démonstration plutôt convaincante de cette curieuse technique. Il se marre en nous la commentant comme pour mieux nous assurer que c'est vraiment le "good fun". Au cas où nous aurions pu en douter une seule seconde...

Dernière étape avant Sydney : Kiama, toute charmante, campée le long d'un littoral superbe où se mêlent plages de sable fin et falaises de grès.

1300 km de retrouvailles avec ces "no worries" d'australiens, toujours aussi avenants et décontractés, au volant de leurs caisses souvent rugissantes, ou descendant une rivière en pagayant debout sur une planche de surf, ou encore pique-niquant en chapeau de cow-boy et maillot de bain, une VB à la main (bière cheap cheap) devant leur bus de ramassage scolaire aménagé pour une vie de baroude... Pas toujours la grande classe dans  l'attitude et les manières, mais tellement chaleureux et spontanés qu'on ne peut s'empêcher de les trouver tous chouettes... dans leur genre !

Sydney (NSW) : 3 mars

- Version duo

Sydney, enfin... après un peu trop de zigzags, de changements de cap et d'erreurs de parcours depuis Melbourne, Cyril aborde la banlieue les nerfs en pelote ; et mes compétences désastreuses en lecture de plan (surtout qu'en n'y figure qu'une rue sur dix) n'arrangent guère les choses. Cinq heures de route en serpentin ont achevé le Massey Fergusson et son conducteur.

Mauvaise sortie sur l'autoroute, plantage, replantage avec section à péage en bonus, puis heure dans le labyrinthe résidentiel en montagnes russes bordant le littoral urbain avant de trouver enfin pour la nuit LE plan de Sydney : Bronte Park, sa plage, ses BBQ, ses douches et une impasse qui le longe dans les hauteurs pour y faire souffler enfin la bête (je vous laisse deviner qui de Rolando ou de Cyril). Sous leurs immenses baies vitrées, les résidents des superbes villas ont spectacle sur un campement d'une dizaine de vans et de station wagons : auvents dépliés, galerie de bordel hétéroclite sur le trottoir ; linge sur les rambardes du parc du couple au bout de l'impasse ; après-midi bière, panse à l'air et prière de cinq israéliens ahuris ; Sepultura ou Pantera arrosant le périmètre de trois jeunes anglais désinvoltes et ses alentours,... La discrétion ne semble en étouffer aucun. On s'étale, on se répand sur le trottoir sans complexe. Je fais des paris sur le moment où l'on va tous nous faire gentiment circuler. Ce sera au bout d'une nuit et d'un jour. Et les loulous de s'en étonner avec des airs de propriétaire bien établis et dans leur bon droit. Sans être persuadés que ce soit judicieux, nous suivons le convoi d'expulsés pour une nuit bercée de hard rock ringard sur le parking de Maroubra Beach. Le lendemain, une nouvelle visite des Rangers (d'autres, ce qui permet toujours de filouter...) : même sympathique et inutile sermon. Alors qu'un panneau interdit formellement le camping sur le parking, nous les sentons presque désolés d'intervenir, justifiant leur démarche par les plaintes incessantes du voisinage. C'est parti pour quelques jours du jeu du chat et de la souris. Heureusement, les chats ne sont  guère féroces...

- Version quatuor

6h30 : Arrivée du vol 623 pour Sydney : A bord, pas de Tintin ni de Milou mais tout émotionnés et abasourdis par leurs 25 heures de voyage, Monique et Jean-Claude, que nous embarquons illico à bord du Rolando. Et moi, derrière, bien calée sur le matelas entre les paquets de draps défaits de la nuit et les grosses valises, trois places obligent...

Une arrivée sous le soleil pour une première journée sans ménagement où nous enchaînons les déambulations un peu plus longuement que souhaité : le long du littoral d'abord, de Clovely Beach à la plage "m'as-tu vu ?" de Bondi, en passant par la vaste forêt de croix blanches du cimetière marin (la veille, la radio des nettoyeurs de tombes y chantait "Starway to heaven") ; autour de Circular Quay, la valse incessante de ses ferrys entre l'imposante arche d'acier de l'Harbour Bridge et la silhouette marine du fameux opéra dont les toitures nacrées et ouvertes comme des coquillages s'épanchent sur la baie ; dans le quartier des Rocks où s'affiche le charme désuet des bâtisses de briques peintes devenues insolites entre les hautes tour des buildings de la CBD ; pour une quête interminable d'un petit endroit sympathique où manger sur le pouce à travers les jardins magnifiques du parc botanique (typique mais bruyant, ce sera un pub et une bonne bière pour accompagner le reste). Puis le 339, et une autre quête : celle de la station de ce bus fantôme, alors que passants et autres conducteurs semblent s'être donnés le mot pour nous faire arpenter toutes les rues du quartier... 23h00 : rideau.

 

Le jour suivant, un bon fish n' chips sur le marché au poisson vient  allègrement renflouer les calories dépensées en flâneries urbaines : à travers   édifices victoriens aux proportions grandiloquentes autour de Martin Place, parmi les intérieurs de la maison du Gouverneur, les babioles et les fruits et légumes du Paddy's Market, et les rues bondées mais ombragées de Chinatown... En fanfare sur Oxford Street, coincés dans la foule vibrant d'excitation, nous attendons la nuit et que défile Sydney la délurée, menée par la communauté gay et lesbienne de la cité : un mardi-gras haut en couleur et en humour... 

Puis Sydney toute grise, sous les nuages le lendemain ; Manly de l'autre côté de la baie après une traversée en ferry parmi les voiliers, ses plages populaires et bondées un dimanche ; une fin de journée pluvieuse qui anticipe le retour alors que nous commençons seulement à sortir des vues urbaines aux saignées vertes et rocheuses pourtant si prometteuses...

Parc National des Blue Mountains (NSW) : 10 mars

Comme nous, Rolando ne supporte plus l'humidité ! Il tousse, il tousse, et refuse de démarrer alors que nous sommes prêts à partir pour Thornleigh, à 30 km de Sydney où Monique et Jean-Claude vont débuter leurs aventures de campervaners... 200 dollars laissés au garagiste pour un nettoyage de bougie, ça fait cher du petit rhume ! Nous arrivons dans les temps chez le loueur, un miracle de St Christophe...

Au premier carrefour, les essuie-glaces du Toyota valsent à la place du clignotant... Normal. Et on file vers les Blue Mountains : vite ! du calme, du vert après cette épuisante journée marathon et trois jours riches de découvertes mais plutôt intensifs...

- Blue Mountains / Blues Mountains

Au fond des canyons vertigineux, saignées de grès balafrant les plateaux, une forêt de gommiers bleus, féerique, lance droits comme des flèches ses troncs aux reflets irréels. Après quelques kilomètres de descente, quelques milliers de marches irrégulières, et camouflés au creux de ces eucalyptus, le paysage vient se refermer sur nous, protecteur dans ses incroyables dimensions... Alors qu'en haut, malgré le voile brumeux et les nuages menaçant, les vues semblent infinies et les paysages impénétrables, avec le regard qui trébuche sur l'immensité de ces murs verticaux, quelques marches éprouvantes nous entraînent pourtant au coeur de véritables paradis perdus, où les rivières coulent en secret dans les sculptures de leur lit de grès et abreuvent tout un monde de mousse et de fougères arborescentes, d'écrevisses vermillon et de graciles oiseaux-lyres (dont je pensais qu'ils n'appartenaient qu'aux contes de fée)... 


Il a fallu que les basses réalités matérielles viennent écorner le plaisir de ce tableau superbe. Une panne encore, alors que nous campons au bout d'une piste de 8 km... Un mécanicien se déplace du village que Cyril a rejoint en stop. Une heure de bricole sans résultat. Le lendemain, le pick-up du garage n'est plus disponible pour le remorquage. Personne ne vient, personne ne prévient. Cette fois, Monique et Jean-Claude sont avec nous, et en sont pour nous tracter avec leur van et une chaîne empruntée au garage...

En attendant le verdict, nous préférons évacuer le stress en allant marcher (l'évocation de réparations assez coûteuses au niveau de l'injection nous fait frémir). Mais celui-ci ne fait qu'empirer alors que notre rando se termine en marathon, perdus, partis sans plan et sans eau comme des débutants écervelés, contraints de faire un premier demi-tour par précaution (pour rejoindre Monique et Jean-Claude dans les temps, avant la fermeture du garage), puis un second alors que deux danois nous confirment que nous n'étions plus qu'à quelques kilomètres de l'arrivée.... Nous les retrouvons en catastrophe sur un parking voisin de celui de l'arrivée, épuisés après une remontée des gorges au pas de charge.

Verdict : plus assez d'huile dans le moteur !! C'est tout, c'est une blague ?? Une histoire obscure de pression et de moteur qui se noie... Il semblerait que le coco boive cependant de plus en plus ; 1,5 L pour 700 km... quelle descente !

Une petite facture de 160 dollars à la main, nous repartons un brin déçus, comme des patients hypocondriaques qui sortiraient de chez le docteur en trop bonne santé ! Le démarrage n'en reste pas moins assez aléatoire et le mécano ne nous a pas vraiment convaincu malgré son optimisme débordant d'australien confiant. Wait and see...

On the road... Princes Highway, to Melbourne (NSW/Victoria), 1500 km :13 mars

- Kiama (NSW)

Retour à Kiama le long de la Grand Pacific Drive, halte parfaite pour se reposer d'une veille mouvementée. Déjà la nuit précédente, tout le confort du camping de Blackheath (une première !!) rendait le sourire à tout le monde : douche chaude et délassante, grande lessive, bon repas et bouteille de rouge au programme. Et cette journée à Kiama sous un coin de ciel bleu allait finir de nous réconforter...

- Parc National de Booderee (NSW)

Plus au Sud, les plages de sable blanc de Hyams Beach s'étirent entre les lointains pavés de falaises au grès émoussé... La baie de Jervis, ses eaux calmes et claires n'attendent qu'un soleil plus franc pour inviter à la baignade... De petits wallabies presque noirs détalent à travers la forêt de gommiers et de banksias dont les gros cônes des fleurs jaune pâle sont maintenant fanés... Puis c'est la lande rase qui conduit le regard vers l'océan indigo et nos pas, juste au-dessus, à quelques mètres de précipices vertigineux battus par des bourrasques furieuses.

- Batemans Bay, Noorama (NSW)

Lunch à Batemans Bay, devant les eaux scintillantes de l'estuaire où tanguent imperceptiblement quelques bateaux de pêcheurs. Baignade à Noorama, probablement la dernière si nous ne devenons pas plus courageux, alors que l'océan se refroidit à mesure que nous approchons de Melbourne... Puis, nous traversons encore une centaine de kilomètres d'une gentille campagne sous un ciel en tenue de soirée, cousu par des doigts de fée, où rubans  mauves et orangés flirtent sur le fond soyeux d'un improbable indigo ; irradiant les vallons et les montagnes au loin d'une délicate lueur, de celles qui vous plongent dans d'étranges pensées et de lointaines rêveries....

- Parc National de Croajingolong (Victoria)

Embrassant le tronc d'un eucalyptus, un rai de lumière blanchissant ses oreilles ébouriffées, un koala ensommeillé se réveille alors que nos pas font bruisser l'épais tapis de feuilles... Ses petites billes noires s'ouvrent sur nous mais n'attendent que de se refermer... Nous le laissons à ses rêves dans les hauteurs... Et nous poursuivons, à travers la forêt parfumée le sentier qui longe un lac aux eaux lisses, repassées et blanchies par un soleil qui inonde tout, heureux d'échapper un court instant aux prises des nuages gris s'amoncelant doucement...

Melbourne (Victoria) : 17 mars

Dans le ciel bleu de Melbourne des fumigènes amoureux écrivent, cotonneux et maladroits au-dessus des miroirs des buildings "... marry me ?" ; les  premiers mots, déformés, illisibles ont déjà presque disparu, cryptant l'identité de l'heureux ou de l'heureuse élu(e). Je me plais à imaginer l'intense émotion que suscite en ce moment quelque part autour, cette demande follement romanesque...

On the road... Great Ocean Road, to Grampians National Park (Victoria), 300 km :  20 mars

Great Ocean Road : déroulé d'un ruban littoral éclatant ; côte déchiquetée "des naufragés" dont les falaises de roche tendre, dévorée par des rouleaux rugissants, bavants d'écume inspirent une admiration intimidée ;   longs pics hérissés de six des douze apôtres plus loin fondant lentement sous le ressac à quelques mètres du rivage ; dentelles d'arches et de cavités, orangé du soleil baissant irradiant sous un puissant spray de brume la rumeur océane...

Une route sinueuse et superbe du Cap Otay à Port Campbell, qui parfois s'enfonce à travers des ondulations de branchages crevant la verdure de leur lumineuse blancheur ; un "Van Gogh" d'eucalyptus aux fourches desquels sommeillent pelotonnées de petites boules grises et velues ; et un koala boulimique ou insomniaque qui émerveille sa petite assistance à quelques mètres par un festival de glissades mal assurées et de petits sauts approximatifs. 

Puis Port Fairy, village de pêcheurs aux charmantes villas de bois et dentelles de fonte moulée, comme apprêtées au coeur de jardins coquets, pour nos adieux à l'Océan Antarctique... Ecrins de sable doré le long de la côte, ternis par la grisaille du jour. Un air de Bretagne sous le vent fort, les vagues cassant sur des roches couleur de charbon, les mouettes emportées dans un cri par les bourrasques soudaines... Mais dans la lande rase autour, un déjeuner sur l'herbe pour un, deux, puis trois, quatre wallabies noirauds se goinfrant paisiblement, imperturbables.

Parc National des Grampians (Victoria) : 22 mars

Incursion dans les terres. Au coeur des Grampians. Sous un généreux soleil, de superbes kilomètres de marche entre gorges et promontoires striés de dessins insolites. Constructions de petits dés de grès à perte de vue, empilages étranges entre les eucalyptus parfumés, et le temps de se rappeler ces belles images, à la nuit tombée et fraîche, autour d'un feu de camp. Avant le petit dej' parmi les rosellas chapardeurs... Avant la route, les kangourous effarouchés, les émeus en catastrophe...

On the road, to Adelaide (Victoria/South Australia), 550 km : 24 mars

Tapis jaune... Moutons sur le tapis. Eucalyptus solitaires et un brin d'ombre au-dessus d'eux... Plaine fourragère, Australie immense, rustique et sévère. Rien ne semble pouvoir arrêter ces champs interminables. Et pourtant. Little Desert, du sable et une lande rachitique, accrochée à ses microgrammes de nutriment dans un sol impossible ici à dompter... J'aime le fait qu'ici, malgré tout ses efforts et ses gros moyens, l'homme soit parfois obligé de capituler. Puis le Mont Arapile, cathédrale époustouflante sortie de nulle part, caillou aux sculptures superbes planté ici avec autant d'à-propos qu'une météorite en plein désert... Et le soleil, ses reflets ambrés caressant le pelage des chaumes à travers les ombres dansantes des nuages.

Des kilomètres de cela, de platitude jaune et de lumières enchanteresses pour les habiller. Roadhouse, le plein. Des vaches perchées dans leur bétaillère déchargent leur angoisse en aspergeant une pompe de puissants jets de pisse. Personne ne réagit, ça doit être banal ici.

Puis nous atteignons les contreforts d'Adelaide Hills, la verdure discrète, les bosquets de pins entre les forêts d'eucalyptus, les cyprès, les villages aux coquettes maisons de pierre que la treille entortille de ses chauds reflets d'automne. L'automne déjà. La vigne s'est colorée. Des fleurs ont fané, d'autres ont fleuri. Les feuillages européens des allées d'Hahndorf se sont barbouillés de vermillon. Les mouches se sont envolées. Avec l'automne.

Adelaide (South Australia) : 25 mars

A l'ombre des grands arbres du parc botanique, Hungry Jack's régale sur l'herbe encore fraîche du dernier arrosage automatique... Puis après-midi musée pour les uns, bibliothèque pour les autres...

Quelques heures sur le marché : le plein de fruits et légumes, de crevettes fraîches et de rump steak avant de se lancer sur les routes de l'Outback méridional. Le retour au régime pâtes-thon-riz sera rude... C'est que Monique et Jean-Claude sont bien décidés à gâter nos papilles !

Parc National des Flinders Ranges (South Australia), 700 km : 28 mars

Un soleil de plomb écrase les blés fauchés d'une lueur blanchâtre ; une interminable chevelure à la teinte fatiguée de blonde décolorée s'étale dessus la plaine...

Au fil des kilomètres, la terre ocre devient pourpre sablonneux. Mulgas et spinifex déroulent un long tapis pommelé et sauvage jusqu'aux élégantes ondulations des Flinders, lointaines silhouettes couleur de lilas qui s'enflamment sous la lueur vespérale.

Courts pins natifs arpentant les versants, bush contrit au fond des plaines, troncs larges et creusés par le feu des gommiers rouges aux bord des rivières asséchées : fragile, la végétation s'accroche à la terre aride, décline ses fines nuances de jaune et de vert sur fond de rouille. Des centaines de kangourous y trouvent refuge, une ombre maigre sous un soleil brûlant excitant d'infatigables mouches. 


Nuit perchée au sommet d'une colline, au bout d'une piste des plus cahoteuses. Tableau noir criblé de millions d'étoiles en guise de couverture... Puis au petit matin, le rideau se lève sur 360 degrés de ces ondulations aux couleurs fabuleuses. Un silence profond, solennel accompagne ce moment inoubliable... Alors que l'exceptionnel ne tient finalement qu'au fait de se trouver là, contemplateurs chanceux d'un spectacle immuable. Chaque jour ensuite, ce sera sans nous, toujours là, merveilleusement là, éternellement là...


On the road... Stuart Highway, to Uluru-Kata Tjuta National Park (South Australia /Northern Territory), 1300 km : 30 mars

- Port Augusta puis la Stuart Highway...

Port Augusta, à la croisée des déserts nous ouvre les portes de l'Outback central et nous lance sur le long ruban d'asphalte de la Stuart Highway qui fend le pays du Sud au Nord à travers l'immense et ombilical plateau désertique. Au bout, très loin Darwin, et la fin de la boucle... Avant : Alice Springs. Avant encore : Uluru (Ayer rocks pour les colons), l'emblématique caillou... et la fin trip version quatuor...

Des milliers de kilomètres devant : cinq villes, une poignée de hameaux, quelques roadhouses, du bush et encore du bush dont les démarrages aléatoires du van rendent la traversée plutôt aventureuse...

D'abord, des plaines piquées de mulgas en balance légère sous le vent, entre l'herbe rare et sèche, puis nue de végétation, grêlée seulement de cailloux sur fond de cailloux. Parfois un arbre fendant l'horizon comme un mirage. A gauche, à droite, des pistes interdites vers d'invisibles communautés aborigènes. Devant, la route fond sous l'horizon derrière d'étranges voiles ondulants que scrutent juchés sur quelque charogne d'immenses et inquiétants aigles noirs...

- Intrigante Coober Pedy...

Des milliers de monticules, verrues rocailleuses, animent la plaine déserte autour de Coober Pedy.... Engins fouilleurs à la recherche des précieuses opales construisent un peu plus chaque jour de ce décor insolite, annonciateur d'une ville tout aussi particulière...

Entre Port Augusta 550 km au Sud et Alice Springs 700 km au Nord, surgit au milieu des remblais une ville de verdure galvanisée et d'habitations troglodytiques. 2500 âmes y cuisent sous l'enfer de 50 degrés en été. Avril et ses 37 degrés  ne suffisent pas à les faire sortir de leurs terriers... Les rues sont désertes, touristes rares en ce début de saison et habitants encore au frais de leurs curieuses habitations souterraines creusées dans de providentielles collines rocheuses. Quelques groupes d'aborigènes, pieds nus dans la poussière se hèlent d'un coin de trottoir à un autre, se regroupent à l'ombre de ce qu'ils trouvent à défaut d'un arbre, élément totalement étranger au décor...

Au hasard de ces rues et sentes poussiéreuses, nous marchons le long des cours barricadées de tôles derrière lesquelles des chiens déchirent un silence de cimetière.  Sur le champ de bataille municipal, carcasses rouillées de véhicules en tout genre pourrissent depuis plusieurs décennies et font l'essentiel du décor urbain, sa touche à la Mad Max (tourné ici d'ailleurs). Mais voilà, il y a ici l'Opale, on marche dessus chaque jour, le sol en est truffé, on achète son bout de terrain et la veine fait le reste... Quelques heures durant, je comprends cette excitation, cette joie de gosse qui vous prend inévitablement, alors que je découvre quelques fragments du "précieux" caillou dans les remblais ; je m'imagine quelques instant balancer mes "pépites" sur un comptoir poussiéreux en demandant "Combien pour ça, Mate ?"... De beaux cailloux, de l'opale certes, mais des "potches", ou opale commune, sans valeur marchande... Juste de quoi me rappeler quand je les verrai briller sur l'étagère cet endroit unique, fascinant, hors du monde, hors du temps... où de tout horizon l'on vient s'accrocher à un rêve de fortune, une chimère souvent. Mais l'on doit venir aussi sans doute  pour un frisson beaucoup plus noble et qui m'appelle : flirter avec le vide, celui qui angoisse et qui enivre, qui fait frémir et vibrer, alors que vissé au coeur d'un paysage muet et désolé, on s'y sent incroyablement vivant... 

- Breakaways Reserve

Nord Est de Coober Pedy : au pied de quelques-uns des  5500 km de clôture (dog fence) laissant derrière elle et au Nord les dingos affoleurs de troupeaux, un paysage fascinant surgit de la plaine... Mesas au sommet aplati, collines et autres tertres rocheux sculptent une peinture minérale des plus extraordinaires ; une palette d'ocre jetée sous la lumière pure d'un ciel sans nuage, éclaboussée sous nos pieds qui n'en croient pas leurs yeux. Et mon cerveau étourdi et confus de tenter de rassembler des éléments que mon vécu d'européenne n'a cesser d'opposer. Force est pour lui d'admettre avec les sens que chaleur, douceur et vie émanent de cet absolu désertique et minéral.

Puis les derniers rayons du jour irradient d'un bel orangé la barbe de nombreux jours de mon beau chauffeur, les plis en soleil de ses yeux réfugiés derrière les verres fumés, concentrés sur l'horizon qu'aucun arbuste n'arrête...

Parc National d'Uluru-Kata Tjuta (Northern Territory) : 2 avril

Passé Marla, sa roadhouse en guise de clocher, la plaine reprend des couleurs... Sur un tapis d'herbe caressé par le vent s'étoffe un bush plus coloré. Chênes du désert et autres longs écouvillons aux plumeaux de feuilles fines comme des épingles (une surface minimale de la feuille limitant l'évaporation d'une eau rare) s'y épanouissent fièrement au-dessus du sable pourpre.

Alors que chacun attend avec impatience la sortie de l'emblématique rocher, un mesa imposteur sorti tout droit d'Arizona vient d'abord déchirer la plaine. Puis, la silhouette vedette d'Uluru se devine enfin au loin, monolithe immense, pavé aux angles émoussés, velours empourpré et strié des rubans noirs de pluies d'orage passées. Le "caillou" émerge d'autant plus extraordinaire pour qui a su longuement observer le millier de kilomètres désertiques, la finesse de ses lentes mutations et soudain, Uluru, invraisemblable, qui entre en scène sans que rien ne l'annonce. Monolithe  sacré pétri des traces et des exploits d'ancêtres aborigènes. Les lois de la géologie ne brillent pas franchement ici par leur évidence. 


10 km autour : plongée sur les traces des ancêtres, avec le bruissement du vent pour suivre leur pistes chantées, les yeux posés sur les marques de leurs batailles et de leurs exploits, cavités, grottes, griffures marquant la surface rugueuse, légèrement écaillée et rouillée de cet iceberg oxydé sous l'air brûlant du désert.... 

A quelques dizaines de kilomètres, les dômes arrondis des monts Olgas (Kata Tjuta) bullent leur roche brique pâlie du vert blanchi des spinifex et leur sommet chiné de timides broussailles...  Au sortir de la gorge fendant deux de ces énormes mamelles rocheuses, sous les minces filaments de nuages calligraphiant le ciel de blanc, s'étale un décor de monde merveilleux, absolument non crédible, fresque peinte de mains enfantines devant laquelle on n'attend plus que le défilé en costume des bambins...

Merveilleuse journée (seule l'insupportable ombre noire et vrombissante des nuées de mouches) et dernière nuit dans le bush pour Monique et Jean-Claude (la veille ils ont connu les joies du réveil en pleine nuit sous la lampe de poche des gentils Rangers patrouillant les abords du parc... et la migration qui s'en suit à quelques kilomètres plus loin)... Le lendemain nous les laissons filer, Monique en gros chagrin, pour 5 jours et quelque 2800 km direction Sydney, armés de leurs toutes nouvelles mais solides compétences de (free) campervaners ! Quant à nous, c'est la course avec l'aube ce nouveau matin, la file interminable à l'entrée du site pour le galvaudé mais non moins saisissant lever de soleil sur Uluru ... et tombé de rideau sur le site... L'aventure se poursuit en duo, le coeur gros sur la route de Kings Canyon....

Parc National de Watarrka - Kings Canyon - (Northern Territory), 300 km : 5 avril

Virage en T pour Kings Canyon : quelque 300 km crochetés le long de la Luritja Road. De part et d'autre de la route bourgeonne un bush touffu sur un tapis d'herbes blafardes que les rafales d'un vent fort venu du Sud secouent sans relâche. Quelques dromadaires sauvages et peureux s'y camouflent avec peine, surplombant le paysage d'un bon mètre. Guettant encore le retour des trois bossus, c'est un « chien jaune » détalant à toute allure sous nos roues qui renouvelle l'effet de surprise quelques mètres plus loin...

Marche au sommet : le Canyon rougeoie comme la braise alors que le soleil encore haut de l'après-midi ne l'allume pourtant pas encore de ses plus ardentes lueurs. Le regard valse des profondeurs vertigineuses aux hauteurs de dômes striés comme des ruches et essaimant par centaines le plateau ; des sommets rocailleux, en glissant le long de versants à demi nus, jusqu'à plonger dans le jardin qui fleurit au fond du canyon (quelques plantes des temps préhistoriques et humides n'ont pu survivre qu'ici), des derniers éboulis découvrant les formes nouvelles et arrondies d'une paroi à la blancheur alors détonante au mur immense et impeccablement lisse du versant opposé.

Alice Springs (Northern Territory), 475 km : 7 avril

Sur fond de James Ranges, rocaille piquée de buissons crépus, la plaine devant se ride lentement, étalant dessus chaque plissement le duvet ondulant sous le vent d'un bush frémissant. Le désert se fait moins désert alors que l'on pressent au loin l'oasis qui accueille Alice....

Voilà Alice : je lui trouve un charme de fille des rues, beauté amochée, sensualité un peu crasseuse, à la fois fougueuse sous le soleil et fatiguée par l'aridité. Rivière sans eau, lit de sable grand ouvert dans lequel les piétons s'invitent, se glissent pour s'y reposer quelques instant ou n'y faire que passer... 

A une poignée de kilomètres au Nord de la ville, s'étire la longue colonne de vertèbres rosées des Mac Donnel, ses sommets de meringues saumonées craquelant en découpes compliquées en haut de pentes douces...

Le long de la route, des pistes interdites, avec au bout sans doute, la clé de ce qui reste une pure et désolante énigme à nos yeux : la Culture aborigène aujourd'hui. Le pont entre celle dont nous parlent livres et musées et ce que l'on en voit à 90 % du temps depuis notre arrivée : une valse de zombies des rues, alcoolisés et crasseux, hermétiques et perdus... Impossible de faire le lien... S'habituer à ce tableau triste et ravagé et finir par douter qu'il y ait autre chose à croire... Non, bien sûr, il y a ces pistes interdites et au bout, une culture fragilisée à l'extme, réfugiée dans le secret...

D'autres pistes, pistes pour touristes celles-là, conduisent de gorges vertigineuses en trous d'eau rares, des lits sablonneux des rivières asséchées en chemins de pierrailles, des versants arides à l'ombre maigre des gommiers au tronc plâtreux,

C'est la fin de l'après-midi et d'une longue journée de marche sous un soleil harassant. A l'aplomb de l'étroite Serpentine gorge, nous goûtons le chaos serein du paysage, un vent frais balaye enfin nos visages et les mouches autour. D'énormes blocs de granit oxydés sous le soleil dessinent comme la silhouette figée d'une épave rongée par le ressac d'une marée verdoyante. Au-dessus, je regarde le vol précis d'un petit rapace : changements de cap rapides, direction confiante, but clair alors qu'il pique soudainement. Il sait où il va. Je l'envie aujourd'hui, un peu fatiguée, à la croisée des chemins... Si l'instinct nous guidait, ce serait tellement plus facile.

A l'Est d'Alice, les colliers de monts se poursuivent et se brisent par endroit en d'étroites gorges. Il y a celle de Trephira, à la tombée du jour, superbe : lit de sable blanc encadré d'imposants murs de roche rougeoyants. De maigres gommiers tortillards s'accrochent à leur pente craquelée, les escaladent jusqu'au ciel lavé de tout nuage. Au loin, s'emmêlent sur l'horizon les silhouettes contorsionnées de trois gommiers spectre, blancheur acrylique, phosphorescente au coeur de la plaine tapissée de broussailles ; contours agités aux confins d'une marée silencieuse...

On the road... Stuart Highway, to Darwin (Northern Territory), 1900 km : 12 avril

- De l'Outback semi-désertique...

Aucun job en vue à Alice Springs... Nous reprenons la Stuart Highway. Soleil affligeant, air sec ensanglantant les narines, mouches hystériques,  charognards à l'oeuvre sur les carcasses, d'autres - tôlées celles-là - se fossilisant lentement dans le bush, chemin de fer, pipelines de gaz, quelques vacanciers, leur caravane, une pincée de roadhouses, leur typique pub de brousse, un banc à l'ombre, moins de mouches, les anciens relais du télégraphe (un hameau autour) qui s'égrènent d'Adelaide à Darwin en guise de guide-lignes... En toile de fond, des centaines et des centaines de kilomètres d'une plaine aux acacias balayés par le vent...

Puis le jeu des "Devils Marbles" (billes du diable) amuse la plaine, insolite millier de blocs de granit arrondis aux équilibres invraisemblables, jeté là par les curieuses lois de l'érosion et qui laisserait perplexe plus d'un visiteur dont aucun guide touristique n'aurait averti de cette curieuse présence... 


A 100 km plus au Nord, Tennant Creek et ses 3000 habitants le long dune ville-rue aux trottoirs sans doute plus déserts que la veille en ce lundi de Pâques. Grilles et rideaux de fer tirés, rien à y faire, si ce n'est cuire sous un soleil intraitable, et déambuler accablés de fatigue parmi les vestiges métalliques et brûlants d'une mine d'or aux alentours. Penser aux mineurs assommés des décennies passées. Eux sous le vacarme épouvantable des broyeuses de cailloux, nous dans un silence de cimetière alors qu'une minute seule de repos, sans l'ombre, ne peut pas même exister. 

- ... aux latitudes tropicales.

A Mataranka, aux portes de l'Elsey National Park, le Tropique du Capricorne doublé depuis plusieurs centaines de kilomètres, il suffit d'ouvrir la portière pour réaliser que nous avons de fait renoué avec l'humidité tropical. Adieu les mouches, bonjour les moustiques. Le long de la rivière Roper qui sillonne le parc, frangée de palmiers et de pandanus, nous surveillons à nouveau le crocodile dans les eaux olive.

Un bain ombragé, dans une eau de source cristalline que l'on aurait souhaitée plus fraîche (34 degrés) récompense quelque 10 km d'une marche totalement épuisante le long des abords sablonneux de la Roper. Autour, le bush exhale un parfum à la fois frais et acide caractéristique du Top End.

Puis la moustiquaire et le hayon ouvert pour faire ami-ami avec une nuit suffocante au creux d'une carcasse d'acier surchauffée... Au réveil, draps humides et poisseux s'envolent et s'oublient à mesure que s'égayent dans l'aube fraîche des dizaines d'oiseaux et leurs chants mêlés.

- Retour à Katherine...

Retour à Katherine après une centaine de kilomètres d'un bush aux couleurs tendres, reverdit en cette fin de saison des pluies. Des rivières qui ressemblent à des rivières, dont l'eau file sous la route... La ville aussi semble changée. Sous un soleil invariablement cuisant, la vie y semble  moins accablée. Sans doute l'oxygène des parcs publics au gazon recoloré... Car au fond, la misère en guenille y est toujours assise, ivre et geignante, cuvant bien installée à l'ombre ou tombée raide sous le soleil... Point de saison pour les exclus...

Darwin (Northern Territory) : 17 avril

Sans doute la ville la plus accueillante pour le voyageur... Et nous la retrouvons avec plaisir, tout comme notre "famille australienne", (Stéphanie, Régis et Anaïs) déjà prête à nous déplier le canapé !

Mais encore quelques nuits dans notre Mitsu-sauna avant de dire adieu aux draps humides, à l'air saturé d'humidité, irrespirable, au sifflement des moustiques... Ah... rien à faire, ça nous pince déjà le coeur de quitter le cocon tôlé de notre Rolando (je m'aperçois que bien que ce soit assez ridicule de donner un p'tit nom à sa bagnole, encore plus, la superstition qui va avec de se mettre à lui parler comme à une plante, ce n'est pas mauvais pour le zen quand on traverse des kilomètres de rien avec une mécanique pour le moins aléatoire. Les rabat-joie diront qu'il n'y a pas de magie en mécanique... eh bien, c'est à se demander... 20 000 km en 5 mois, et aucune réparation. Qui l'eut cru ?)

A East Point, des dizaines de van, toutes portières ouvertes, s'éventrent sur le parking de bord de mer,... 80 % de ces free-campers sont français, notre réputation de resquilleurs n'est plus à faire en Australie. La preuve in situ. Beaucoup attendent dans l'angoisse de leur vol approchant de vendre au mieux leur engin, revoient de jour en jour leur prix de vente à la baisse (la crise toucherait-elle jusqu'au marché du van australien ?) et se disputent gentiment les très rares acheteurs. Espérons que ces derniers reviennent en masse avec le début de la Dry (saison sèche et touristique). Heureusement, Darwin est une ville où l'on patiente avec plaisir !

 

Dès que le vent sait où nous porter, nous vous en soufflons deux mots...

Prenez soin de vous, à bientôt. Dernières bises australes...

Flo



Publié à 07:08 , le 22 avril 2009, Australie
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Vous avez un message des Merinos masqués...

ALBURY (Australie, Victoria), le 28/02/09

Beehhhhhh everybody !

24 février, 22 heures : Aéroport d'Auckland... Quatre fauteuils pour un plumard et devant, une large baie vitrée qui s'ouvre sur les avions d'Air New Zealand. L'un d'eux nous embarquera au petit jour direction Melbourne... Parmi le va et vient des employés maoris à l'air blasé, pelle, balai et chiffon en main (c'est fou comme partout dans le monde, les blancs se débrouillent toujours pour éviter de ramasser leur merde), les appels bruyants de la salle de jeux vidéos, les cris d'excitation des mioches devant les zincs... j'attends le sommeil en achevant d'écrire cette page néo-zélandaise. Ce message dans vos boîtes, le chapitre II de nos vagabondages en Australie en sera à ces toutes premières lignes...

Je n'aime pas quitter un pays, c'est toujours triste de partir, de tirer un trait, rayer d'une liste, surtout quand c'est à l'autre bout du monde que cela se passe et que les probas calculent sans qu'on ait rien demandé de maigres chances de retour... Enfin, allez savoir... le voyage n'est pas une science exacte que je sache ! Alors, pour notre prochaine escapade néo-zélandaise, je mets donc au programme :

  • une météo sans pluie

  • un van spacieux au cas où elle soit quand même au RDV et puis parce que c'est plus sympa...

  • de vraies rencontres avec les Maoris et leur culture

  • de la randonnée itinérante (Milford Track/Routeburn Track)

  • un tour en voilier (on ne se refusera rien !)

  • dénicher un kiwi dans la forêt (je parle de l'oiseau, pas d'un bûcheron néo-zélandais !)

  • serrer les grosses paluches des All Blacks (non, je m'en fous... mais pour un akka en direct, ok...)

  • Sous de la toile ou au bout d'un élastique, j'aimerais trouver le cran pour un flirt avec le vide.... J'ai déjà commencé ma préparation psychologique !

En attendant de ressortir cette liste...

Très contents d'habiter à nouveau notre spacieux Rolando, de sillonner à son bord les routes australiennes sous un franc ciel bleu. Et surtout, laisser glisser tranquillement la semaine vers Sydney pour THE retrouvailles : avec Papa et Maman Messieux dans le brouillard d'un bon jetlag... Impatients de partager leurs premiers pas (avec ma toute nouvelle paire de baskets !) dans ces contrées so exciting !

Retour sur nos dix jours dans le Nord néo-zélandais, volcanique et impétueux !

Wellington (NZ, île du Nord) : 11 février

Le soleil se fait discret pendant la traversée. Au vent, décoiffant déjà bien avant la pleine mer, nous goûtons une dernière fois le charme des Marlborough Sounds, jusqu'au dernier petit dôme rocheux balisant les portes du large...

Wellington, le lendemain est sous la pluie. C'est triste, une ville sous la pluie. La Capitale, sous son pardessus de grisaille a des accents un peu vieillots. Parmi ses buildings au look ringard, les tentatives novatrices forment un magma architectural décousu, sans harmonie sauf celle d'une brume pluvieuse qui enrobe l'ensemble.

Le jour, dans les salles de l'immense musée Te Papa Tongarewa, dans les bibliothèques aussi, nous passons notre temps à sécher culturel...

Puis vient la nuit : un camping "in vitro" en position presque foetale, recroquevillés dans la voiture devant le réchaud dans un bain de vapeur de nouilles ; une nuit dans des draps humides, les claquettes de la pluie et les gifles du vent pour berceuse. Dans ce genre de soirée, il est préférable d'affûter son humour si l'on ne veut pas que la situation devienne vraiment pénible.

Mais à toute chose malheur est bon... les sandflies qui éprouvent quelques difficultés à voler sous les rafales à 80 km/h nous ont enfin lâchés à l'entrée de Wellington. Et puis, on se console en se félicitant d'avoir eu le nez assez creux pour enchaîner la traversée la veille, en fin d'après-midi. Un jour plus tard, elle aurait été aveugle...

Parc National Tongariro (NZ, île du Nord) : 14 février

Sur les collines chauves, les cicatrices en lignes de la déforestation marquent la terre qui glisse, s'effrite et s'effondre des pentes au passage des moutons. Sur les routes, beaucoup de circulation, quelques laides usines de temps à autre, des plantations de pins au cordeau... Pas de doute, la patte de l'homme laisse davantage d'empreintes au Nord... Et la campagne autour de Wellington s'étire ainsi, de monts en collines, entre marée de flax aux cosses couleur de sang séché dans les vallées et bouquets de toetoes aux plumeaux comme des lumignons sous les derniers rayons du jours... Quand au détour d'un virage, émerge comme un diable sorti de sa boîte, le cône parfait strié de neige du volcan Ruhapehu...

Le lendemain, en route pour "Tongariro Crossing" ou LA marche de Nouvelle-Zélande... avec un bon millier de pèlerins en procession le long de ces inoubliables 20 km à travers les volcans du plateau de Tongariro.

Au petit jour, ça commence par une lande rase, un lit de couleur fauve que mouchettent discrètement des touffes de bruyères mauves, l'ombre des nuages qui glisse sur les contreforts des volcans entre les éclats de lumière dorée. Petit à petit, alors qu'elle s'accrochait, fragile mais tenace, à la roche, la végétation capitule au pied des volcans et ne laisse que des cailloux boursouflés semer un tapis de rocailles plus fines, de sable ou de poussière, noirs comme la cendre.

Toutes les nuances fleurissent pourtant dans ce paysage devenu absolument minéral. Noirs et rougeoyants, les dessous de la Terre dans ses profondeurs intimes de cratère ; rouilles, les éboulis des entrailles qui s'oxydent à l'air des pentes ; jaune les gaz soufrés déposés ; verts émeraude, les lacs au creux des cratères ; celui des lichens, couleur de prairie, qui s'accroche aux pierres ; encore un autre lac, bleu, perché dans les hauteurs volcaniques ; les reflets violets, roses des lits de roches... Aux formes superbes des cônes, des cratères, des profondeurs dérangées, se mêle une palette de couleurs des plus subtiles ; et la terre, fumante et chaude respire la vie dans ses atours minéraux.

 

Si l'on avait pu gommer le millier de pèlerins du décor... Mais la magie ne peut qu'opérer, malgré leur présence, que l'on finit même par oublier... La ballade, démocratisée, enchaîne sentiers grillagés anti-dérapants, escaliers, passerelles de bois surplombant la lande... Et des shuttles attendent les marcheurs rétamés à l'arrivée... Alors, il faut bien s'attendre à partager les lieux avec le plus grand nombre ! Pour nous, le sport continue à l'arrivée : une heure et demie de stop pour une trentaine de kilomètres dans trois véhicules et quelques autres encore, à pied, pour gagner les intersections stratégiques !

Taupo (NZ, île du Nord) : 16 février

Immense, le lac Taupo loge le cratère résultant de l'éruption la plus colossale que le monde n'ait jamais connu. De la rive, on distingue à peine les frontières de la caldeira, trop lointaine... Devant des eaux si tranquilles, on peine pourtant à imaginer cette ancestrale furie sous l'écorce terrestre.

Un vert profond et les intenses transparences du jade : l'eau vive de la rivière Waikato court non loin de cascades en rapides, puis se lisse au creux de gorges claires d'où l'on se penche sur ses superbes éclats. La regarder filer aussi, sous la cascade d'une petite source fumante dont les eaux brûlantes mélangées au confluent offrent le plaisir (tant convoité !) d'un bain avec de vrais petits canards (qui ne boudent étrangement pas le spa)...

A quelques kilomètres de la ville, un sentier; des passerelles serpentent à travers Orakei Korako, parc géothermique en effervescence depuis des millions d'années. Descendant de la forêt jusqu'aux profondeurs du lac qui en borde l'entrée, une coulée de silice plâtreuse étincelle dans le contre-jour. Derrière cet éblouissant miroir, des geysers aux soupirs imprévisibles, des batteries de chaudrons remplis d'argile à gros bouillons, des piscines d'eau claire, fumantes et gazeuses, des algues vert et feu qui dessinent des tableaux extraordinaires sur la neige de silice... La terre bouillonne, chuchote, clapote, glougloute, crache, fume et régurgite dans une puissante odeur de soufre, montre tout ce qu'elle a à l'intérieur. C'est à la fois inquiétant et fascinant : rageur et puissant, incontrôlable ; avec des allures de l'alambic infernal de l' "Assommoir" distillant pourtant dans sa rage un mélange de couleurs d'une beauté saisissante sur fond de textures étranges et trompeuses. Mais dans ces vapeurs chaudes et enveloppantes, alors que les débris de pin mijotent dans les marmites boueuses et dégagent une bonne odeur de cuisine, il y a quelque chose de rassurant à rester au souffle puissant de notre Mère la Terre...

Rotorua (NZ, île du Nord) : 18 février

Sur la route de Rotorua, Kerosen Creek, comme son nom ne le suggère aucunement est une rivière charmante et limpide qu'animent de petites cascades sous les fougères et les grands arbres... Elle a cela de magique que ses piscines naturelles vous plongent dans un bain à plus de 40 degrés, tellement chaud que l'on en ressort aussi vite que de l'eau glacée, la peau couleur d'écrevisse en plus et délassé à s'endormir sur place...

Puis Rotorua nous ouvre larges les portes de la culture maorie, à grands coups de banquets à la manière de..., de danses comme si..., de villages reconstitués... de mises en scène qui semblent rapporter gros à l'industrie touristique. En matière d'authenticité, nous avons quelques doutes et les tarifs ne permettent franchement pas la déception ! Alors, après la visite d'un maere, maison commune parée de sculptures et de masques de bois peint, celle d'une église tapissées de nattes murales de flax tressé, tout deux au coeur d'un village maori qui n'a de particulier que des maisons plus petites et moins riches ornées de quelques statues dans les jardinets, nous restons un peu sur notre faim en matière de découverte culturelle "in vivo"... au seuil de la porte...

Un lourd parfum sulfuré enveloppe Rotorua. Du moindre interstice, il s'évapore dans l'air en fumerolles discrètes. Marmites de boue et marécages bouillonnants tapissent, cerclés de barricades, les parcs de la ville. Les fossés en ébullition hoquettent et se colorent d'algues aux textures étranges. Les eaux du lac, laiteuses de particules soufrées en suspension, peignent les galets du rivage de reflets citron... Mais là encore, si l'on veut assister aux démonstrations les plus grandioses des forces telluriques, il faut s'aligner derrière des centaines d'asiatiques, l'oeil déjà rivé sur l'écran de leur numérique et sortir un gros billet pour aller poser le votre, en file indienne, sur le geyser de 30 mètres du Parc Tellurix !

Ces forts relents d'oeuf pourri... ne serait-ce pas pour mieux dissimuler le léger parfum d'attrape-gogos qui flotte dans l'atmosphère ? (Sans rancune mais... disons qu'au cours de 15 jours de vacances ou 15 mois de voyage, les choix sont un peu différents... )

Coromandel (NZ, île du Nord) : 20 février

Creuser un trou au bord de la plage, s'y enterrer pour chercher le frais, on connaît... Mais creuser un trou, le laisser se remplir d'une eau de source à 60 degrés pour s'y brûler sous la Lune quand la marée s'est retirée est un petit jeu plus original auquel s'adonnent tous les touristes ramassés sur 30 mètres de plage à Hot Water Beach... Armé d'un Tupperware, Cyril a fini par patauger lui aussi dans son bain bouillant que les vagues se sont acharnées à reboucher plus d'une heure durant. Trop de froid, trop de vent... j'ai capitulé avant, devant l'épreuve de maçonnerie en maillot de bain sous les étoiles...

Le lendemain, la découverte de la Péninsule de Coromandel tourne court... Une pluie sans relâche barbouille le paysage que l'on ne fait que deviner. Collines et forêts se noient sous ce déluge de grisaille. Repli sur la petite ville de Coromandel, réputée pour son ambiance baba-cool au coeur d'une campagne généreuse et son littoral sauvage que sèment de petits trésors de plages...

Mais ce jour là, les rues étaient désertes : peintres-apiculteurs, potiers-viticulteurs, et bijoutiers-maraîchers étaient, comme nous, aux abris. Certainement plus à l'aise que dans notre salon Nissan où il a bien fallu se replier quand boutiques, bibliothèque et refuges en tout genre avaient fermé leur porte (très tôt en Nouvelle-Zélande, manque de chance...). Un wifi sauvage nous sauve la mise en nous occupant pendant deux heures puis c'est le moment d'aller popoter sous le coffre qui dégouline avant de s'enfourner dans des draps humides. Après une nuit et une journée d'une pluie à rincer toute la laine des moutons du pays, les gouttes commencent enfin à s'espacer... juste de quoi réfléchir avec un peu plus d'optimisme au programme du lendemain...

Peninsule de Coromandel, Thames (NZ, île du Nord) : 21 février

Retour sur nos pas par temps un peu plus clément, quoique toujours entre deux eaux... A Cathedral Cove, une plage où l'on traverse à marée basse une imposante arche creusée dans la roche, on célèbre ce jour un mariage ; défilé de demoiselles d'honneur les pieds nus dans le sable et fleurs de frangipanier à la boutonnière des messieurs qui les accompagnent. Une rangée de parapluies attend les convives contre la paroi rocheuse, just in case... De l'autre côté de l'arche, on s'attarde allongés sur le sable sur la vision d'une myriades de petits îlots, de gros cailloux que des arbres solitaires décorent parfois au sommet, les racines entortillées dans une roche si tendre que l'érosion y a gravé par endroit comme de fines calligraphies arabes. Des mouettes voleuses et agressives, rendues folles par ce trop de présence humaine, hurlent au premier froissement d'un quelconque emballage alimentaire et chapardent tout ce qu'elles peuvent sur les serviettes abandonnées des baigneurs...

Tendres couleurs sur la péninsule... Coiffées de bois et de pâturages encore luisants de pluie, des vagues de collines nous conduisent jusqu'à Thames, ville qui résonnait il y a encore un siècle des coups de pilon des chercheurs d'or... A 17 heures ce jour, cette époque frénétique semble bien loin alors que les rues que jalonnent encore de riches bâtisses témoins de ce passé prospère, sont tout à fait désertes...

Auckland (NZ, île du Nord) : 22 février

Cité de la voile... Alors, nous allons rêver en flemmardant sur les quais des immenses marinas ; à Westhaven, où une forêt de mâts balance mollement, presque imperceptiblement. Au loin, la Sky Tower émerge des buildings et domine, sceptre annelé, de 328 m majestueux... Du seigneur de ses anneaux (Ah !), les intrépides néo-zélandais proposent un saut guidé tout schuss de 192 m... Alors, nous regardons tomber les gens qui jouent le suicide sans les désagréments inhérents à la fin de toute longue chute...

Des 43 mètres de l'arche métallique qui relie Auckland et le Nord de la baie, on peut aussi sauter au bout d'un élastique. La ville, à cheval sur son étroit isthme volcanique vit dans l'omniprésence de l'eau, rythmée par le passage tranquille des voiliers dans la baie, les départs des ferrys entre ses morceaux de puzzles terrestres éparpillés, le temps de croisière de tous les plaisanciers qui profitent ici d'une escale décontractée ...

La nuit, derrière les lumières du port, les petits carreaux dorés aux fenêtres des buildings, la guirlande lumineuse dessinant l'arche du pont, les étoiles oranges des réverbères, toutes les autres, bleues, vertes, rouges... pointillent les volumes harmonieux de la ville sous le spectre blanc de la Sky Tower. Dans les eaux sombres du port, fondent entre les mâts des voiliers leurs reflets ondulants et verticaux. Une cité by night des plus féeriques se dessine... 

De la baie de Wellington à celle d'Auckland, ce petit tour sur une île du Nord au caractère bien trempé (oserais-je dire !) s'achève. Dépaysant, isn't it ?

1h00 du matin, l'aéroport bourdonne toujours, mais je vais tâcher de m'endormir quelques heures... Peut-être compter les moutons...

Behhhh pour conclure, bises des Merinos masqués !

Flo



Publié à 05:23 , le 28 février 2009, Nouvelle-Zélande
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Bécots de kiwi !

WELLINGTON (île du Nord), le 13/02/09

G'day ! (En néo-zélandais, on gobe les syllabes, c'est plus facile pour la compréhension !!)

Nouvelle-Zélande : un petit goût d'Europe en plein Pacifique... Sympathiques, quoique plus rentrés, plus british en fait que leurs plus proches voisins australiens, un petit million de néo-zélandais bichonne ce petit bout de terre qu'est l'île du Sud, un concentré de larges espaces sauvages, peuplés essentiellement de moutons et d'allemands en short de rando. Un siècle de déforestation sévère, d'introduction de bestioles et de plantes de nos contrées, avant d'arrêter le massacre pour la faune et la flore indigène, de protéger ce qui reste de l'héritage très entamé de Mère Nature. De si beaux restes qu'on doit le lire pour le croire !

Paysages de nos latitudes françaises parfois, alors que l'on a joué à fond la carte européenne, rassurante et lucrative pour les premiers colons blancs... A l'autre bout du monde, au plus loin de notre voyage, c'est finalement ici que nous retrouvons le plus de connu après plusieurs mois de dépaysement total. Sommets alpins, lacs de montagne, pâturages fleuris de petits moutons, vaches piétinant l'herbe grasse nous rappellent parfois le Pays !

Bien sûr, beaucoup de découvertes aussi, du fascinant, des étrangetés, des détails qui ne trompent pas... A mes yeux, l'exotisme tient surtout ici de la lumière, si changeante, si capricieuse qui peut tout à coup envelopper un paysage ou l'abandonner sans prévenir, le rendre pesant, intimidant et sévère, l'écraser, l'aplatir comme un décor de carton, le peindre d'une gaieté de dessin d'enfant, en isoler des coins... avec le vent d'altitude aux manettes de ce petit jeu de projectionniste et des nuages aux formes surprenantes comme complices.

Voilà donc avant de nous lancer à la découverte du Nord, un échantillon de ce précipité de belle campagne que j'espère évocateur... Quelques arrêts sur image d'une campagne paisible, placide, parfois presque trop calme, résignée sous le joug des Eléments. Alors que je sais la France en ébullition, le vague à l'âme des troupes, la crainte d'être bouffé par la sinistrose grandissante, j'en étais parfois presque exaspérée... La nervosité m'a plus d'une fois gagnée au cours de ces semaines, sans doute la rançon du 15ème mois ! Le blues des Antipodes va et vient, comme un coup de Trafalgar entre deux bouts de ciel bleu. Sur l'île du Nord, nous retrouverons sans doute le beau fixe...

Christchurch (NZ, île du sud) : 15 janvier

3 heures de retard, vol en compagnie des passagers les plus bruyants de l'avion... Vers 8 heures nous émergeons péniblement de notre couverture dans le hall moquetté de l'aéroport. A cette heure les squatters nocturnes ont déjà tous plié bagages et l'aéroport sous mes yeux ahuris est déjà pleinement réveillé...

Des édifices édouardiens de pierre sombre soulignés des parements d'une plus claire, l'Université qui fait retrouver le cercle des poètes disparus, une plage de sable gris jonchée de bois mort, des eaux sombres sous une couche huileuse de nuages noirs comme remontées à la surface du bleu... L'anglicane, Christchurch a des premiers abords sévères...

Puis l'on chemine dans les allées du parc botanique qui longe l'Avon, sinueuse et bucolique où des centaines de canards barbotent sous les ponts de pierre et jusqu'au dessous des branchages de saules pleureurs majestueux... Dans ce parc, les bancs publics semblent minuscules sous les immenses cyprès, la roseraie et les buissons taillés (une pensée pour Alice et son Pays des Merveilles...) emplissent l'air d'un parfum sucré, les jardins d'eau épanouissent une flore foisonnante... Et la ville troque son costume d'austérité contre des allures plus romantiques.

Péninsule des Banks et Akaora (NZ, île du sud) : 18 janvier

Les volcans Akaora et Lyttleton ont sculpté la Péninsule des Banks, un entrelacs de baies couleurs d'amande et de plissements montagneux recouverts d'une lande jaunâtre. Sur ses pentes piquées d'affleurements rocheux aux teintes confondues et de touffes de pins vigoureux, des moutons grassouillets pâturent, des moutons ocres, presque invisibles et d'autres marrons glacés...

Lentement, le ciel se charge de rubans gris caressant les sommets. Cette route de crête nous offre des paysages vertigineux sur lesquelles s'amusent l'ombre des nuages et quelque rayon de lumière fugitif...

Au bout de la Péninsule, Akaora, ancienne ville de colons français dans le jeu de quille anglais se promène le long d'un paisible littoral de sable sombre... Villas charmantes et jardins fleuris, églises de bois dessinent une ville aux allures de village, qu'une journée de pluie attriste à peine...

Une péninsule dans la péninsule : Onewe... à l'épaule de son long bras mince, nous retrouvons le plaisir d'une nuit noire en pleine campagne entre eau et montagnes...

Lac Tekapo (NZ, île du Sud) : 19 janvier

Patchwork de velours sur les montagnes... Le soleil joue avec les nuages et vient poser ses rayons timides sur cette toile de verdure aux reflets délicats...

A la tombée du jour, nous découvrons le lac Tekapo, ses rives bordées de lupins multicolores et d'une quantité phénoménale de campeurs resquilleurs à l'affût d'un spot mémorable pour leurs chaises pliantes. Encadrée d'une steppe d'herbes cuivrées, l'eau couleur de menthe forte invite à une respiration profonde et sereine. Au fond, majestueux, les sommets alpins arborent leur blanc éternel d'une pureté anesthésiante...

Parc National du Mont Cook (NZ, île du Sud) : 20 janvier

La langue bleue du glacier Mueller dévale sa pente sombre, des nuages de lait bouillonnent et s'échappent de son sommet et se mêlent, fumants, à la glace. Au gré de leur course, apparaît et disparaît l'étonnante pyramide scintillante qui capuchonne le Mont Cook (3754 m, plus haut sommet de NZ)...

Puis quelques heures de marche et deux ponts suspendus au-dessus d'un torrent rugissant nous conduisent au lac Hooker, au pied d'une falaise de glace. Des icebergs à la dérive sèment la surface des eaux de fonte blanchâtres.

Au retour, nous trouvons le refuge bourdonnant de randonneurs affamés.. Nous alignons notre paquet de nouilles et notre réchaud parmi les autres... guère d'originalité en cuisine (mais des pâtes chaudes... épargnées cette fois par le vent !).

Le lendemain, le paysage désolé du glacier Tasman : la grisaille lunaire de sa moraine, paroi rocheuse arrachée sur son passage. Quelques cratères de glace gorgés d'eau bleue éclairent sa surface maculée de débris rocheux jusqu'à la virgule blanche qui s'élance du sommet. Echo inquiétant des éboulis, austérité de la roche torturée par le glacier... la blancheur bleuté des hauts sommets au loin, sous un soleil éclatant les fait alors apparaître d'une surprenante légèreté.

Direction Oamaru (NZ, île du Sud) : 22 janvier

Pukaki : au petit matin les eaux endormies du lac cernées de pinèdes nous offrent un petit déjeuner parfait. Puis Benmore, Aviemore, Waitaki... les miroirs d'une enfilade de lacs nous ramènent vers l'Est jusqu'à l'océan. Nous passons la nuit sur une petite plage de galets que barrent quelques troncs blancs échoués, lavés et sculptés par le ressac... La côte grignote un doux paysage de collines et les plus beaux surplombs avec vue sur le large accueillent à coup sûr un van et ses pensionnaires pour une nuit bercée de mélodies marines...

Plus au sud, les Moeraki boulders sur la plage du même nom : bizarrerie géologique qui consiste en un jeu d'une dizaines de boules rocheuses de plusieurs mètres de diamètre, formations calcaires sous-marines remontées à la surface du sable ; jeu d'énormes billes dans un bac à sable gigantesque semé d'algues rouges et de galets luisants.

Oamaru (NZ, île du Sud) : 23 janvier

Jeu des pierres en noir et blanc, colonnes corinthiennes des édifices néo-classiques, entrepôts céréaliers de l'époque Victorienne rappellent le dynamique et riche passé de cette petite ville portuaire...

Après une promenade dans la ville, une marche sous les pins au pied des falaises couleur de muraille... Plus loin, du haut de celle de Bushy beach, nous rendons visite aux pingouins Antipodes, aux yeux masqués d'un bandeau de plumes jaunes. Après quelques tirées d'ailes sous-marines, ils se relèvent maladroitement sur le rivage et déambulent tranquillement sur le sable à petits pas de palmes roses. Progressivement, ils escaladent, camouflés, les parois abruptes de sable et de broussailles où ils trouvent refuge et s'occupent de leurs rejetons... A mesure que le jour décline, ils se rapprochent timidement de notre sentier sur les hauteurs où nous les découvrons au creux de quelque abri végétal. En contrebas, des otaries à fourrure font diversion alors que les pingouins s'immobilisent parfois plusieurs quarts d'heures en mode séchage...

 

Dunedin, Péninsule de l'Otago (NZ, île du Sud) : 24 janvier

- A la Dunedin Public Art Galery...

Rencontre avec Rita Angus, une artiste peintre néo-zélandaise du 20ème siècle dont le travail m'a beaucoup ému ; de ses aquarelles (technique dont je ne suis généralement pas friande) fluides et saisissantes aux lignes épurées et aplats de couleurs lumineux de ses peintures à l'huile, flottant entre abstractions cubistes, univers "naiv-onirique" et réalisme confondant : figures intimes de l'Amour déçu et d'un idéal pacifiste aux accents de revanche...

- Péninsule d'Otago

Les méandres de la route côtière suivent de près l'eau Saphir de la Péninsule où les plages de sable clair attirent les baigneurs... Des monts chauves partagent leur herbe verte entre moutons et vaches aux jarrets endurcis, accrochés à leur pente. Dans leur décolleté, ses rondeurs coincent une route serpentine, s'immisçant dans les hauteurs gourmandes. Le regard subjugué glisse et coule des derniers vallons jusqu'à l'eau...

A la pointe de la Péninsule, des albatros survolent parfois les falaises les jours de grands vents... Le ciel est parfaitement bleu, l'air à peine rafraîchi par une infime brise marine... et les albatros absents.

En contrebas sur la plage, une otarie à fourrure prend du bon temps sur le sable frais. D'autres arrivent en roulant sur le côté à l'approche du rivage. Agiles et gracieuses dans l'eau, le handicap qu'engendrent leurs nageoires s'affiche incontestablement à l'arrivée sur les rochers. Elles se hissent laborieusement sur les pierres et s'affalent avant d'entamer une gesticulation incessante et pataude où museau à la renverse, moustaches luisantes offertes au soleil, alternent avec des épisodes de relâchement avachi. Epuisées par les séances de grattage, fouillage, roulage, ébouriffage de leur toison, elles plongent à tour de rôle dans le sommeil, séchant sur le rivage...

Dernière étape d'une journée bien remplie : Sandfly beach, une plage de sable dont l'accès par des centaines de mètres de dunes abruptes finit de m'achever les guibolles à 9 heures du soir... Bercée par une douce lumière orangée qui enveloppe jusqu'aux collines derrière, la plage fume de minces nuages de sable fin... Sans se laisser perturber, otaries et éléphants de mer se prélassent au vent. Les pingouins Antipodes, visiteurs réguliers des lieux ne se montreront pas...

22 heures, retour à Dunedin, sur les hauteurs périphériques de la ville d'où les milliers de néons scintillent et pointillent les pentes comme pour annoncer l'arrivée des étoiles... Mais le crépuscule dure, les jours semblent sans fin en cette saison.

Parc National des fjords (NZ, île du Sud) : 25 janvier

Pointes d'écume sur les vagues de pâturages, des milliers de moutons cotonneux poudrent la marée verte... A la tombée du jour, leur lainage se teinte de chauds reflets orangés alors que monts et vertèbres alpines dessinent avec les nuages des paysages aux lumières poignantes de peintures flamandes...

Sur la rive du lac Monowai où nous décidons de nous arrêter pour la nuit, les sandflies nous assaillent dans les sous-bois humides, envahissent la voiture et nous volent beaucoup de la quiétude des lieux... Le lendemain, quelques pas sous les arbres au tronc moussu nous conduisent plus loin sur la berge ourlée à perte de vue d'une épaisse forêt. Dans les branchages, le chant "droïde" à la R2D2 de deux tuis amoureux... Un petit tour et puis s'en vont...

Direction le Doubtfull Sound, en chemin vers le fjord... Nous serpentons sur une piste à travers la forêt et des pics acérés au creux desquelles se nichent de petits lacs dans les vallées d'altitude. La centrale hydroélectrique de Monowai a ouvert une piste jusqu'à un bras de l'immense lac du même nom. Elle suit les horribles poteaux électriques qui rayent le paysage de barres et de câbles d'acier...

Attention creux soudain ! C'est ce que dit un panneau de circulation renversé à l'approche d'une petite rivière dont les crus ont effectivement effondré le revêtement... Et voilà les roues avant plantées dans la grève, à quelques centimètres d'une pente qui nous ferait dévaler directement dans la flotte... Déblayages des roues, pose de branchages, marches arrière... fois trois... mais les roues s'enfoncent de plus belle jusqu'à ce que le moteur finisse par toucher terre... Alors que nous amorçons, dépités le quatrième pelletage au bâton et que les sandflies nous pompent allègrement le sang, une voiture de kiwis arrive en sauveur. Ils sont quatre pour pousser et semblent avoir une technique assez rodée pour parer à ce genre de situation. Résultat des courses : ni lac, ni fjord... demi-tour après quelques heures (seulement) de galère, convaincus de s'en tirer une fois de plus à bon compte, assurés que cette route ne voit passer certains jours absolument aucune voiture !

- Te Anau

Baignade, pique-nique et promenade en solo autour du lac Te Anau avant de reprendre la route pour le Milford Sound, fjord plus accessible par voie terrestre et avec lequel nous espérons un peu plus de succès !

- Routeburn Great Walk

En chemin, nous ne pouvons résister à l'appel du "Routeburn", une des quatre "Great walks" (GR20 ou Stevenson à la néo-zélandaise) qui embrassent la région... Nous n'en parcourons qu'une petite partie... 7 heures de marche à travers la montagne, dans les forêt pluviales gorgées de mousses ruisselantes : pierres vertes, branches poilues, cascades matelassées, troncs moelleux, elles recouvrent tout ; cette forêt nous ouvre les portes d'un conte de fée où chaque abri de roche ou souche creuse serait l'hypothétique repère de trolls ou de lutins... Après la forêt épaisse, le bush d'altitude, les digitales et les gentianes, quelques étranges petites fleurs carnivores, 170 mètres d'une chute d'eau verticale qui nous éclabousse en spray le visage et en toile de fond, les canines brillantes des hauts sommets enneigés... Un sentier magnifique dont nous regrettons seulement de ne pas pouvoir parcourir, faute d'équipement et de temps, la soixantaine de kilomètres restante.

- Un tour chez Gertrude...

Gertrude, charmante vallée bucolique, fleurit au pied d'une intimidante arène rocheuse. Le long de son cours d'eau cristallin, elle nous invite à une marche sportive jusqu'aux hauteurs... Quelques kilomètres d'un sentier de plaine parmi arbustes et fleurettes pour se mettre en jambes avant de se lancer dans l'escalade à peine balisée d'une pente abrupte dans les éboulis et sur les roches lissées par le lit de la cascade... Quelques névés et des coups de vent glacés avant d'atteindre le sommet de la passe, ensoleillé et à l'abri des rafales. De là-haut, une vue à couper le souffle dévoile enfin le secret gardé tout au long de la grimpette. Notre regard avide plonge sur une enfilade de monts acérés en quinconce, courant jusqu'au fjord de Milford...

Pause thon et beurre de cacahouète (pas dans le même sandwich !) avant d'entamer deux heures de descente dans la plus grande concentration... Arrivée sans aucun dommage, ravis par cette très belle marche... les mises en garde à l'entrée du sentier ("compétences en navigation alpine nécessaires") auraient eu tort de nous décourager...

- Milford Sound

Fin d'après-midi, l'entrée du fjord baigne dans une lumière blanchâtre décevante. Le lendemain matin, les nuages pluvieux enveloppent les monts de grisaille et vaporisent dans l'atmosphère une ambiance mélancolique. Il faut se résigner à manquer la carte postale sous le soleil...

Nous reprenons en sens inverse l'unique route qui mène à ces contrées sauvages, aux recoins inexplorés fascinant l'imagination. Des dizaines de bus continuent d'arriver sur Milford malgré une météo de plus en plus décourageante pour une croisière...

Retour à Te Anau pour le déjeuner. Ouverture du haillon et surprise : 3 litres d'eau du jerrycan mal fermé sur les matelas en mousse... Puis une casserole de pâtes sauce champignon en ébullition débordante dans le "coin cuisine" de l'habitacle... Point positif : les sandflies nous ont enfin lâchés à Milford. Jusqu'à se noyer dans notre thé du matin, leur folie kamikaze devenait des plus... irritante, au premier comme au second degré ! (dire que les premiers explorateurs s'en plaignaient déjà !)

Queenstown (NZ, île du Sud) : 29 janvier

Noire et sévère, sous un ciel couleur de cendre, la chaîne déchiquetée des Remarquables surveille Queenstown l'intrépide... Reine du frisson, la ville vibre sous le vol des parapentistes qui tourbillonnent lentement comme des feuilles mortes au-dessus du lac et des petits triangles blancs de ses voiliers ; elle acclame les chutes libres à 15000 pieds des parachutistes, les yoyos des sauteurs à l'élastique, les exploits de tout un petit monde à la recherche d'un vertigo inoubliable... Sur les bords fleuris d'une jolie rivière qui traverse Arrotown à quelques kilomètres, la promenade semble alors très sage...

Sur la route du retour, les montagnes s'allument enfin, après une veille de grisaille et de pluie, caressées par une douce lumière dorée que filtrent les derniers nuages tenaces ; les montagnes de carton écrasées en deux dimensions par le manque de lumière semblent alors gonfler à vue d'oeil Les traits de leurs froissements subtiles au gré d'imprévisibles reflets enveloppent Queenstown d'une lumière capricieuse dont la Nouvelle-Zélande aime à jouer...

Parc National du Mont Aspiring (NZ, île du Sud) : 31 janvier

Nous continuons notre route sur cette époustouflante côte ouest. Des cordons de rivière filent, ponctués par les eaux lisses d'immenses lacs. Au sud du parc, alors que l'on aperçoit le Mont Aspiring, un lacet de quelques kilomètres file un torrent jusqu'à sa source : la dentelle du glacier Rob Roy qui pleure sur la roche déchiquetée par minces filets. Les bourrasques d'altitude contrariant la chute naturelle des cascades les emportent par instant en une pluie de larmes vers le ciel.

Le long de la route qui conduit à Haast, hameau côtier de ces montagnes désertiques (sinon peuplées de touristes), nous enchaînons les marches à travers la forêt dense et humide, moquettée de mousses dont on ne peut s'empêcher de palper distraitement la douce épaisseur. Des sentiers impeccables, autoroutes pour promeneurs du dimanche mènent de cascades en points de vue vertigineux, d'autres nous réservent un cross épuisant alors que le chemin trébuche sur des cours d'eau, de gros rocs moussus qu'il faut escalader ou des bourbiers pour lesquels il n'ait guère d'autre choix que de patauger allègrement... Au bout d'un de ceux-là, une prairie minuscule au bord d'un large torrent, et la sensation d'être seuls au monde sur un tapis d'herbe hautes semées de fleurs sauvages, serrés au creux de la montagne, de ses flans touffus et escarpés que dépassent au loin quelques flèches enneigées.

Parc National du Westland (NZ, île du Sud) : 2 février

Des murs de fougères encadrent avec panache la route qui feinte à travers les montagnes. Des bouquets d'autres, aux allures de cocotier, explosent sous la canopée qui recouvre les flans de cette géologie tourmentée.

Le ciel cyclothymique s'est de nouveau barbouillé de gris et c'est dans une lumière blafarde que se dévoile l'inquiétant glacier Fox, dentelle de fentes oblongues et bleutés que nous admirons sous toutes les coutures. A travers la forêt gorgée d'humidité, les mousses perlent et ruissellent le long du chemin qui s'élève, ascenseur pour une vue plongeante sur le mastodonte de glace.

 

Un autre sentier nous conduit, minuscules, dans le lit de cette coulée figée dont la course imperceptible semble tenir du miracle ; nous approchons prudemment en franchissant les innombrables petits torrents blanchâtres de ses eaux de fonte, à quelques dizaines de mètres seulement de ce géant de glace grommelant dont chaque craquement me fait frissonner.

Sur le lac Matheson, à quelques kilomètres, l'heure crépusculaire est à une pure quiétude. Le miroir de ses eaux noires, lisses et brillantes comme une obsidienne reflète les bouquets de flax et la forêt derrière. Les monts trop flous sous la brume se perdent imperceptiblement au fond de l'eau. Quelques canards dont seuls les cancans percent le silence glissent lentement en dessinant des V à la surface, Dans leur sillage grandissant, le reflet des kererus, énormes pigeons des montagnes semble patiner à l'envers.

Le lendemain, après avoir espéré un rayon de soleil, nous quittons les rives du lac, un peu déçus de n'avoir pu en faire le tour que sous une grisaille tenace.

Direction, Franz Josef glacier, le frère jumeau de Fox... A travers la forêt, nous montons deux longues heures sur des roches de schistes patinées, moussus, dégoulinantes après une veille pluvieuse. Ponts de singe, passerelles d'escaliers accrochés au-dessus du vide, ruisseaux, escalades rendent cette grimpette difficile assurément ludique. Et quel décor ! Une jungle des zones tempérée, gorgée comme une éponge, et les semelles en mal d'adhérence qui couinent à chaque pas. Peu de randonneurs s'aventurent sur ce sentier... mais arrivés au bout, au sortir de la forêt alors que le glacier s'étale en dessous, on ne peut que se féliciter de pas avoir suivi les mises en garde déconseillant aux marcheurs inexpérimentés et non accompagnés de faire demi-tour à la moitié du chemin... Comme pour nous donner raison, une trouée de ciel bleu inespérée vient éclabousser le sommet de glace, à des kilomètres au loin. Elle dévale jusqu'en bas de la vallée, alléchante meringue bleuté et brillante sur laquelle les cordées de randonneurs semblent défiler en colonnes de minuscules soldats de plomb...

Parc National de Paparoa (NZ, île du Sud) : 5 février

- En chemin, Hokitika

Nous longeons désormais la côte. En chemin, Hokitika, une petite ville aux larges rues paisibles, où une sur deux des villas de bois des premiers chercheurs d'or est désormais dévolue au commerce des objets et bijoux en jade. Car avant les pionniers, les Maoris vénéraient, eux, cette pierre, ici et ailleurs, la travaillant à des fins aussi variées que les armes ou les parures...

Sur la plage, une lumière gris pâle, une lumière aux reflets de perle, badigeonne les éléments et mêle le ciel, le sable et l'eau dans une tendre lueur ouatée. Le sable est jonché de racines et de bois tortillards, emmêlés, offerts par le ressac. Quelques jours après la fin dune semaine de concours, on peut encore voir les sculptures nées de l'imaginaire que leurs formes étranges ont suscité chez les participants. Elles émergent, bringuebalantes sous le vent, parmi celles laissées par les hasards de la marée...

- Paparoa

Cabagge trees, froufrou de pom-pom girls au bout de longs troncs comme des bras trop maigres, nikaus, palmiers à la tête bulbeuse, un gros fenouil en guise de cime, explosions de fougères, tapis de fleurs oranges comme un soleil couchant, bouquets de flax... les affleurement calcaires de la côte se teintent désormais d'une touche exotique. Quelques hortensias, des capucines s'immiscent insolites dans le décor, dans les fossés aux abords des habitations... Les découpes de la roche, trop tendre contre les rudes caresses des éléments réalisent les plus surprenantes architectures le long du littoral : tours striées à l'horizontale (que l'on appelle ici Pancake Rocks mais qui se serraient fait appeler Roche en galettes si elles s'étaient trouvées en Bretagne), arches, grottes, cascades en douchettes sur la plage ; une côte où chaque virage révèle une surprise... Et l'arrière pays que nous découvrons en gagnant les gorges de la rivière Punakaiki par la forêt n'a rien à lui envier. Les oiseaux, curieux et insouciants nous accompagnent comme souvent dans ce pays, petits piafs dodus gris à gorge jaune, sautillant sans crainte à quelques mètres, wekas roussâtres que l'Evolution a même fini, faute de prédateur par alléger de sa paire d'ailes. Près de la rivière où nous passons une nuit calme bercée par le clapotis de l'eau, ils viennent nous rendre visite, hochant du chef comme des poules à la recherche d'une petite miette à gratter, sur fond de chant de mécanique déglinguée d'un couple de tuis...

Parc National Abel Tasman (NZ, île du Sud) : 7 février

Nous suivons quelques temps les serpentins de la rivière Murchison, bordée de galets clairs. Des guirlandes de monts, verts de pied en cape, poursuivent ses larges gorges. Les rangs serrés des pinèdes pointent leur cime géométrique vers la Lune presque ronde. Puis, c'est le retour des pâturages, des peluches de laine crème, des petits veaux au pelage cuivré, des fermettes Playmobil de bois peint posées dans ces décors parfaits de boîte de chocolats. Et cette côte ouest donne parfois la sensation étrange de naviguer dans un paysage factice, une image trop belle et trop sage pour être vraie, mais que l'on a pris soin de classer dans l'album des rêves à entretenir du Patrimoine de l'Unesco...

Sillonnant une forêt emplie du chant entêtant d'intarissables cigales, le sentier côtier d'Abel Tasman nous invite le long des méandres du littoral : une enfilade de baies dont le sable jaune arrête le galop de la végétation le long de ses pentes juste avant la mer ; à travers les fines découpes des fougères argentées, on aperçoit au hasard des trouées, éclairé par la chaude lueur rasante d'une fin d'après-midi de belle journée ensoleillée, l'ourlet calcaire devenu doré cerclant chaque îlot et filant la côte au loin... Entre le ciel et l'eau d'un bleu rigoureusement identique apparaît à l'horizon, légèrement plus teintée, la ligne crantée des Alpes, comme un dessin gommé jusqu'à la limite de disparaître, confondu...

Marlborough Sounds, Picton (NZ, île du Sud) : 10 février

D'abord une journée de farniente sous la grisaille, imposée par un second incident de jerrycan. Bringuebalé dans les virages, son calage entre les pieds de table n'a pas résisté : il nous déverse 5 litres d'eau dans les matelas, draps et couvertures et tout le tremblement... Une pause en attendant le séchage (difficile !) finalement bienvenue alors que nous devions inconsciemment espérer une excuse pour paresser un peu....

Le lendemain, le temps est toujours maussade. La côte ciselée des Sounds, vallées fluviales immergées, se détache avec peine de ses bras de mer tortueux. Les monts étêtés par la brume font eux aussi pâle figure, tapis sous ce même voile terne qui enveloppe tout.

Puis, au fil des heures, le long du Queen Charlotte Track qui longe le Sound du même nom, le soleil perce enfin, colore les eaux sombres d'une fraîche teinte de menthe à l'eau, fait briller les coques blanches des voiliers au creux des anses, réveille oiseaux et cigales dans la lande autour, fait glisser ses rayons sur la cime des pins. Enfin il dévoile les charmes colorés de cet imbroglio de terre et de mer aux contours si compliqués.

Puis la petite route qui rejoint Picton, 50 km de centaines et de centaines de virages, à bâbord, à tribord, nous emmène (les abdos serrés pour protéger la colonne malmenée) jusqu'à l'embarcadère du ferry, où après un petit tour sur le port et dans les larges rues paisibles de la ville, nous embarquons pour Wellington, la capitale.

 

Aux portes de l'île du nord, je vous laisse digérer ses longues lignes...

Juste une petite dernière pour vous embrasser, un gros bécot de kiwi... A bientôt.

Flo



Publié à 02:10 , le 13 février 2009, Nouvelle-Zélande
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Aussie cities...

CHRISTCHURCH (Nouvelle-Zélande, île du Sud), le 19/01/09

Atterrissage sans encombre chez les Kiwis du vol Jet Star JQ171 à destination de Christchurch.

Arrivée : 2h00 AM (3 heures de retard tout de même...), 12 heures de décalage horaire avec Paris

Température extérieure : 15 degrés

Temps : clair

Moral des troupes : Cyril, beau fixe... Moi, quelques nuages d'altitude...

Voilà, nous y sommes, à l'autre bout du monde... sous vos orteils exactement, juste en dessous... (Pardon Gainsbourg)....

Là où enfant, on ne comprend décidément pas pourquoi on ne marche pas la tête en bas...

Premiers pas dans la ville de Christchurch...

Prise en main de notre petite Nissan-couchette, toute toute petite... (mieux vaut être très organisé !)

Investissement dans des bonnets et un joli dessous féminin en polypropylène... (tant de moutons et rien en polypropylaine... )

Deux jours de soleil, deux de pluie...

... qui dégringole sur les paysages superbes de la Péninsule des Banks. Changement d'ambiance radical.

En attendant d'en découvrir un peu plus, je vous envoie, avant que cela ne sente le réchauffé, un bref aperçu de nos dernières escapades, plus citadines cette fois, en Australie...

On the road... to Adelaide (South Australia) : 3 janvier (309 km)

Clochers cylindriques, ils émergent des plaines moissonnées de la Péninsule d'Eyre annonçant chaque village le long de la route, la route touristique des silos à grains...

Adelaide (South Australia) : 4 - 7 janvier

Pour les free campeurs que nous sommes, Adelaide n'est pas des plus commodes. Douches au vent où se shampooiner est tout à fait discret le long du parking de la plage ; deux nuits sur ce dernier avant de se faire gentiment dégager à 23 heures, le soir de la 3ème alors que nous sommes déjà emmitouflés dans les couvertures (et endormie pour ma part !) ; sur les recommandations du Ranger, nous filons alors 20 km plus au Nord où la tolérance semble de mise le long d'un littoral pourtant plus chouette (mais en lointaine banlieue) ; puis la 4ème nuit à l'improviste, dans une zone résidentielle aux élégantes maisons bourgeoises, non loin de l'artère où se succèdent exclusivement garagistes, marchands de bagnoles et d'accessoires autos. Rolando craque de plus belle du châssis et finit par nous inquiéter suffisamment pour nous imposer cette dernière nuit en ville alors que nous nous dirigions vers Melbourne... Pris de court, ce sera ce soir là : nouilles chinoises sous les réverbères d'une longue avenue, brossage des dents sur un banc public et toilette à la façon de nos grands-mères le lendemain dans les WC de l'Oval (stade couleur locale) après une courte nuit de sommeil. Car à quelques centaines de mètres, dans une impasse qui semblait pourtant des plus paisibles, la fête bat son plein jusqu'à 3 h du mat' sur la belle terrasse d'en face... sans aucune pitié pour le traîne-savate qui ne peut fermer l'oeil dans son une pièce tôlé (à 3 heures, redémarrage bougon pour en finir avec ces buveurs infatigables...)

Le damier central de la ville regorge de bâtisses coloniales raffinées : pierre claire, huisseries de bois peint, loggias, préaux ornés de pièces de bois sculpté sur lesquelles repose leur toiture galvanisée et arrondie. Dans les rues animées, la promenade est plaisante et transporte facilement quelques siècles en arrière au temps où Adelaide était une fraîche anglaise pur jus sous le soleil des antipodes. Depuis, son charme réside dans le mélange des genres... Au fil des siècles et des vagues d'immigration, Adelaide change de visage (ce que retrace avec beaucoup de pédagogie le musée de l'Immigration  et revêt aujourd'hui celui d'un multiculturalisme abouti... de religion à la cuisine, comme en matière artistique (la galerie d'Art de la ville expose une collection d'oeuvres impressionnante illustrant parfaitement cette croisée des chemins artistiques tous azimuts).

Pour nous, le temps est aux préparatifs : beaucoup d'heures passées à la bibliothèque entre la mise à jour du blog et les recherches sur la Nouvelle-Zélande... Peu de temps pour flâner dans une ville qui invite pourtant à la ballade non chronométrée, des allées de son splendide jardin botanique, à celles emplies d'odeurs sucrées du marché central (on y trouve des fontaines de chocolat (!!) et des brownies géants piqués de marshmallow et de copeaux de chocolat) en passant par les rues du centre-ville où le shopping est toujours distrait par une jolie façade ou la fantaisie de quelque sculpture d'Art de rue (comme les cochons de bronze fouillant les poubelles de Rundle Mall)

On the road, to Melbourne (South Australia/Victoria) : 9 - 10 janvier

- Adelaide Hills

Puisque la visite chez le garagiste se solde par un "No worries, mate !" convaincu suivi d'une vive recommandation à garder notre argent pour les vacances, et comme l'on se résigne au chevet d'un vieillard qu'il faut arrêter d'embêter avec la chirurgie, nous laissons notre brave Rolando à ses couinements relativement inoffensifs... en croisant les doigts pour demain !

Direction Adelaide Hills, les collines boisées de pins et d'eucalyptus qui ceinturent la ville à quelques dizaines de kilomètres plus à l'ouest et accueillent une faune innombrable de cyclistes et de promeneurs citadins sur ses sentiers pentus. Tournicotis sur les routes d'une campagne charmante : hautes vignes vert tendre dont chaque rangée est épinglée d'un pied de fleurs ombellifères aux pétales tantôt violets tantôt blancs (jouant sans doute le rôle des roses en bordure du vignoble champenois), vergers d'abricotiers qui pointillent les collines après les rayures des vignes contrastent avec les prairies de plumeaux jaunis qui coiffent les pentes autour. Dessus, des maisons cossues bordées d'hortensias d'un bleu pervenche...

Autour du Mont Lofty, d'où la vue plonge au sommet sur Adelaide : la forêt... et à la fourche d'un eucalyptus, un koala couleur d'écorce en pleine sieste se camoufle dans les hauteurs. Puis nous surprenons la danse rapide de deux magnifiques petits blue wren aux ailes bleu électrique et les cris de primates (enfin identifiés) de quatre kookabooras en folie qui retentissent dans les branchages et nous invitent à observer, amusés, leurs allées venues en bruyantes...

- Sur la route...

Nous passons Hahndorf, un des premiers villages allemands d'Australie ; pierre et treille encadrent les buveurs de bière aux terrasses frisquettes de ce village coquet.

Le bord de route n'offrant d'autres commodités pour la nuit que de longs parkings pour poids lourds, nous nous installons dans un village, sur la rive de son cours d'eau asséché et comblé d'herbes hautes. Le papi à qui appartient le terrain est ravi de nous rendre ce service, appréciant sans doute ce petit brin de changement dans le quotidien...

Puis nous continuons la route vers Melbourne, collines nues aux reflets d'une fourrure de wombat, champs dans les plaines sans fin et quelques bosquets d'eucalyptus en touches colorées sur ce fond jaune paille...

- Victoria, "the place to be !" (sic)

Après une nuit dans un sous-bois tranquille, nous passons la frontière du Victoria. La campagne vallonnée des Goldfields s'étire dans une palette où le jaune se serait mélangé à toutes les autres couleurs... Au loin, les chaînes de montagnes aux nuances affadies apparaissent sans épaisseur comme des décors de carton pâte, irréelles, lissées par ce même voile jaunâtre qui enveloppe jusqu'à la laine des moutons...

Melbourne (Victoria) : 11 - 15 janvier

Les australiens construisent de belles villes. Melbourne ne fait que confirmer cet indéniable fait. Malgré une météo capricieuse (la valse des 4 saisons en un seul jour, dit-on ici et cela parait à peine exagéré alors que nous passons du jour au lendemain de la double couche de couvertures à la nuit la plus chaude que la ville ait connu depuis 1982, 28 degrés), le nuage lourd du stress urbain ne semble guère flotter dans l'atmosphère : circulation maîtrisée, culture à gros bouillon, restaus du monde entier ou presque, canoës sur la Yarra au coeur même de la ville, pistes cyclables bordant l'océan... Une ville colorée, stylée jouant la carte du mélange des genres et affirmant un goût prononcé pour la nouveauté... vous reprendrez bien un peu de confort urbain ?

Le paysage se sculpte en décalages heureux dessinant un univers citadin original, décontracté, raffiné mais sans prétention... Les élégants vestiges de l'époque Victorienne se mêlent aux constructions délirantes de verres et d'acier des musées ; entre les buildings lustrés de la CBD, se serre une cathédrale de pierres sombres ; un tramway de 100 ans d'âge, intérieur bois passe en laissant quelque petite étincelle électrique sur la toile de câbles qui maille le ciel des avenues.... 


Aux terrasses de Fitzroy, des dentelles de fonte moulée... Sur Brunswick Street, la rue phare du quartier, deux enfilades de pignons aux découpes géométriques chapeautent des vitrines de fripes vintage et autres accessoires hippies-chic et grungies-class, entre quelques terrasses ambiance bohême (ou susurre même à votre oreille Carla Bruni !!). Il y a aussi les briques rouges et les enseignes peintes des anciennes fabriques, les allées du magnifique jardin botanique dont on nous offre une visite guidée et privée faute de participants, les parcs ombragés où l'on vient poser son réchaud sans complexe, les pelouses de la bibliothèque où l'on s'allonge sur une serviette de plage avec un bouquin et les abords des petits squares discrets ou les campervaners de notre trempe (les amoureux qui popotent sur les bancs publics, bancs publics... ) élisent domicile la nuit venue... 

 

Fin de l'acte I, rideau sur l'Australie jusqu'au retour à Melbourne le 25 février... pour un road trip à 4 : Monique et Jean-Claude (les parents de Cyril) prennent le vol 747 pour Sydney le 4 mars...

 

A bientôt, on vous embrasse...

Flo



Publié à 02:47 , le 20 janvier 2009, Australie
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Bonne année des australopithèques !

ADELAIDE (Australie, South Australia), le 06/01/09

Alors... le Père-Noël vous a-t-il gâté ?

Nous l'espérons... Sinon, il faudra être plus sages en 2009 ! A ce sujet, nous réitérons nos voeux de prospérité et de bonheur à tous... Notre petit bonhomme de sable ne s'était guère accompagné de commentaires dans la mesure où nous "empruntions" du wifi à quelque gentil résident d'Esperance et que stationner une heure devant leur garage n'était pas des plus discrets !

Voilà 2009... et les commentaires : Que dire... avec un chiffre comme ça, il devrait y avoir du nouveau dans les chaumières, des surprises, de l'étonnement, du délire, de l'extravagance... Et moi qui ai failli vous encourager à être plus sages... n'en faites rien surtout ! Soyez fous !!

2000 n'oeufs, l'année de la couvaison et de la ponte en masse... un clin d'oeil à mes nombreuses copines qui s'apprêtent à devenir maman et à leurs chers et tendres qui enfilent déjà le charmant chandail de plumes des papa-pull (se prononce poule dans le coin)... Qu'il y ait de la joie dans les basses-cours !

Pour nous, la fête continue... nous nous envolons chez les Kiwis le 15 janvier, direction Christchurch (Nouvelle-Zélande du Sud), pour un petit périple de 5-6 semaines sur les deux îles puis retour le 25/02 pour quelques mois en Australie (nous obtenons alors gratuitement un nouveau visa australien de trois mois, alors qu'un renouvellement coûte 240 dollars par personne... ça encourage le saut de puce qui démange !). Pour une destination qui n'était pas prévue au départ, nous jouons les prolongations sur le continent, penserez-vous. C'est vrai, de saut de puce en saut de puce, l'envie est grande de ne plus s'arrêter ! Ô joie de l'improvisation !

Alors, pour ceux qui avaient joué avec nous dans les commentaires du message précédent... eh bien désolée, il n'y a pas de gagnant, merci d'avoir joué avec nous... Il se pourrait que la bonne réponse soit tout connement "Noël en Australie... Pâques en Australie" ! Cependant, alors que notre comité des fêtes avait envisagé "Pondichéry" en lançant le jeu, et suite à ce vice de forme, le lot (un voyage en Australie à bord du Rolando, je vous le rappelle) reste, selon la décision de Maître Delunivère, Huissier de justice, à la disposition de qui voudra. Et nous avons bien l'impression que Monique et Jean-Claude pourraient se laisser tenter ! A suivre...

Alors, pour vous mettre l'eau à la bouche (enfin je l'espère... avec toute ces fêtes, vous devez plutôt friser l'indigestion et je crains que ce ne soit pas facile), voici quelques pages de lecture estivale pour vos longues soirées d'hiver. Ami du gris et du béton s'abstenir... ce mail contient un très fort dosage de vert et de bleu qui pourrait vous indisposer... En espérant ne pas vous en lasser... En vrai, c'est magnifique, je vous assure. Avec les mots, je fais ce que je peux.

Je reprends la route, on en était là : Geraldton... Waouh, si loin déjà... mais ce Rolando est une véritable petite fusée !

On the road... North West Coastal Highway, to Geraldton (Western Australia) : 10 décembre (160 km)

Des moutons immobiles sèment les blés dorés comme autant de pierres au dos rond. Le bush verdoyant persiste dans un paysage de plus en plus dessiné par l'homme ; entre deux champs, un bosquet d'acacias ; au milieu d'un autre, un arbre fleuri de grappes d'un orange éclatant ; un puissant parfum d'inhalateur le long de la route bordée d'eucalyptus. Et l'air brassé par des champs d'éoliennes...

Geraldton (Western Australia) : 11 - 12 décembre

Une pincée de vieille Angleterre, des espaces à l'américaine, une louche généreuse de verre et d'acier dans des formes inventives résolument 20ème siècle, une touche rétro dans le graphisme urbain. Geraldton, 100 % Aussie (petit nom pour l'Australie et ce qui s'y rapporte), offre une halte plaisante en bord de mer... pour le plein de culture (musée, galeries), de bouffe et d'énergie (pour Rolando aussi qui après son 4ème caprice repart avec une belle batterie toute neuve).

Parc National de Nambung - désert des Pinnacles - (Western Australia) : 13 décembre (244 km)

Réalisations d'un sculpteur fou, images urbaines, dentaires ou phalliques... Un flot d'idées, de "ça me fait penser", de visions étranges... Quand les sens ont du mal à croire au naturel, le cerveau analyse à plein régime... Ce n'est pourtant là, au coeur d'un désert de sable ocre, "que" l'oeuvre des sédiments et du vent, qui ont lentement découvert des dunes ces milliers de sculptures élancées. Fardées de douces teintes orangées sous la lumière déclinante, elles dessinent un tableau dont l'authenticité naturelle laisse songeur.

Au loin, sur l'océan, le Soleil est tombé. Une lumière froide enveloppe alors les dunes blanches au fond, comme enneigées. Au-dessus des sombres colonnes calcaires planent puis se perchent deux galahs amoureux. Leurs cris s'envolent avec eux dans le vent du désert....

Parc National de Yanchep (Western Australia) : 14 décembre (231 km)

En équilibre dans les eucalyptus, de grosses peluches immobiles, les yeux clos, en écrasent sans se laisser troubler par notre présence... Un léger déséquilibre et ils se mettent en branle au ralenti pour se recaler et plonger à nouveau dans un profond sommeil. Peu d'action le jour chez les koalas... mais difficile cependant de décrocher les yeux des branches.

 

Et leurs oreilles ébouriffées de blanc ! Si seulement je pouvais en tournicoter les poils.... je crois que j'en reviendrais à sucer mon pouce...

Perth (Western Australia) : 15 - 16 décembre (57 km)

Des tapis de pétales mauves et jaunes dans les pelouses de la ville, des fleurs, des arbres, du vert, de l'air... Le bush concède de l'espace à l'urbanisation. Et le vert et l'eau de dicter une architecture dont le bien-être est la clef de voûte : buildings sur la Swan River ; pique-niques à Kings Park avec vue plongeante sur la ville ; soleil couchant sur la plage balayée par le vent, expo-photos sous les arbres du centre ville ombrageant les vieilles bâtisses coloniales ; enfouies sous une végétation minutieusement enchevêtrée, subtilement négligée, les maisons de poupée anglaises aux toits galvanisés et patio de fer forgé en feuillages du très charmant quartier de Subiaco ; deux mètres de trottoir et une pelouse manucurée, un arbre en fleurs et une valse de pétales... jaunes et mauves.

Cette ville, la plus isolée au monde est résolument moderne, dynamique. Ses habitants souriants, détendus se parlent dans le bus, se saluent dans la rue, ne klaxonnent jamais... beaucoup d'immigrés, de visages asiatiques qui ont fait le choix de cette bulle cosmopolite à 1,5 millions d'âmes, sortie du bush il y a deux siècles à peine...

Parc National John Forrest (Western Australia) : 17 décembre (40 km)

A quelques dizaines de kilomètres de Perth, des monts couverts de forêts ; l'ancienne voie ferrée qui serpente et que l'on suit... Au fond, Perth se perd dans la plaine. Autour, l'air frais et épicé, de grands arbres au tronc fin et noueux, des blocs lisses de granite, un soleil généreux pour une agréable promenade dans un parc déserté.

Fremantle (Western Australia) : 17 - 18 décembre (60 km)

Dans les avenues, d'élégants bâtiments qui filent, à l'anglaise, jusqu'au port où tintent des dizaines de mats en balance légère... Si le visa ne décomptait pas nos jours sur le territoire, nous aurions cherché à faire les cent pas de ces belles terrasses remplies de sourires, un carnet de commandes à la main ; des terrasses ouvertes sur l'océan où se mêlent l'odeur du large et du fish 'n chips.

On the road... to Albany (Western Australia) : 18 - 22 décembre (406 km, et tout autant à papillonner entre les parcs...)

- Parc National de Yalgorup

Un son plaintif de vieux saxo, la réponse furtive d'une traversière, un ping-pong sonore étrangement harmonieux entre des centaines de cygnes noirs. La partition de leur fameux lac, à l'origine, aux accents pourtant si contemporains ...

Tels des bateaux de papier, ils glissent comme soufflés par le vent, baladés sur les eaux au gré de ses bourrasques capricieuses... Un rai de lumière vient à percer les nuages sombres et leurs becs rouges éclaboussent le lac ardoise de bouquets de coquelicots... que la pluie vient faner.

- Parc National de Beedelup

L'ondulation des collines autour du charmant village de Nannup concocte une campagne aux reflets gourmands, lustrée par une fine pluie. Puis perdus dans la brume se dessinent les silhouettes élancées des premiers karris, eucalyptus à l'épaisse peau blanche qui se dressent, fantomatiques, le long de la route...

Le lendemain, la pluie n'a pas cessé ; la nuit dans la forêt était glaciale... Au petit matin, le lac et les grands arbres autour baignent dans la brume ; le parfum de la forêt emplit l'air humide... Un kookaburra vient le fendre d'un vol rapide sous nos yeux surpris ; au loin, du bout de sa patte gantée de noir, un kangourou fait des signes de salut... la forêt est mystérieuse ce matin, un brin chavirée par la tempête qui a sévi l'avant-veille peut-être... et toute cette pluie...

- Parc National de Waren

Des dizaines de parcs nationaux protègent cette magnifique région de hautes forêts et de lande, des cimes vertigineuses aux arbustes qui émergent péniblement du sable bordant la côte...

Le karri du "bicentenaire" est piqué d'innombrables barres d'acier en colimaçon sur 75 m de hauteur. Au sommet, une plate-forme d'où l'on peut surveiller les départs de feu quand les conditions météorologiques ne permettent pas un survol en avion. Il y a un siècle, on l'escaladait même (comme trois autres de ses congénères de la région) à l'aide de simples chaussures éperonnées. Aujourd'hui, la grimpette a été sécurisée par un grillage et les visiteurs peuvent s'aventurer à jouer les Baron Perché. Et je ne suis pas peu fière d'avoir réussi à flirter avec la canopée après de longues minutes vertigineuses. En haut, on se sent oiseau, à la limite des derniers feuillages et des premières branches sur lesquelles, venus du ciel, on pourrait se poser. Puis l'on joue à percer la marée verte, à retrouver la terre en dessous et le vertige revient quelques instants pour jouer avec nos sens fascinés... 

- Parc National d'Entrecasteaux

Un sentier se fraye dans la lande couleur d'olive chinée d'argent ; de minuscules fleurs perlent aux arbustes parfumés ; les nuages se dissipent lentement et au fond, au bout des falaises déchiquetées et d'une plage de sable clair, l'océan reprend de ses couleurs peu à peu...

- Parc National de Shannon

Le ciel est enfin clair ; les troncs des karris zèbrent la forêt en jouant avec la lumière... Chaque jour, nous marchons et j'ai plaisir à croire que mes pensées de promeneuse sont aussi fertiles que ces lieux qui les font naître. Ici, elles ne peuvent du moins être petites ; je vois haut et je m'en grise...

- Parc National d'Entrecasteaux (once again)

Un aller-retour sur la côte, à la pointe Est du très long Parc d'Entrecasteaux : la sauvage et déserte Mandalay Beach s'offre à nous ; roches lisses semées de verdure, lande fleurie dégringolent jusqu'à l'océan superbe...

- Parc national de Walpole-Nornalup

16h30 : Arrivée à l'entrée d'une des attractions les plus prisées de la région des grandes forêts du Sud-Ouest : la "Tree Top Walk" soit une déambulation de 600 mètres à 40 mètres de hauteur dans la canopée des tingles, autre variété d'eucalyptus géant au tronc massif et noueux.

Une information erronée dans le "Lonely Planet" et nous voilà pantois devant un guichet fermé depuis 15 minutes. Les derniers visiteurs bénéficiant de 45 minutes pour profiter du spectacle avant la fermeture du site, nous nous immisçons discrètement par la sortie... et le tour est joué !

Les passerelles sont désertes, ce qui rend le spectacle encore plus savoureux. Les doigts blancs et crochus des géants, stigmates des anciens incendies s'élèvent au-dessus des pompons du feuillage qui tapisse l'horizon à perte de vue. Cette vision exceptionnelle méritait bien un peu d'audace !

- Parc National de William Bay

Prairies et vignes s'accrochent aux collines qui ondulent jusqu'à l'océan. Raz de marée vert avant le bleu profond de l'Antarctique. Oui, l'Antarctique alors qu'autour, l'herbe grasse, les vaches avachies, les serpentins des ceps de vigne, les appels à la bonne bouffe du terroir me semblent quelques peu familiers Quelques "connaissances", comme l'étaient les bluets et les coquelicots de Proust "parlent directement à mon coeur" alors que connus sur les chemins de mon enfance, je les retrouve parfois au cours du voyage.

Les eucalyptus se perdent jusqu'à la plage. William Bay recèle en la matière de véritables trésors : criques d'eaux calmes et claires semées de boules rocheuses pachydermiques arrêtant dans leur élan les crêtes d'écume venues du large. Si beau, que l'on ne peut résister à la baignade, à la température vivifiante !

- Denmark

Des images du rêve australien accompli : une jolie maison proprette au gazon parfait qualité golf, un 4x4 et un bateau dans le garage, un pique-nique et des bières fraîches dans l'"esky" au bord de la rivière à l'ombre des mélaleucas, une campagne grandiose, l'océan à quelques kilomètres... La vie ici a l'air si facile...

Albany (Western Australia) : 23 - 24 décembre

La péninsule crochue des Flinders ne tient qu'à un fil de roche à la terre. Nous serpentons sur la crête de l'isthme couvert d'une lande qui sent le miel. D'un côté, les algues sombres et le sable blanc dessinent dans la baie le puzzle marbré des fonds marins ; de l'autre, l'océan gronde en se fracassant sur les lisses falaises granitiques. Entre deux eaux, nous suivons la sente sablonneuse de creux en pics quelques kilomètres avant de rebrousser ce long chemin...

Le parc National de Torndirrup, au sud d'Albany nous entraîne de surprises en surprises : "geysers" d'une eau de lait éclatant au fond d'un profond sillon dans la falaise, fenêtre sculptée dans la roche, soufflets puissants des vagues qui s'échappent des fissures du granit et font hurler d'excitation les enfants autour...

De retour à Albany, nous nous étonnons du peu de cas que font les australiens du réveillon de Noël. Aucune agitation particulière dans les rues désertes en soirée, aucune frénésie dans les rayons du supermarché... C'est bon.

Une bouteille de vin, du chocolat pour améliorer l'extraordinaire : un Réveillon sur une plage des Antipodes, où les Pères Noëls se trimbalent en short, dans une région splendide où les souvenirs d'une journée de marche valent tous les contes de Noël.

On the road... to Esperance (Western Australia) : 25 - 29 décembre (496 km)

- Parc National de Porongurup

Ce matin de Noël, le ciel est voilé ; à travers les nuages, le soleil jette des puits de lumière sur les bateaux. Sur le sable, nous regardons la scène en nous goinfrant de croissants et de pains au chocolat. Les "Merry Christmas !" ont remplacé les "Hello !" avec autant de spontanéité chaleureuse...

Puis Porongurup nous invite à la promenade : les karris majestueux s'élancent au-dessus d'un lit de fougères et d'herbes-épées fluorescentes. Plus haut, des tapis de fleurs sauvages de toutes les couleurs s'immiscent entre les rondeurs granitiques sur lesquelles dévalent furtivement des lézards noirs et bruns dérangés. Plus haut encore, le vol de perroquets et de kookaburras dans un ciel sans nuage.

Le regard au sommet de l'affleurement peut s'enfuir très loin, au-delà du damier de champs, de bosquets et de prairies en dégradé de vert, jusqu'au bleu de l'océan perdu dans la brume des lointaines distances. Et de l'autre côté, l'épine dorsale des Stirling Range perce la plaine comme une énigme. Les aborigènes devaient y voir peut-être la forme et la demeure d'un ancêtre lézard ou varan... Je me l'imagine quant à moi parfaitement, en marche chantée à travers la plaine, et arrêté là pour quelque raison, à jamais...

- Parc National des Stirling Ranges

Sous un épais gazon de bush, perce la dentelle des Stirling dont l'élégante longueur se déroule dans le contre-jour de la fin de journée. Un émeu trotte sur la piste, une nuée de perroquets vole à nos côtés à tire d'aile, des kangourous musclés déguerpissent du bas-côté, un mouton fugitif, à demi tondu, traîne sa laine pendante dans un élan frénétique... course folle sur la piste !

Le lendemain, les 1095 m du mont Bluff Knoll, le plus haut sommet de la chaîne, nous attendent... Sur le sentier pour la première fois, d'autres promeneurs, quelques dizaines... grandes vacances d'été pour les australiens qui s'émerveillent autant que nous de la beauté du paysage. Au sommet, le regard absorbe 360 degrés de formes veloutées, gainées d'un vert profond qui s'étire jusqu'aux prairies plus claires tout en bas. Pique-nique avec vue imprenable numéro... 158 ?... un nombre du genre.

- Parc National de Fitzgerald River

Un incendie a ravagé la lande du parc. A perte de vue, le long de 50 km de piste, le paysage triste des arbustes calcinés. Seuls ceux dont les fleurs éclatent encore couleurs de feu sur ce fond de noirceur ont survécu...

Alors que nous regrettons déjà cette incursion cahoteuse, poussiéreuse et fatigante, une immense baie aux eaux saphir ourlée d'un sable blanc comme la neige se détache soudain de la lande reverdie, comme par enchantement.

Sur la plage, le sable crisse sous les chaussures comme de la poudreuse avant que sur l'arête des plaques rocheuses hérissées, nos pas nous emmènent le long de cette côte d'une beauté saisissante. Absolument plat, l'océan conduit le regard à des dizaines de kilomètres s'il ne s'est pas accroché à la silhouette volcanique des monts aux pointes du littoral...

- Parc National du Cap Le Grand

Les aires de camping du parc affichent complet. Les vacances ont bel et bien commencé et les parcs ne sont plus déserts... Nous passons deux nuits sur une aire de jour. Aucune visite des Rangers, conciliants ou peut-être affairés à autre tâche plus essentielle : gérer l'après incendie qui a dévasté la moitié du parc il y a quelques jours à peine. Nous arrivons d'ailleurs pour sa réouverture.

Un bush couleur charbon vient lécher l'ourlet blanc qui borde des baies splendides mais n'en altère qu'en partie leur beauté. Puis la lande refleurit plus loin vers l'Est entre les affleurements granitiques et nous avons devant les yeux des pages comptant parmi les plus belles d'Australie. L'eau froide et les rouleaux découragent cependant la baignade. Au petit matin, c'est une famille de kangourous qui profite du calme sur le sable blanc avant le réveil du camping. La rencontre est pour le moins insolite ! En attendant le coucher de soleil, une vingtaine de dauphins vient nous offrir le spectacle de ses jeux dans les vagues au bord du rivage : sauts de deux mètres propulsés par le passage d'une vagues, pirouettes à deux, trois, six ou plus encore, côte à côte, en croisé. C'est bête à dire mais je n'avais pas vu cela depuis le Parc Astérix de mes 12 ans !

 

- Il faut pardonner à ceux qui vont pêcher...

Au moment même ou j'écris les lignes du précèdent paragraphe, nous avons la visite d'un jeune Ranger, un peu zélé, qui non sans manquer d'un sens aigu de l'observation regarde avec circonspection le van éventré, les culottes qui sèchent, la vaisselle du petit dej' qui en fait autant sur le couvercle de la glacière, les draps défaits et demande : "je peux savoir où vous avez passé la nuit ?". Chacun sait que l'on ne doit jamais rester sur le lieu du crime ! Bien sûr ! Il aurait fallu replier les gaules plutôt que de les affûter pour tenter une énième fois de décrocher un hypothétique poisson pour le repas du midi. Et puis, filouter d'accord mais mentir... Alors, on explique en toute mauvaise fois qu'on pensait que le symbole "tente" barré accompagnant la mention "camping prohibited" n'était peut-être pas incompatible avec le fait de dormir dans un van, que l'on espérait une certaine tolérance du fait que les campings soient complets etc etc.. Le pauvre gars nous parle responsabilité et il a parfaitement raison mais c'est toujours désagréable de se faire piquer comme un gamin qui chipe des bonbons dans le placard. Disons que ça fait partie du jeu... Alors on a payé notre nuit de camping (pas deux... j'ai un peu menti quand même) et le Pass journalier de l'entrée du parc qui de fait n'était plus valide ! Sglurp ! (le Pass mensuel expirait juste le jour de notre véritable arrivée soit la veille de celle "déclarée". ). Cela s'appelle... se faire gauler ! Et pour une partie de pêche, c'est plutôt cocasse !

Esperance (Western Australia) : 30 décembre

Une petite ville au nom plein de promesses nichée dans un écrin de plages superbes... A l'ouest, la route qui surplombe la côte est époustouflante de beauté, le sable blanc et le granite alternent pour broder sur la lande un littoral spectaculaire.

On the road... Eyre Highway, to Port Augusta (Western Australia/South Australia) : 30 décembre - 2 janvier (1863 km)

- Norseman-Ceduna : Waterloo morne plaine

Strasbourg-Saint-Jean de Luz ou 1200 km environ ou l'équivalent de ce Norseman-Ceduna, traversée du désert de la plaine de Nullarbor dont le nom "allitère" déjà avec le Rien... Un équivalent kilométrique car pour le reste...

Aux portes du désert, il y a la ville fantôme de Norseman, son centre ville à l'abandon depuis que les chercheurs d'or ont déposé les pioches, les démolitions "in process", ses dromadaires galvanisés au rond-point et son cavalier de bronze comme attractions touristiques...

A la sortie du bourg, les forêts d'eucalyptus d'un vert olive tacheté de rousseur commencent à manger la plaine en rangs serrés. Puis le vent les a soufflés, arrachés ; puis les incendies les ont décharnés ; puis la sécheresse les a éloignés... Les acacias font alors ce qu'ils peuvent pour sortir de la plaine et lui donner quelque peu de relief alors qu'elle se couvre d'une mosaïque de broussailles épineuses.

Une poignée de roadhouses (où l'on ne ravitaille plus en eau trop rare) et leur motel à la « Bagdad Café » émaille le parcours, avec leur pincée d'habitants (moins de 10) dont on se demande bien comment ils vivent... au milieu de ce désert presque anachronique ; pourquoi ici ? pour le fric ? la dimension spirituelle ? parce qu'ici malgré rien, on peut être un enfant du pays ?....

Il y a aussi quelques carcasses de voitures abandonnées dans la plaine, les croix blanches rappelant la mémoire de ceux que la monotonie des lieux a assoupi à jamais, les saluts sympathiques et rassurants des quelques voyageurs, les pistes d'atterrissage d'urgence marquées à la peinture blanche sur la route, 90 miles (soit 146,6 km) d'un tronçon parfaitement rectiligne où l'on ne tourne le volant du camion que parce qu'il tire à gauche...

Mais sur cette longue route, le temps est aussi un allié qui apprend au regard à briser la monotonie et l'ennui. On remarque alors la curieuse symétrie entre les moutons blancs du ciel et le feuillage des acacias, la route qui se perd dans le bleu ciel du mirage, comme croquée par l'azur, et les camions, rectangles minuscules qui semblent flotter dans le vide à l'horizon, entre les maigres arbustes qui ne bordent alors plus rien...

Le hasard du calendrier a voulu que l'année 2009 commence ici pour nous, seuls, sans autres comparses que le vent qui balaye la plaine et vient nous servir de temps à autre les relents d'une charogne de bête sauvage, et une bouteille de rouge parce qu'avec les pâtes, c'est meilleur... Probablement un endroit des plus insolites. L'antithèse de toute idée de Réveillon. En matière de désacralisation des fêtes rituelles, nous atteignons dans cette plaine des sommets.

Nous quittons le Western Australia à Eucla. D'immenses dunes d'un sable blanc comme la neige entourent ses quelques baraquements et l'ancien poste du télégraphe dont les ruines ont presque disparu sous le sable. Nous avons retrouvé l'océan et un vent à déplumer un émeu.

L'état du South Australia nous ouvre alors ses portes océanes, battant sous le vent contre un mur continu de hautes falaises calcaires. Puis dans la plaine totalement dénudée, le paysage retrouve cette beauté spéciale de la résistance. Je ressens comme une compassion déplacée pour l'arbuste qui n'est pas regardé, pour cet espace dont tout le monde se fout et que l'on a hâte de fuir...

- Ceduna-Port Augusta

Passé Ceduna, de minuscules villages émergent enfin et s'égrainent le long de la route. Alors que le bush s'étoffe péniblement, des clôtures viennent le quadriller ; le relief se plisse légèrement ; des pistes vers quelque communauté aborigène ouvrent des chemins ; la vie reprend...

Puis l'on arrive enfin à Port-Augusta après quelques arrêts express alors que des centaines de mouches infernales nous bourdonnent autour, viennent s'agglutiner pour boire au coin de nos yeux, s'engouffrent dans nos narines et excitent nos nerfs à vif...

Il est 16h00, un samedi, nous voilà rendus, Rolando, vaillant destrier, n'a pas failli après 4 jours d'une longue traversée à un galop de 70 km/h en moyenne (waouh, ça décoiffe !). La ville est déserte, les magasins fermés, les parkings des supermarchés désespérément vides. Bienvenue dans une ville fantôme que seuls les cris d'enfants noirs et obèses pataugeant dans l'eau boueuse animent en bordure d'estuaire. Le soleil est généreux, nous les rejoignons...


Je me suis souvent demandé ce qui avait poussé J. Eyre en 1841 à traverser pour la première fois ces milliers de kilomètres d'Adelaide à Albany. Et à qui pensait-il pour se donner du courage...

Bien que je n'aie eu besoin de m'en donner, sachez que vous avez accompagné cette traversée de chaleureuses et douces pensées : mille et une petites vignettes de plaisants souvenirs, l'écho de franches rigolades, l'ombre souriante de votre présence rassurante...

D'Adelaide, nous allons nous atteler maintenant à l'organisation de notre escapade néo-zélandaise...

Il ne nous reste qu'une dizaine de jours pour gagner Melbourne, y trouver un refuge pour notre brave canasson qui devrait, nous l'espérons reprendre du service pour quelques mois ensuite en Australie... Nous nous apprêtons donc à enchaîner les kilomètres plutôt que les parcs nationaux et les promenades. Disons que nous faisons du repérage et que nous repasserons... A notre retour de Nouvelle-Zélande, il nous faudra revenir dans les parages pour traverser le mythique outback (l'arrière-pays) central...

Voili voilà, prenez soin de vous... Gare aux abus de vin chaud, chocolat, tricotage, blagues belges, séries à la con... bref, tout ce qui peut occuper les longues soirées d'un hiver polaire.

A bientôt, plein de bises toutes chaudes à 35 degrés.

Flo



Publié à 05:50 , le 6 janvier 2009, Australie
Mots clefs :


Noël en Australie, Pâques en ... (nous attendons vos propositions... en "i")

GERALDTON (Australie, Western Australia), le 11/12/08

Bienvenus à vous dans le Far West !

6500 km... si peu... des highways aux pistes cahoteuses, du turquoise de l'océan Indien aux steppes arides, du sable blanc à la terre rouge, des plaines aux gorges profondes, des chaleurs suffocantes du Nord tropical au vent vif de la côte, des lumières aveuglantes à faire naître des soleils autour des yeux au ciel gribouillé de nuages...

La magie de l'Australie, ce sont ces paysages sans limite, terres sinon vierges à la touche humaine si indicible que chaque ville est un mystère, presque une hérésie... La Terre appartient aux feuilles et aux épines, aux kangourous, aux oiseaux, aux tortues, aux lézards et aux mouches... et les hommes semblent parqués dans de minuscules réserves. On vient toujours les y rencontrer avec un brin d'étonnement... Ils sont pourtant là et veillent...

Un pays magique d'isolement, de chemins infinis, de regards perdus, d'émotion dans la gorge où l'on chantonne sur les sentiers pour s'assurer que l'on fait bien partie du décor !

Du Nord au Sud, une percée dans cet occident sauvage...

Broome (Western Australia) : 17 - 21 novembre (394 km)

Cable Beach ; 20 km de sable blanc sous un océan turquoise, quelques dizaines de baigneurs, leur van ou leur 4x4, et nous : 4 roues, 4 pieds plantés dans le sable frais des heures matinales ; petit-déjeuner le nez entre le bol de muesli et l'horizon en camaïeu bleuté.

A son extrémité sud, la plage est ponctuée par des falaises rouillées sculptées de formes étranges à la faveur de l'eau et du vent.

Broome invite à la décontraction. Loin du tumulte d'une quelconque station balnéaire, elle offre au voyageur sorti du bush une halte rafraîchissante.

On the road... Great Northern Highway, to Port Hedland  (Western Australia) : 22 - 23 novembre (615 km)

Une longue route, plate et monotone traverse la lande sablonneuse et grillée des abords du Great Sandy desert. Ces interminables kilomètres mènent à Port Hedland, ville industrielle et sans charme couleur de rouille ; couleur uniforme, de la fine poussière qui recouvre les rues aux peintures des maisons, de leur toiture aux wagons innombrables des trains de minerai, des hautes cuves de fuel aux chantiers portuaires...

Mais à deux pas de la ville brune et de son délire industrielle, deux promeneurs nocturnes reçoivent en fabuleux cadeau l'image d'une nature en lutte pour la vie : une tortue à dos plat, énorme, est tapie dans son nid de sable. Elle a pondu et rame de toutes ses forces pour reprendre le large. Un émouvant combat... qui attend aussi ses petits.

Parc National de Karijini (Western Australia) : 24 - 27 novembre (315 km)

Embardée dans les terres... Ses formes, arrondies et plissées sont moulées dans un fin manteau vert tendre de mulgas et de spinifex alors qu'apparaissent les premiers monts de la Hamersley Range.

Puis Karijini nous ouvre ses gorges dont la roche compte parmi les plus anciennes au monde... silice et oxyde de fer, Mille-feuille multicolore et éboulis de dalles anguleuses, patine de l'eau sur les roches émoussées ou murs aux découpes acérées, la "brique" et la "fonte", blessante ou caressante, les jardins verdoyants dans les piscines puis le nu minéral. Du fond des gorges jusqu'au sommet du Mont Bruce (1236 m), Karijini fascine... jusqu'à l'épuisement !

 

On the road again... to Exmouth (Western Australia) : 28 novembre

Exmouth (Western Australia) : 29 novembre (683 km)

Exmouth et ses 2500 habitants paraissent irréels, isolés au bout d'une longue péninsule désertique. De ces centaines de kilomètres que l'on traverse avec la route comme seul témoin de la présence humaine. Ils vivent donc là, à Exmouth, entourés dune nature sauvage à souhait entre la barrière de corail du Ningaloo Marine Park et la lande sablonneuse du Cape Range national Park. Une lande fragile sous un vent vif qui camoufle quelques aires de camping sommaires au creux de ses dunes. Voilà qui semble parfait...

Ningaloo & Parc National du Cap Range (Western Australia) : 30 novembre - 2 décembre

Baies de sable d'un blanc aveuglant, océan aux transparences turquoises, puzzles de couleurs des fonds marins... Du rivage, on suit la nage d'une raie gracile, la tête périscopique de quelque tortue et même, à la tombée du jour la silhouette plus rapide de requins qui patrouillent dans le récif. Le corail, à quelques brasses de la côte fleurit en "champignons", en broussaille de "cornes de cerf", en formes insolites aux couleurs de bonbon qu'allume de plus belle le passage d'un poisson perroquet ou d'un banc multicolore.

Dérivant dans le courant, le survol de cette faune aux entrelacs délicats est féerique... un monde de dentelles spongieuses et multicolores à portée de main, une main dont on doit pourtant réfréner l'envie de s'égarer... Et la surprise d'une raie à pois bleus, d'une tortue verte sous notre ventre ou d'un requin devant, d'exciter notre appétit de chasse aux belles images...

Au vent et sous la lumière orangée de la fin d'après-midi, le sable nous réserve d'autres surprises animalières : le sommeil paisible d'un euro (petit kangourou) dans les hautes herbes ; l'arrêt sur image de dizaines d'autres, oreilles dressées, en bordure de route comme s'ils attendaient le dernier bus, les pattes avant en suspend, un invisible sac à main au bout ; un couple d'émeus secouant leurs froufrous de plumes lors d'une cavale affolée dans la lande, leur progéniture duveteuse aux longs cils au maximum de leur vitesse pour cette course sur échasses...

On resterait ici des semaines à se régaler de ces scènes de vie sauvage dont la vue réveille instantanément une âme d'enfant ; au calme de ces plages où ne s'agite au loin que l'écume des vagues battant le récif...

Coral Bay (Western Australia) : 3 décembre (155 km)

Au creux d'une large baie, la minuscule et charmante station balnéaire de Coral Bay. Ses eaux claires frissonnent sous les bourrasques fraîches. Les fonds troublés rendent le snorkeling plus terne...

Plus loin, une valse vive, à neuf ailerons et les cercles sans fin d'une raie aigle se dansent dans les quelques dizaines de centimètres d'eau de la « nurserie » des requins, enclos naturel et protecteur dans lequel nous entrons doucement jusqu'aux genoux... histoire de frissonner un peu.

Carnarvon (Western Australia) : 4 décembre (217 km)

Contre le vent jusqu'à Carnarvon. En bordure d'estuaire le camion hoquette sous les bourrasques. Cette nuit en wagon-lit sonne le rappel des pulls et des chaussettes. Cyril s'enrhume, le passage du Capricorne est moins symbolique qu'il n'y paraît ! Adieu Tropiques, retour au « tempéré » après une longue, très longue séparation...

On the road again... North West Coastal Highway, to Monkey Mia Reserve (Western Australia) : 5 - 6 décembre

Les plumeaux des acacias se balancent comme une chevelure au vent. Au milieu, la route apparaît comme le sillage barbare d'une tonte au rasoir. La lande monochrome de la péninsule François Perron s'étire ainsi vers le Nord puis butte sur de de hautes falaises avant l'océan, inaccessible sans 4x4.

A l'entrée du parc, retour aux années 50 dans le dédale de bâtiments de tôles, quartiers des tondeurs de moutons de l'ancienne station d'élevage. On croirait encore entendre le bêlement des bêtes affolées et dans ce very Far West, boots et Stetson nous pousseraient sans que l'on ne s'en aperçoive...

Une première nuit au vent d'une baie aux dunes étêtées, une douche glaciale mémorable (avec lavage organisé en "découpes" méthodiques fonction du séchage express du savon) ; une seconde au vent de falaises rouges perdues au bout de quelques kilomètres de piste sablonneuse. Au loin, accrochés au fond de la anse, la réserve de Monkey Mia et ses dauphins souffleurs nous appellent...

Monkey Mia Reserve (Western Australia) : 7 décembre (353 km)

7h00, ils arrivent avec un peu d'avance au rendez-vous quotidien du nourrissage : les dauphins souffleurs du large de la péninsule. Loopings, voltige, jeux de museaux pour attraper les insectes, "saute-dauphins", tout un cinéma pour nous, potentiels nourrisseurs et les plus matinaux, dans l'excitation d'avant repas.

 

On le sait depuis que l'on mange du Galak, ces bestioles sont terriblement attendrissantes et quand elles nagent et jouent à quelques centimètres de vos pieds, même quand les cars ont déversé leur vingtaine de touristes sur la plage, on ne peut s'empêcher de craquer. Habillée de fuchsia (sous les conseils précieux de deux voyageurs avisés), je suis immédiatement choisie pour offrir le premier poisson. Interdiction de toucher leur irrésistible et intrigante peau lisse. Frustrant, mais incontestablement mieux ainsi. Puis une fois les trois sessions-poissons terminées, les touristes à leur place dans leur bus, nous prenons notre courage à deux palmes pour entrer dans l'eau froide qui jouxte la zone de nourrissage, espérant ici leur passage curieux avant de reprendre le large. Ils arrivent ! Une Ranger aussi... Interdiction formelle de bouger. Immersion donc... alors qu'ils tournent une fois autour de nous. Un petit tour et puis s'en vont... inoubliable !

On the road... North West Coastal Highway, to Kalbarri National Park (Western Australia) : 8 décembre (400km)

Une boule d'arbuste déraciné et desséché traverse la route en se soulevant, légère, dans le vent... Comme un au revoir à cette lande aride dont les premières fleurs sauvages de Monkey Mia annonçaient déjà la transformation. Au fil des kilomètres, la végétation prend de la hauteur, le sable couleur saumon est devenu terre et les cultures ont fait une surprenante apparition. Premiers champs... à l'image du pays : immenses...

A bord de la Murchison River et de ses placides cygnes noirs, nous nous offrons une journée sans kilomètres, un peu fatigués par le changement climatique... Nous devenons fragiles en dessous de 25 degrés c'est un fait ! Au programme : lecture, écriture, tri des dizaines de photos de dauphins, de requins et de kangourous...sur une aire de repos agréable sinon le vent, pour nous seuls en journée. Nos french compagnons de route, retrouvés régulièrement au hasard de celle-ci nous précèdent d'une journée dans la découverte du Parc National de Kalbarri.

Parc National de Kalbarri (Western Australia) : 9 décembre

Le camion tremble de tous ses boulons sur une piste de sable citron. En accord de couleur parfait, les longues fleurs des banksias se tendent sur leur branche comme de gros esquimaux glacés. Des bouquets ras de fleurs roses, des arbustes bourgeonnant en orange vif, des tortillons argentés de bois mort, les touffes herbeuses ébouriffées à la cime naine des grass trees (arbre-herbe) piquent une steppe moutonnant de mulgas. Appel à la promenade...

Sous nos pas, se devine le toucher râpeux des plaques de gré rose aux dégradés de couleurs subtiles dont les découpes déchiquetées encadrent le long serpent olive de la rivière Murchison au fond. Le souffle du vent dans les mulgas, le frisson de leurs graines dans les cosses, l'écho dans les gorges d'un bêlement égaré... le silence de cette immense steppe se rompt avec les accents magiques d'une naissance inespérée...


Il est tard, le bout de mes doigts réclame la chaleur de notre mince couverture... Nous entrons dans l'été mais tout doucement. Les nuits sont donc très fraîches et les journées ne nous offrent plus qu'un petit 25 degrés considérablement affaibli par le vent. Nous sommes loin de la neige et des températures à un chiffre de vos contrées mais en quinze jour, la chute est un peu rude...

Alors on se sert un peu plus dans le camion, on apprécie de plus en plus nos plâtrées de nouilles chaudes et on croise les doigts pour que la côte Sud ne joue pas trop la carte antarctique.

Fermement accrochés à notre amusant mode de vie free camping et Butagaz, ruée sur les promos et petites filouteries, on a une pensée émue pour vous en cette période de Noëlerie et de folie commerciale intense ! Ici aussi, les caissières ont des bonnets rouges et les Ferreros de Monsieur l'Ambassadeur sont bien rangés dans les rayons mais c'est marrant, on y croit moins en cette saison... Manquerait plus qu'un surf traîné par des kangourous pour distribuer les cadeaux ! On ne jouera pas pour la peine...

Allez, comme on dit en ces étés de grand vent : bise !

Portez-vous bien et merci de nous congeler un bout de dinde aux marrons !

Joyeux Noël à tous ! Prenez soin de vous...

Flo



Publié à 06:56 , le 12 décembre 2008, Australie
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News du bush...

BROOME (Australie, Western Australia), le 18/11/08, 32 degrés (eh oui !)

Les wallabies parlent aux garennes !

Les aborigènes racontent la création de leur Terre avec beaucoup de poésie. Selon eux, le monde tel qu'il existe serait une sorte d'abstraction des ancêtres (le "rêve" des ancêtres) au départ, puis ces derniers se seraient tous mis en marche, chantant ce qu'ils "voient" et créant ainsi les choses telles qu'elles sont et devraient toujours être... Aussi, les aborigènes pour entretenir la Terre, la respectent, la protègent et... la chantent, suivant les itinéraires des ancêtres que l'on appelle "pistes chantées" (songlines). Leurs peintures représentent également ces "rêves des ancêtres" ainsi que leur route chantée. La philosophie aborigène est la fois très complexe et poétique. Il n'est pas facile d'en saisir les subtilités mais c'est un sujet vraiment passionnant ! Je lis actuellement l'excellent livre de Bruce Chatwin "le chant des pistes" (je le savoure tout doucement... mon dernier livre en rayon !) que je conseille à tous ceux que la vaste question du rapport entre Art et Création intéresse (clin d'oeil aux art-thérapeutes !!) en plus d'en apprendre sur la culture aborigène évidemment.

Et les ancêtres ne devaient pas être handicapés de la glotte car... ils ne se sont pas loupés ! Ce pays est beau à pleurer... Ça se vit, mais à défaut... Peut-être que si vous chantez ces lignes, vous vous trouverez avec un peu d'Australie au réveil à deux pas du jardin... A l'esprit, ça serait déjà chouette, non ? N'est pas "ancêtre-fourmi", "ancêtre wallaby" ou "ancêtre-moustique" qui veut, tout de même...

A défaut donc...

Parc National de Litchfield (Northern Territory) : 31 octobre - 1er novembre

Première virée avec Rolando. Au sud de Darwin, s'étend sur 1500 km2 le Parc National de Litchfield. Long bandeau tricolore en bordure, la route se déroule comme un fil droit devant le pare-brise : ocre rouge d'une terre rocailleuse, vert tendre des forêts d'eucalyptus et bleu azur d'un ciel sans nuage.

Arrivés à Litchfield, le jeu consiste à se transporter de cascades en piscines naturelles, de sentiers en points de vue vertigineux sur des escarpements à la verticale, naviguant entre le dénivelé qui sépare le tabletop (plateau) de quartzite rougeoyant et la plaine à l'aplomb. Et les cours d'eau de relier ce relief chaotique en Aqualand version 100% nature...

Autour de nous, fougères, petits palmiers d'eau (pandanus), plantes grimpantes se camouflent sous des palmiers carpentaria élancés et les étonnants mélaleucas à l'écorce de papier.

Généreuse, verte, bien qu'accablée par la chaleur de ces derniers mois de "dry", la forêt abrite une faune des plus diverses. Le soir autour du camion, la nature se met à parler ; cris rauques ou stridents de toute une bande de volatiles qui s'agite dans les branchages, herbes qui bruissent sous le piétinement des poules sauvages ou au passage d'un petit mammifère et malheureusement pour nos nerfs, mouches, fourmis et moustiques vrombissant et des plus voraces...

Au petit matin, la surprise d'un jeune kangourou en alerte dans le fossé ; à l'heure de la baignade, des milliers de chauve-souris claquant leurs ailes comme autant de drapeaux noirs dans les grands arbres ceinturant la cascade de Wangi ; puis un "darter", oiseau noir au cou serpentiforme, séchant ses ailes déployées sur un tronc au soleil ; un varan dodu se réchauffant nonchalamment les écailles sur une roche brûlante et des milliers de termitières aux hauteurs (plus de 5m) rappelant pour les unes des buildings élancés, pour les autres les cathédrales gothiques richement ornées, semées comme à Carnac sur l'ocre d'un bush dégarni...

Parc National de Kakadu (Northern Territory) : 3 - 7 novembre (256 km)

- South Alligator River...

Aux abords de la South Alligator River, mangroves et berges grasses abritent des crocodiles voraces. Aux aguets sur les ponts, nous n'en verrons pourtant aucun. La nuit, non loin de la rive sur une aire de pique-nique déserte, est teintée d'une légère angoisse : toutes portières fermées et... peu de sommeil dans une chaleur à faire fondre...

Autour de la rivière, les terres inondables sont désespérément sèches. Oiseaux migrateurs et nomades trouvent refuge par milliers autour d'un trou d'eau providentiel. Envols criards des cacatoès, ballades en V des bamurrus (oies au plumage noir et blanc) au klaxon plaintif, barbotage des hérons et des aigrettes se disputant du bec une nourriture rare... La plaine est sèche et gémissante.

- East Alligator river (Manngare walk)

Dans les eaux de l'East Alligator river dérive notre premier salty. D'une plate-forme sur la berge, il se laisse observer à l'aise derrière des branchages de camouflage. Une aigrette suicidaire vient piquer des larves alentour... Derrière nous, les arbres hurlent des cris stridents et dégagent une odeur corrosive. Des milliers de chauves-souris ("renards-volants" littéralement... ) ventilent en agitant leur ailes au-dessus de nos têtes...

Mais la scène de chasse sanguinolente n'aura pas lieu. L'aigrette désinvolte reprend son vol. Puis le crocodile vient étaler paresseusement ses deux mètres sur la rive, rêvassant à son prochain repas...

- Bardedjilidji walk...

J'en ai versé et pas de crocodile... des larmes, oui !... alors que mon Dundee de mari, ne pouvant s'empêcher de fureter du côté des berges interdites, dégotait un sac à main cuir de première qualité de 5 mètres de long. Un salty énoooooooooorme mais... repu et assoupi selon mon cher et tendre futur steak haché, diplômé en crocodilogie de l'Université de Reims ! Et l'Inconscient de m'inviter à partager l'excitation qui le faisait trembler... L'animal est à 15 mè